Biographies-Témoignages
« Une biographie presque parfaite... et sans pareil. On voit mal comment ce mode d'emploi de la vie de Georges Perec pourrait être dépassé. » (Gilbert Adair, Sunday Times)Ouvrage de référence depuis près de trente ans, primé par l'académie Goncourt, cette grande biographie de Georges Perec dresse le portrait d'une personnalité modeste, angoissée, attachante et drôle, douée d'une puissance créatrice peu commune. Fils d'immigrés polonais morts dans la guerre et les camps, Georges Perec s'est voué à l'écriture dès l'âge de 18 ans, sans grand succès pendant une décennie d'études inabouties et de petits boulots. Devenu documentaliste dans un laboratoire de recherches médicales, il jouit d'une brève heure de gloire avec la publication des Choses en 1965. Dès lors, il se lance dans une carrière littéraire tout à fait insolite. Il trouve une « famille » dans un groupe de recherches formelles dirigé par Raymond Queneau, l'Ouvroir de littérature potentielle, dont il deviendra l'écrivain emblématique. Si le public reste longtemps perplexe devant la « diversité systématique » de ses écrits - romans, lipogrammes, palindromes, autobiographie, mots croisés, poésies, drames radiophoniques, récits de rêves, essais et ouvrages inclassables comme Je me souviens - Georges Perec s'impose avec son chef-d'oeuvre, La Vie mode d'emploi, qui renouvelle profondément l'art du roman. Récit d'une vie consacrée à la réinvention de l'écriture, la biographie de David Bellos est tout à la fois une chronique scrupuleuse, une interprétation sensible et un panorama de la culture française à l'apogée des Trente Glorieuses. Entièrement revue et mise à jour grâce aux derniers apports de la recherche, cette nouvelle édition est le complément indispensable d'une oeuvre littéraire enfin reconnue comme une des plus innovantes du XXe siècle.
L'envergure littéraire et politique d'Aimé Césaire en fait une des figures majeures du XXe siècle : un homme de conviction et de création. Père de la Négritude dans les années 30 avec Léon-Gontran Damas et Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire est l'un des plus grands poètes du XXe siècle. Il a accompli une révolution poétique éblouissante et fondatrice, inaugurée par son chef d'oeuvre Cahier d'un retour au pays natal (1939). Homme politique engagé, comme maire de Fort-de-France et député de la Martinique après-guerre, et, au-delà, comme figure tutélaire du combat pour l'émancipation des individus et des peuples, en particulier dans le « monde noir », son oeuvre éclaire les déchirures de son temps, comme en témoigne son Discours sur le colonialisme. Césaire, c'est également une conscience sensible et complexe. Sa biographie permet de retraverser l'histoire du siècle à travers le point de vue d'un homme attentif, « poreux à tous les souffles du monde ». Un ennemi de tout obscurantisme, de toute simplification, quitte à revendiquer ses contradictions. Un adepte de l'humour, de l'autodérision et de l'optimisme.
Cent ans après la mort de Marcel Proust, le 18 novembre 1922, on n’en finit pas de dénombrer ses contradictions, ses ambiguïtés et ses équivoques. Proust est catholique – « j’aime le catholicisme et je veux l’aimer » – tout en défendant les Juifs ; il se moque de l’antisémitisme, mais fait parfois sien le vocabulaire de Drumont ; se présente comme un « ardent dreyfusard », mais se métamorphose au cours de l’affaire et après son dénouement en un dreyfusard « désenchanté ». S’il condamne le nationalisme de ses amis antisémites comme Léon Daudet ou Maurice Barrés qui taisent sa judéité, il admire sans réserve ou presque leurs œuvres littéraires. Conservateur dans l’âme, fasciné par l’aristocratie, hostile au socialisme et à toute forme de bouleversement social, il demeure aussi sensible, par « atavisme » familial, à l’univers yiddish ou à certains rituels de la vie juive tout en faisant siens les codes culturels, les croyances et les manières de vivre des salons de la haute société chrétienne. C’est alors l’image d’un Juif non-juif qui se dessine. Pierre Birnbaum entreprend de raconter et de déplier ces ambiguïtés, en suivant pour la première fois l’immense correspondance de Proust en la replaçant dans son contexte politique – de l’affaire Dreyfus à la loi de séparation de l’Église et de l’État jusqu’à la Première guerre mondiale. Loin des personnages de la Recherche, c’est Proust qui révèle ses partis pris. Pierre Birnbaum, professeur émérite de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, est spécialiste de l’histoire de la IIIe République et des Juifs d’État. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels Les Fous de la République. Histoire politique des Juifs d’État, de Gambetta à Vichy (Fayard, 1992 ; Points, 1994) et Léon Blum. Un portrait (Seuil, 2016 ; Points, 2017).
" Je suis un anormal. On l'a dit, assez. Je l'ai senti. Les mouvements des yeux qui passent à l'examen chaque parcelle de mon être me l'apprennent : tel regard fixe le mien puis descend, là précisément où se trouve la preuve qu'il recherche : " il est handicapé ". Parcours des yeux, quête insistante du talon d'Achille, de la faiblesse. Ce que la plupart des gens perçoivent, c'est l'étrangeté des gestes, la lenteur des paroles, la démarche qui dérange. Ce qui se cache derrière, ils le méconnaissent. Spasmes, rictus, pertes d'équilibre, ils se retranchent derrière un jugement net et tranchant, sans appel : voici un débile. Difficile de changer cette première impression, douloureux de s'y voir réduit sans pouvoir s'expliquer. " A.J.
Pour beaucoup, le mythe des Brigades internationales reste aujourd'hui encore intact. Et pourtant, derrière l'aventure héroïque de milliers de volontaires venus de tous les pays au secours de la République espagnole, se cache une autre vérité, déconcertante et douloureuse, que révèle ce témoignage sauvé de l'oubli. Sygmunt Stein, militant communiste juif en Tchécoslovaquie, bouleversé par les procès de Moscou qui ébranlent sa foi révolutionnaire, va chercher en Espagne l'étincelle qui ranimera ses idéaux. Mais arrivé à Albacete, siège des Brigades internationales, il se voit nommé commissaire de la propagande, poste où il découvre jour après jour l'étendue de l'imposture stalinienne. Très vite, la réalité s'impose à lui : " La Russie craignait d'avoir une république démocratique victorieuse en Europe occidentale, et sabotait pour cette raison le duel sanglant entre les forces démocratiques et le fascisme. " Tout ce qu'il croyait combattre dans le fascisme, à commencer par l'antisémitisme, il le retrouve dans son propre camp. La déception est à la mesure de l'espoir qui l'avait mené en Espagne : immense. Affecté par la suite à la compagnie juive Botwin, il sera envoyé au front pour servir de chair à canon. Des exécutions arbitraires du " boucher d'Albacete ", André Marty, aux banquets orgiaques des commissaires politiques, en passant par les impostures de la propagande soviétique, Sygmunt Stein dénonce violemment dans son livre, écrit en yiddish dans les années 1950, et resté inédit en français, la légende dorée des Brigades internationales. Traduit du yiddish par Marina Alexeeva-Antipov Postface de Jean-Jacques Marie, historien du communisme.
Le nom de Musil (1880-1942) est rattaché à L'Homme sans qualités, ce roman faisant tableau de la disparition d'une civilisation. Mais Robert Musil n'est ni l'homme d'un seul livre ni simplement le peintre du délitement d'un Empire austro-hongrois qu'il appela Cacanie. La poétesse Ingeborg Bachmann rappelait que l'écrivain avait voulu " faire bien plus qu'écrire un roman, bien plus que raconter l'histoire d'une Cacanie déclinante, et bien plus qu'élaborer une critique des idées de l'époque ". Musil pensait que des possibilités d'accomplissement ignorées s'offraient à l'homme, et il chercha à s'en approcher. Il y a une utopie musilienne, d'un grand potentiel subversif. Afin de la mettre au jour, cette biographie dresse le portrait d'un homme fascinant à maints égards, maître et serviteur de son œuvre jusqu'à l'oubli radical de soi ; elle restitue un itinéraire à cheval sur deux siècles, et retrace la genèse et la création de livres qui furent écrits envers et contre tout, à une époque de catastrophes. Cet ouvrage invite à découvrir un homme dont le regard, d'une acuité inouïe, se révèle d'un précieux secours pour faire face à notre temps saturé de discours économiques et identitaires négateurs de toute idée d'accomplissement. Frédéric Joly, né en 1973, a donné de nombreuses traductions d'auteurs de la première moitié du vingtième siècle (Georg Simmel et Walter Benjamin, notamment) comme d'auteurs contemporains.
Cette toute première biographie consacrée à l'un des derniers prix Nobel de littérature française retrace l'itinéraire d'un écrivain qui en dépit des innombrables thèses qui lui ont été dédiées reste tout à la fois universellement admiré et curieusement méconnu. La haute exigence formelle de cette œuvre trop souvent jugée ardue a longtemps occulté une évidence qui jalonne toute la production écrite de Claude Simon : son ancrage dans un vécu complexe qui la traverse de part en part et dont elle revisite et décompose livre après livre les ressorts les plus intimes. Issu d'un milieu bourgeois et conservateur, très vite orphelin de père puis de mère, Claude Simon s'est construit dans une relation conflictuelle à ses origines. Il y a l'enfance, bien sûr, récurrente dans son œuvre, mais également d'autres moments marquants, comme son expérience de la captivité pendant la Seconde Guerre mondiale, dont il rendra compte dans La Route des Flandres. Le refus du roman traditionnel qui l'a trop vite classé dans la mouvance du " nouveau roman " apparaît en ce sens tout à la fois comme une ascèse et comme une tentative sans cesse renouvelée d'explorer les non-dits et les secrets les plus enfouis d'un passé douloureux. Tout le propos de cette biographie richement documentée, et écrite d'une plume alerte et sensible, est de nous démontrer combien la vie de Claude Simon est d'abord et avant tout l'histoire d'une émancipation, et son œuvre un exorcisme permanent des fantômes de la mémoire.
"Je suis l'eau, Je suis le feu ; Je suis l'air et la terre. / Je suis le "combien' et le "comment' ; Je suis la présence et l'absence." C'est par ces vers flamboyants tirés de sa somme spirituelle, le Livre des Haltes, qu'Abd el-Kader al-Hassani témoigne de son expérience de l'indicible. Figure mystique majeure de l'époque moderne, commentateur émérite de l'œuvre d'Ibn 'Arabi, celui que les historiens ont retenu sous le titre d'émir Abd el-Kader a été porté par un destin hors du commun. Né en 1808 dans un milieu soufi de l'Ouest de la Régence d'Alger, il reçoit une éducation intellectuelle et spirituelle qui le préparait à une carrière de lettré, quand la conquête de l'Algérie entreprise par la France le projette sur le devant de la scène politique et militaire. Fondateur d'État, fin stratège, diplomate ingénieux, mais aussi poète, chantre de la tolérance, humaniste : sa personnalité nourrit de son vivant une véritable légende et continue d'alimenter après sa mort une chronique foisonnante. Biographie atypique, spirituelle autant qu'historique, cet ouvrage tente de restituer la complexité du personnage d'Abd el-Kader parvenu, au bout d'une existence aussi éprouvante qu'exceptionnelle, à la certitude que l'homme ne peut espérer accéder à la présence divine qu'en réalisant sa propre Humanité. Ahmed Bouyerdene est historien, spécialiste d'Abd el-Kader. Il a déjà publié Abd el-Kader par ses contemporains (Ibis Press, 2008).
Miles Davis fascine, mais la légende relègue trop souvent sa musique au second plan. On fréquente celle-ci par habitude, sans étonnement, comme on use un lieu commun. L'ouvrage de Frank Bergerot s'attache à souligner en quoi cette musique qui resta à l'avant-garde du jazz de 1945 à 1991 est à elle seule fascinante. Après une biographie détaillée, l'auteur examine la sonorité du trompettiste, la phrase de l'improvisateur, l'adaptation constante du chef d'orchestre à l'évolution du langage jazzistique. Il s'interroge sur la façon dont le musicien s'est nourri de la créativité de ses compagnons. Il évoque enfin les pouvoirs magiques de celui qui se fit tout à la fois peintre, plasticien, homme de théâtre et accoucheur de talents pour donner corps aux visions qui l'habitaient. S'appuyant sur des notions concrètes et renvoyant constamment à l'écoute des principaux disques à travers une série d'exemples précisément repérables, l'analyse de Franck Bergerot associe rigueur et clarté. Aussi ce livre est-il tout autant un ouvrage d'initiation à l'usage du néophyte qu'un outil de réflexion. Bien plus, il constitue une véritable introduction à l'écoute du jazz moderne.
Une vie géniale à nulle autre pareille – celle d'une femme partie en quête de vérité jusqu'à en mourir ; mais plus encore celle d'une femme en amour avec l'esprit, malgré la violence extraordinaire de son temps. Philosophe, écrivain, poète, mystique, partisane de toutes les luttes politiques des années 1930, jusqu'à se faire ouvrière chez Renault, à la fois engagée dans la guerre d'Espagne et la France libre, Simone Weil n'a jamais dissocié son action de sa parole, son combat politique de son engagement spirituel, sa vision philosophique de sa pratique mystique. Albert Camus, Emil Cioran ou André Breton ne s'y sont pas trompés, qui l'ont saluée comme l'un des êtres les plus libres qui ait été. Ce portrait met en lumière les seuils franchis, les choix résolus – le renoncement à l'amour, les amitiés, la charité totale et l'heure de la mort. Il élucide le grand rêve de Simone Weil : vivre, dans la fraternité, l'amour immense qu'elle portait à son prochain, et partager avec lui la souffrance du monde. Christiane Rancé fait surgir devant nous une femme résolument en avance sur son siècle, dont la présence, l'exemple nous sont nécessaires. Christiane Rancé est écrivain. Parmi ses livres récents : Catherine de Sienne, le feu de la sainteté (Seuil, 2008) et une biographie : Jésus (Gallimard, 2008).
Ravensbrück, 1944. Geneviève de Gaulle Anthonioz, résistante et nièce du général, survit dans l’isolement total d’un cachot nazi. Cinquante ans plus tard, elle livre un témoignage rare, sans haine ni pathos, sur l’horreur et la dignité humaine.
" Chaque chemin qui part d'Auschwitz est un miracle individuel, à la différence du chemin vers Auschwitz, qui est un enfer collectif identique pour tous. L'itinéraire au départ du camp emprunte les trajectoires les plus variées, bifurque vers les destinations les plus imprévisibles et traverse les lieux les plus inattendus. Et de même que chacun de ces chemins au départ d'Auschwitz est une exception, chacun des êtres qui ont emprunté l'un d'entre eux constitue, lui aussi, une exception. " Dans ce livre personnel et intense, Göran Rosenberg suit les traces de son père, survivant du ghetto de ¿ód¿ et du camp de concentration d'Auschwitz, jusqu'à la petite ville industrielle suédoise de Södertälje. L'auteur interroge ce lieu, où le jeune David Rosenberg descend du train un soir d'août 1947 pour tenter de reconstruire sa vie. Ce lieu où lui-même, le fils, ouvrira les yeux et qu'il fera sien. Ce lieu, une impasse pour son père, enfermé dans le silence et rattrapé par les ombres du passé qui obscurcissent à jamais les espoirs de l'après-guerre. Parcours individuel et destin collectif, témoignages intimes et documents d'archives s'imbriquent ici en un récit subtil et bouleversant. Göran Rosenberg, né en 1948, est journaliste et essayiste. Il a travaillé à la radio et la télévision suédoises, a fondé le magazine Moderna Tider et a collaboré jusqu'en 2011 au le quotidien Dagens Nyheter.
J'avais pensé, logiquement, dédier ces pages à la mémoire de mes parents – de mon père, surtout, l'auteur de la plupart des photos, qui sont la base et la raison d'être de ce livre. Curieusement, je n'en ai pas envie. Leur dédier ce livre me semble une coquetterie inutile et fausse. Je n'ai jamais déposé une fleur sur leur tombe, ni même remis les pieds dans le cimetière où ils sont enterrés. Sans doute parce que obscurément je leur en veux d'avoir disparu si jeunes, si beaux, sans l'excuse de la maladie, sans même l'avoir voulu, quasiment par inadvertance. C'est impardonnable. Mon père fit ces photos. Je les trouve belles. Il avait, je crois, beaucoup de talent. J'avais depuis des années l'envie de les montrer. Parallèlement, montait en moi la sourde envie d'écrire, sans avoir recours au masque de la fiction, sur mon enfance coupée en deux. Ces deux envies se sont tout naturellement rejointes et justifiées l'une l'autre. Ces photos sont beaucoup plus pour moi que de belles images, elles me tiennent lieu de mémoire. J'ai le sentiment que ma vie a commencé le jour de leur mort – il ne me reste rien d'avant, d'eux, que ces images en noir et blanc. A.D.
Au terme d'une minutieuse enquête, menée en Russie, en Ukraine et en Israël, Myriam Anissimov nous offre le compte rendu détaillé du parcours de l'auteur de Vie et Destin. Vassili Grossman (1905-1964) a acquis progressivement la conscience de la tragédie du stalinisme: victime d'un régime que dans les premiers temps il soutenait, il découvre, à travers les persécutions contre les Juifs, que ce système est profondément destructeur. En retraçant l'extraordinaire destin d'un écrivain (chimiste de profession) d'abord célébré par les autorités, puis de plus en plus critique à mesure qu'il prend conscience de la stratégie totalitaire et sanglante du stalinisme et surtout lorsqu'il devient lui-même victime de l'antisémitisme, Myriam Anissimov raconte toute l'histoire de l'ancienne URSS. Grossman mourra sans avoir assisté à la publication de son ouvrage fondamental, document exceptionnel sur la manipulation et la destruction des individus, au nom d'un hypothétique bien collectif. La maladie aura raison de sa résistance et c'est grâce à la ténacité de ses proches et amis que son chef-d'oeuvre verra le jour.
A l'occasion du cinquantenaire des Indépendances africaines, célébré durant toute cette année en France comme dans 14 pays d'Afrique, et du quarantième anniversaire de l'avènement de la notion même de francophonie, paraît la première biographie consacrée à Ahmadou Kourouma, écrite par le journaliste et écrivain Jean-Michel Djian. L'auteur retrace (il ne s'agit pas ici d'une biographie à thèse, ni d'un compte rendu exhaustif, mais d'une biographie inspirée, intuitive) l'itinéraire surprenant du grand écrivain ivoirien, montrant combien Kourouma est devenu une figure incontournable dont se réclame aujourd'hui toute la nouvelle génération des écrivains africains, de Kossi Efoui à Fatou Diome, de Abdourahman Waberi à Alain Mabanckou. Il a clos un " siècle désespéré " et ouvert une nouvelle page, en émancipant l'Afrique des questionnements de l'héritage colonial et post-colonial, et en libérant de façon décisive une parole entravée par des discours dominants d'inspiration le plus souvent " ethnologique ". En ce sens, il est l'illustration d'une certaine modernité africaine qui, mise à l'épreuve des espoirs et des désillusions des Soleils des Indépendances, s'est patiemment constituée, envers et contre tout, durant ces dernières décennies. On n'oubliera pas que cet emblème majeur de la francophonie, d'abord découvert par un éditeur québécois, puis légitimé par un prix en Belgique, a été définitivement consacré en France par le Seuil.
Figure emblématique de l'action humanitaire, Rony Brauman fut longtemps président de l'association Médecins sans frontières. En plus de ses innombrables missions sur le terrain, aux quatre coins du monde, il s'est fait connaître par la réflexion critique qu'il a élaborée, au fil des ans, sur l'humanitaire lui-même et ses limites. Chez Rony Brauman, ce questionnement ne cesse de croiser d'autres soucis très contemporains : sur la médecine et la santé publique, sur le totalitarisme, sur les usages politiques de la mémoire, sur le statut de la victime. À ce titre, son parcours et son témoignage sont véritablement uniques. Ce long bilan autobiographique prend ici la forme d'entretiens avec la journaliste Catherine Portevin.
L'Occident connut au XVIIe siècle l'un des plus grands chambardements de son histoire. L'ère de la Méditerranée s'achevait. Le monde capitaliste moderne s'organisait autour de la mer du Nord et, d'une guerre à l'autre, quelques pays se disputaient les atouts de la puissance et de la richesse. Dans cette formidable compétition d'où naîtrait la nouvelle Europe, quelques hommes jouèrent un rôle décisif, trop souvent méconnu ou déformé : les corsaires. Au premier rang de ceux-ci, le légendaire héros dunkerquois, Jean Bart, enfant du peuple que Louis XIV allait anoblir en récompense de sa bravoure, de ses exploits, et du tour nouveau qu'il donnait à la bataille sur mer, à la guerre économique. Du cœur des combats jusqu'aux palais des princes, c'est cette histoire étonnante que Jacques Duquesne raconte dans ce livre où la plume du romancier s'est mise avec bonheur au service de la rigueur de l'historien. Jacques Duquesne, né à Dunkerque, journaliste et écrivain, collaborateur du Point (dont il fut longtemps le PDG) et d'Europe 1, a publié plusieurs romans, notamment Maria Vandamme (prix Interallié 1983), qui connut un très grand succès en librairie et à la télévision, mais aussi des livres d'histoire comme Les Catholique français sous l'Occupation et Saint Éloi.
Voici la première étude d'ensemble, en langue française, de la vie et de l'œuvre d'une des étoiles les plus brillantes de la Vienne du tournant du siècle à l'entre-deux-guerres. Né en 1874, la même année que Hugo von Hofmannsthal et Arnold Schönberg, Karl Kraus (1874-1936) est l'une des plus grandes figures de cette modernité qui, de la fin de siècle aux années 1920, a fait passer la capitale viennoise au premier plan de l'histoire intellectuelle et artistique européenne. Orateur magnétique, maniant comme personne cet humour (juif) qui fut comme la marque d'un Empire à ses derniers feux, Kraus fascina autant les écrivains (Musil, Canetti, Broch), les musiciens (Schönberg, Berg), l'architecte Loos, l'explorateur de l'âme Freud, les philosophes, de Wittgenstein à Adorno, que Walter Benjamin, son interprète le plus profond et le plus lucide. Dramaturge, poète, essayiste, il fut avant tout un satiriste redouté, dénonçant dans sa fameuse revue, Die Fackel, les compromissions et les faux-semblants des milieux littéraire et politique, la corruption sous toutes ses formes (en particulier celle de la langue, qui lui semblait la plus destructrice) et la presse en général. Maître de l'essai satirique et polémique, de l'aphorisme, cultivant la provocation au nom d'une certaine idée de la culture et de la vérité, cet enragé magnifique est l'auteur d'authentiques chefs-d'œuvre (des Derniers jours de l'humanité à la Troisième nuit de Walpurgis). Richement documentée et portée de bout en bout par l'élan de créativité qui enflamma l'époque, cette passionnante biographie fera date. Jacques Le Rider est directeur d'études à l'École pratique des hautes études. Il est notamment l'auteur de Modernité viennoise et crise de l'identité, La Mitteleuropa, Les juifs viennois à la Belle Époque, et d'ouvrages de référence consacrés à Otto Weininger, Hugo von Hofmannsthal, Sigmund Freud et Arthur Schnitzler.
On fait tout pour son ami comme pour soi, non par devoir mais par délice, écrivait Rousseau. A d'autres moments, le devoir s'impose, alors que le délice est absent. De l'un à l'autre oscille notre vie à tous. "Personnage plutôt discret, Tzvetan Todorov intervient rarement pour commenter l'actualité du moment mais, par son itinéraire et ses thèmes de prédilection, il se trouve au carrefour de bien de nos interrogations contemporaines. Plus français que nombre de nos intellectuels par l'héritage qu'il assume, il est aussi le plus européen et, ce que l'on sait peu, parmi les auteurs les plus traduits dans le monde. Il défend un humanisme critique, débarrassé de la bigoterie bien-pensante des charitables." "Au fur et à mesure que nous avancions dans nos entretiens, je me suis aperçu que j'avais mené une vie de passeur de plus d'une façon : après avoir traversé moi-même les frontières, j'essayais d'en faciliter le passage à d'autres. Frontières d'abord entre pays, langues, cultures ; ensuite entre domaines d'étude dans le champ des sciences humaines. Mais frontières aussi entre le banal et l'essentiel, le quotidien et le sublime, la vie matérielle et la vie de l'esprit. Dans les débats, j'aspire au rôle de médiateur. Le manichéisme et les rideaux de fer sont ce que j'aime le moins."
Toute famille a ses eldorados. Des lointains peuplés d'ancêtres forcément farouches, séducteurs et richissimes. Enfant, on me promenait sur les ports, on m'enivrait de Brésil et de Caraïbes, sans plus de précision. L'âge venant, j'ai décidé d'aller y voir. Elle s'appelait Villademoros, papetière. Il se prénommait Augustino, négociant. Mes arrière-grands-parents. Ils habitaient La Havane, où ils étaient nés. Cent vingt ans plus tard, Cuba coupe le souffle tellement les gens, les lieux son beaux, et serre le cœur tant l'échec est criant. Un grand Fidel est passé par là. Il voulait édifier le paradis sur terre... on peut construire des écoles, des hôpitaux. On ne force pas un peuple au bonheur. Surtout quand ce peuple le possède en lui. Vous l'aviez deviné : en même temps que l'arbre généalogique, nous avons visité les ruines du rêve. E.O.
Ce fut un faux mariage, voilà le grand mot lâché. Légal peut-être, mais non moins factice. Officiel, mais irréel. Une mascarade. La mariée n'était pas en noir mais portait un discret tailleur beige et peut-être un tout petit bouquet. Des papiers en règle, mais des âmes en compote. Un mois plus tard, je naissais, Clandestine... Personne ne devait savoir, et personne ne savait. Personne, dans les milieux d'affaires que fréquentait mon père, ni bien sûr parmi les instrumentistes avec lesquels il faisait de la musique de chambre, et surtout pas ses grands enfants. La consigne fut respectée à la lettre, et pour le malheur de tous. Pendant quatre longues années. Et puis, il y a eu la révélation de Butry.
Martin Page répond aux lettres d'une jeune écrivaine prénommée Daria. Tout en lui donnant des conseils d'écriture, il esquisse des moyens de se débrouiller avec le monde, avec le milieu littéraire, avec ses propres névroses et fragilités. Au fil de ce dialogue, il brosse aussi une sorte d'autoportrait. Entre dépression et exaltation, il nous parle de l'art sauvage de l'écriture, un art encore jeune, riche de possibilités. Sans escamoter la dureté sociale ni la réalité des coups et des blessures, il défend l'imagination comme forme de résistance et de création intime. La littérature est un sport de combat autant qu'un des grands plaisirs de l'existence. Martin Page est né en 1975. Il est l'auteur, entre autres, de Peut-être une histoire d'amour et, dernièrement, de L'Apiculture selon Samuel Beckett. Il écrit également pour la jeunesse. Retrouvez l'actualité de l'auteur sur son site : martin-page.fr
Née en 1937, l'amitié entre Albert Camus et Emmanuel Roblès est demeurée ininterrompue jusqu'aux deux dernières lettres écrites par Camus à Roblès de Lourmarin, peu de jours avant l'accident de Villeblevin en janvier 1960. Des pages de cet ouvrage se dégage, au long des anecdotes et des lettres choisies dans un lot important, un portrait de Camus en ami, familier, généreux, rayonnant. Le livre est nourri aussi de la profonde connaissance de l'ouvre camusienne et de sa résonance dans le monde entier, acquise par l'auteur à l'occasion des conférences qu'il a prononcé es dans de nombreux pays d'Europe, d'Asie et des deux Amériques.
Henning Mankell, l'homme privé et l'homme public, celui qui vit un pied dans la neige suédoise, l'autre dans le sable africain. Celui qui aime écrire avant tout. Pendant un an Kirsten Jacobsen a suivi le célèbre écrivain suédois dans ses déplacements dà travers le monde, l'a observé et a conversé avec lui. Dans ces entretiens, Mankell se livre comme jamais auparavant quant à son parcours personnel, son processus créatif, ses engagements sociétaux et politiques. De ces rencontres émerge le tempérament de l'homme : travailleur, solitaire, pressé, en colère, inquiet, impatient, altruiste, généreux. Un être profondément intègre qui lutte contre le racisme et place au cœur de sa vie et de son œuvre un postulat : démocratie et solidarité. Mankell (par) Mankell est un portrait vivant, illustré de 80 photos, enrichi de nombreux témoignages de proches et d'amis (Eva Bergman, Kenneth Branagh, Desmond Tutu, Michael Ondaatje). Kirsten Jacobsen, journaliste et écrivain danoise née en 1942, a réalisé une longue série d'ouvrages consacrés à des personnalités, parmi lesquelles Lars von Trier. Traduit du danois et du suédois par Anna Gibson
" Il m'est venu l'envie d'écrire un livre doux. Pas vraiment sur les bêtes mais plutôt autour, à propos des rapports que nous avons avec certaines d'entre elles. Pourquoi avons-nous une telle faim de leur tendresse, de leurs qualités particulières ? Envie de rendre hommage, aussi, à ces personnes animales rares qui accompagnent parfois un temps notre existence et y apportent paix et simplicité. " Anny Duperey
" Toutes ces années à faire un métier qu'on aime, dans un journal qu'on aime. Et puis c'est fini. Toutes ces questions qui font revenir l'enfance, le long film de la vie. On débusque des énigmes. On croise des fantômes. On bute sur des secrets. Tout arrive par bouffées, à l'improviste, par effraction. Qu'est-ce qu'une vie ? Qu'est-ce qui fait qu'on peut dire: voilà, c'est ma vie ? Le travail, les rencontres, l'amour, les enfants, les deuils, les échecs, les souffrances... Et ces moments d'incroyable bonheur avec celle qu'on aime, avec les enfants, avec la couleur du ciel et l'odeur de la terre. Ces moments qu'on se jure de ne jamais oublier, comme un viatique pour affronter la vie quand on ne sait plus, quand on a peur. " AR
Le Journal d'Edgar Morin constitue un volet d'autant plus mal connu de son œuvre que seules certaines de ses séquences ont été publiées, quand d'autres étaient restées jusqu'ici inaccessibles au public. Ce premier tome, qui couvre vingt-cinq années de sa vie, réunit des ouvrages déjà parus et plusieurs textes inédits : Le Vif du sujet, interrogation d'un homme en convalescence sur ce qui est essentiel pour lui, entrecoupée par les événements qui marquent sa renaissance à la vie ; le Journal de Plozévet, carnet de terrain de sa célèbre enquête sur cette commune bretonne et témoignage en direct de la mutation de la campagne française ; le Journal de Californie, découverte d'une Amérique " en transe ", dont le tourbillon culturel croise le propre mouvement de sa pensée ; une ébauche inédite de " Retour sur soi " au moment d'entreprendre La Méthode ; le Journal d'un livre, tenu parallèlement à l'écriture de Pour sortir du XXe siècle et prolongé par deux textes jamais encore publiés, " Apprendre à désespérer " et " Le serpent " ; " Krisis ", enfin, épisode sombre longtemps resté secret, qui préfigure d'autres " années cruelles ". Loin de constituer un volet anecdotique ou un simple exercice de style, ce Journal éclaire la relation permanente entre la vie et la pensée d'Edgar Morin. Philosophe et sociologue, directeur de recherche émérite au CNRS et docteur honoris causa de vingt-sept universités étrangères, Edgar Morin est l'auteur d'une œuvre transdisciplinaire abondamment commentée et traduite, dont l'ambitieuse Méthode, en six tomes, publiée au Seuil.
Illustration en acte de la « pensée complexe », le Journal d'Edgar Morin entrelace esquisses d'analyses, considérations sur les choses vues, vécues ou lues, réflexions et jugements inspirés par l'actualité, interrogations et notations personnelles sur les événements frappants, heureux ou tragiques de l'existence comme sur ses moments quotidiens. Attentif à saisir l'épaisseur du réel et les aspérités de la matière humaine, le diariste y expose ouvertement ses faiblesses, refusant de se « statufier dans des poses nobles ». Dans la continuité du premier tome, le second mêle opus déjà publiés et séquences inédites, avec, ici, la moitié du volume occupée par ces dernières de 2001 à 2010. Débutant par le « Journal de Chine », relation d'un voyage effectué trois ans après le Printemps de Pékin, et continué par ces deux journaux de la fin d'un siècle que sont Une année Sisyphe et Pleurer, aimer, rire, comprendre, il s'achève par le récit des « Années cruelles » qui marquent pour Edgar Morin, avec l'ouverture du nouveau millénaire, l'ultime décennie d'Edwige, sa femme, emportée par la maladie.
Cette chronique conte l'édifiante histoire d'un maréchal de France, de son vivant couvert d'honneurs : pour Sainte-Beuve sa " moralité essentielle " était un exemple pour la jeunesse. En réalité, massacres et appât du lucre furent les ressorts de sa vie : pour Victor Hugo, " ce général avait les états de service d'un chacal ". Il construit sa carrière sur la conquête de l'Algérie. Il applique la stratégie de la terre brûlée, affamant les populations, et des " enfumades ", exterminant les habitants des villages : " Je me sentais un peu boucher. " Lors du coup d'État du 2 décembre, il massacre les Parisiens au canon. Vainqueur à la bataille de l'Alma, il meurt, emporté par une diarrhée incoercible, dans une guerre de Crimée qui vise – déjà –; à établir un nouvel ordre mondial. On lui fait des funérailles nationales. Mais c'est aussi la chronique d'une face noire de l'histoire de France. Y figurent les souverains, Charles X, Louis-Philippe et Napoléon III ; des ministres, Guizot, Thiers, Morny ; des généraux, Bugeaud, Cavaignac et bien d'autres ; d'illustres penseurs, Veuillot, Tocqueville. Et bien entendu, défendant sa terre, la grande et implacable figure de l'émir Abd el-Kader. François Maspero est l'auteur de plusieurs livres publiés aux éditions du Seuil, en particulier Le Sourire du chat et Les Passagers du Roissy-Express. Il est également traducteur.
" Parfois, j'ai comme un vertige. Lors d'un voyage à Auschwitz avec des adolescents en 1995, Serge Klarsfeld m'a présenté : Henri Borlant est le seul survivant des six mille enfants juifs de France de moins de seize ans déportés à Auschwitz en 1942. C'est très impressionnant de se dire que sur six mille enfants, on est le seul à pouvoir parler, je n'ai donc pas le droit de me taire. " H.B.
Avec les nations et les nationalismes, sommes-nous donc revenus au XIXe siècle ? Faut-il se dire, à cinq ans du XXie, que le XXe aura été un siècle pour rien ? Un siècle maudit, commencé avec la guerre de 14-18, achevé avec la chute du Mur de Berlin ? Et qui aura vu disparaître quatre empires, imploser une superpuissance, s’abattre plusieurs génocides et déferler la haine de l’homme pour l’homme comme la perte du sens ? Jean Daniel témoigne, raconte, relate sans cesse ses expériences partout, ses entretiens avec tous, ses doutes intimes. Au terme de son impétueux voyage, il se risque ou se contraint à faire encore des paris. Sur les nations. Sur l’Europe. Et même sur l’homme.
Dès le début des années cinquante, Bernard Dort exerça une influence prépondérante sur le théâtre français et européen. Ébloui par Brecht, il fit, avec Roland Barthes, de la revue Théâtre populaire un bastion du brechtisme, mais il découvrit et encouragea aussi presque toutes les grandes aventures théâtrales de son temps. Si ce haut fonctionnaire, sorti de l'ENA, passionné de cinéma, d'opéra et de littérature, collaborateur des Temps modernes, des Cahiers du Sud, de L'Express ou de France Observateur, fut un temps le jeune homme prodige que le Tout-Paris littéraire s'arracha, il devint très vite cet essayiste qui s'interrogea sur la place et le rôle de l'art dans la société et ce passeur discret, attentif, fraternel que les créateurs respectaient. Cette biographie, commencée du vivant de Bernard Dort par de longs entretiens avec Chantal Meyer-Plantureux, fait revivre "cette personnalité inclassable", cet "intellectuel en marge" qui refusait tous les honneurs, les fausses gloires, les compromissions.