Le Pommier
Partir des salles de classes. S'évader du béton des grandes villes, des laboratoires de recherche et des universités ; se décider à ne plus parler d'écologie entre quatre murs gris. Mais aller la voir de plus près, la Terre, et ses vivants. Bifurquer. S'essayer à devenir paysan. Se former d'abord à la permaculture. Puis aller habiter dans les Cévennes. Retrouver le contact avec les éléments, le froid, le vent, la neige. Mettre sa chair en jeu. Et tout réapprendre. Le travail physique. Les saisons. Les marches, dans les vallées et les forêts, la cueillette sauvage. Le jardin et la culture des plantes. L'élevage des animaux et le dressage des chiens de troupeau. Devenir berger. Dans ces chroniques, Guilhem Roux partage son voyage initiatique, tant sensible qu'intellectuel, convaincu que ces aventures paysannes peuvent nous aider à tisser de nouveaux liens, plus amicaux, plus justes, plus authentiques avec les autres vivants terrestres.
La création des parcs nationaux, fleurons du dispositif français de conservation des milieux sensibles, est un moment à la fois essentiel et méconnu de l'histoire européenne et universelle de la protection de la nature. Ce livre reconstitue les moments forts de cette aventure au travers des parcours de ses acteurs les plus emblématiques : Gilbert André, promoteur puis défenseur du parc de la Vanoise ; Pierre Chimits, créateur et premier directeur aux Pyrénées ; Alexis Montjauze et Émile Leynaud, premier et deuxième directeur aux Cévennes ; Jacques Florent, créateur des Écrins et du Mercantour et premier directeur au Mercantour...
Depuis une dizaine d'années, les tiers-lieux sont à la mode. L'occupation et l'urbanisme temporaires, qui rendent possible leur existence, sont quant à eux beaucoup moins connus. Pour les uns, les tiers-lieux proposent des réponses aux défis du XXIe siècle. D'autres y voient au contraire une menace pour les services publics traditionnels et les lieux de sociabilité classiques. La même opposition se rejoue à propos de l'urbanisme transitoire : tantôt réponse magique aux besoins d'espace dans des villes toujours plus denses, tantôt énième visage des logiques néolibérales. Ces espaces sont donc simultanément suspectés d'accélérer la gentrification, d'être récupérés par l'institution ou la sphère financière et de regrouper individus et collectifs jugés subversifs. C'est que, derrière les termes génériques, se trouve un continuum de pratiques, d'espaces, de groupes sociaux et institutionnels, allant de la « friche à bière » commerciale à la ZAD contestataire. À l'intérieur de ce spectre, de multiples expériences sociales et solidaires plus discrètes s'inventent, composant avec les forces politiques en présence pour revendiquer un nouveau droit à la ville. Cet ouvrage leur est dédié.
Certains animaux sont si furtifs qu'il est difficile de suivre leur trace. Passant inaperçus dans les profondeurs végétales ou aquatiques, ils filent entre les lignes, à la marge. Loup, léopard, chouette, méduse, requin, scorpion, cafard... Ces familiers des souterrains et des abysses vivent dissimulés entre ombre et lumière. Maîtres du clair-obscur, insaisissables, ils nous échappent sans cesse. Et quand la vue vacille, c'est la vision qui prend le relais. Nous inventons la part manquante, calfatant les vides. Et remplaçant les « blancs » par du noir ! Ainsi, chacun élabore sa propre image de l'animal, projetant sur lui ses angoisses les plus inavouables. Chacun en fait une créature tout aussi biologique que symbolique. Une bête plus vraie que nature ; terrifiante ou fascinante, agaçante ou glaçante, puante ou gluante, qui nous mord, nous pique, nous démange, voire... nous mange. « Imaginer, c'est hausser le réel d'un ton », disait Gaston Bachelard. À l'instar du poète, chacun de nous imagine ce qu'il voit - ou ne voit pas. Et l'animal devient bête noire.
Loin d'être un phénomène marginal, la désobéissance civile, promue par Henry David Thoreau au XIXe siècle, fait pleinement partie des luttes sociales du XXIe siècle. Elle est aujourd'hui invoquée par les activistes du climat sur un mode un peu paradoxal : il ne s'agit pas d'obtenir l'abrogation de lois injustes ou indignes en refusant de les appliquer, mais de forcer les gouvernements à respecter les engagements auxquels ils ont eux-mêmes souscrit pour tenir compte de l'urgence climatique et lutter contre la destruction de la planète. Avec ce court texte d'intervention, Sandra Laugier et Albert Ogien analysent les ressorts de la désobéissance climatique, en montrant qu'elle exprime le droit et la capacité des citoyens ordinaires à s'occuper des questions qui les concernent directement. Ils rappellent les vertus morales et démocratiques de cette résistance civile et interrogent la criminalisation d'une protestation qui fait du souci des autres, de la Terre et de la vie le coeur de l'activité politique.
Comment agir dans le monde désorienté du capitalisme mondialisé ? En trois dialogues, Alain Badiou et Aliocha Wald Lasowski échangent sur les manières de déchiffrer le réel, de le comprendre et d'y participer. De la politique de l'événement aux trois temps du communisme, des héritages d'Althusser et de Sartre en passant par les enjeux politiques du théâtre et de la dramaturgie, cet échange intergénérationnel et vivant donne à voir les lignes de force d'une pensée majeure et nécessaire, pour s'orienter dans un présent toujours plus incertain et complexe.
Comment dire la vie d'un milieu, cerner le sens d'un paysage ? Dans ce texte inclassable de 1869, aussi littéraire que scientifique, Élisée Reclus décline la vie d'un ruisseau, du glacier jusqu'au fleuve en passant par le torrent, puis les montagnes, et les reliefs que dessine ce fleuve. Livre de vulgarisation, méditation poétique, Histoire d'un ruisseau invite à comprendre autant qu'à contempler la nature. Ou plutôt : à éprouver une forme de bonheur immanent. Car pour le géographe libertaire, théoricien de l'anarchisme et de la mésologie, la vie du ruisseau fournit un exemple vibrant de liberté. Traçant joyeusement son chemin, tout en se montrant respectueux des abords et des berges dans lesquels il s'inscrit, le ruisseau accorde crédit à l'idée de progrès, susceptible de s'inscrire vertueusement au sein d'un milieu. Quelques années plus tôt, Reclus écrivait déjà sur ces émotions qui naissent du contact avec la nature. Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes, article phare et prémonitoire, dépeint l'enthousiasme de ses contemporains pour les paysages naturels... autant que l'empreinte funeste qu'y laissaient les prémices de la civilisation capitaliste. Présentation par Valérie Chansigaud
Angleterre, fin du XIXe siècle. Edward Carpenter rompt avec son milieu bourgeois et part à la rencontre d’un monde plus juste, mêlant écologie, amour libre et militantisme.
Tout enseignant connaît ce moment où les élèves sont si attentifs que leurs yeux s'illuminent. Un moment où le contact entre esprits devient palpable. À l'inverse, il connaît aussi le sentiment de parler dans le vide. Ses efforts restent sans écho, rien ne répond. Enseignement et apprentissage ne sont en effet possibles que lorsque l'école devient un espace de résonance. Inversement, ils échouent là où les interactions restent muettes. Mais comment l'école peut-elle devenir cet espace ? Hartmut Rosa, le penseur de la résonance - concept qu'il a introduit pour répondre à l'accélération contemporaine -, s'interroge ici sur ce qui se passe quand, selon son expression, « la classe crépite ». En répondant aux questions de Wolfgang Endres, un pédagogue de profession, il expose concrètement en quoi pourrait consister une pédagogie de la résonance. Compétence, performance et résonance, relation de confiance, humour, retours d'expérience réciproque, « emmétamorphose »... Autant de pistes qui nourriront la réflexion des enseignants désireux de repenser les processus d'apprentissage, mais aussi de toute personne dans la situation d'apprendre quelque chose à quelqu'un - donc tous les parents !
La nature, George Sand la connaît bien : elle gère de main de maître les 250 hectares de son cher domaine de Nohant ; jardine trois à quatre heures par jour avec une « passion d'abrutie », selon ses propres mots ; herborise, dans le Berry, à Toulon, dans les Alpes ; constitue avec son fils Maurice un herbier fantastique... Sa curiosité s'étend aux oiseaux, aux papillons, aux fossiles. Qu'elle conteste certaines classifications de son temps, et la postérité lui donnera souvent raison. Sa plus belle preuve d'amour pour la nature : une série de textes qu'elle écrit pour la protection des forêts, et notamment celle de Fontainebleau. Dans une tribune parue dans le journal Le Temps en 1872, elle pose le problème de la déforestation dans les termes actuels de l'écologie politique. Si, en 1830, elle défendit la cause des femmes, en 1848, la République, son dernier combat, en 1872, sera en faveur de la nature. Écoféministe avant l'heure, George Sand ? C'est cet aspect de son oeuvre que Patrick Scheyder se propose de faire découvrir dans ce recueil de ses textes les plus importants consacrés à la nature.
Notes d'observation et de lecture, conversations entendues par hasard, bribes de réflexions ou encore recettes de cuisine... Ces Fragments ont été rassemblés par Nicolas Nova au fil de ses pérégrinations aux quatre coins du « château d'eau de l'Europe ». Plaçant ses pas dans ceux des grands arpenteurs de montagne, il renouvelle, chemin faisant, la tradition littéraire du « voyage dans les Alpes », et dresse en creux le portrait d'une terre de métamorphoses. Glaciers en recul, effondrements géologiques, controverses animales : les Alpes, souvent perçues comme un territoire idyllique et préservé, reflètent pourtant singulièrement les mutations contemporaines - crise environnementale en tête. Elles sont en outre modelées par des rites et des légendes sans cesse réinventés. Au détour de la mer de Glace, en empruntant le mythique train à crémaillère rouge du Montenvers ou le tunnel du Saint-Gothard, on découvre, pêle-mêle, des remontées mécaniques en voie d'obsolescence, des rituels de carnaval ou d'adieu aux glaciers, des réseaux d'aide aux migrants, des hybrides entre chien et loup, des bisses et des alpages en gestion partagée... Autant de pistes pour penser des solidarités nouvelles, des manières singulières d'habiter le monde comme de repeupler nos imaginaires.
Walden. Nom mythique qui charrie tout un imaginaire?: le Nouveau Monde et sa vie sauvage, régénérante. Concord, Massachusetts, une cabane, des pins au bord d'un étang, le Transcendental Club, Emerson et le Rousseau américain?: Henry David Thoreau. Un texte qui sonne comme une rupture, celle d'avec la société telle qu'elle va (ou plutôt ne va pas). Ce livre, qui retrace les deux ans et deux mois que Thoreau passa dans une cabane dans les bois, au bord de l'étang de Walden, n'est pourtant pas le livre d'un ermite. Ni tout à fait journal ni simplement rêveries d'un solitaire, il relève aussi du pamphlet?: le contact avec la vie sauvage s'y dévoile comme une ressource politique privilégiée de subversion, de progressisme et de libération. Walden exalte le retrait du monde comme geste politique?: se retirer pour mettre à distance la loi commune, les valeurs en vigueur dans une société donnée, le conformisme?; se retirer pour renouer avec sa voix intérieure et oser dénoncer, désobéir. À l'heure de l'urgence écologique, alors que se multiplient les actes de désobéissance, cette édition propose, avec l'éclairage de la philosophe Sandra Laugier, de penser en miroir Walden avec l'autre texte majeur de Thoreau?: La Désobéissance civile.
Avec la « résonance », Hartmut Rosa a proposé un concept pour remédier à l'accélération hégémonique et réifiante du capitalisme rentier et spéculatif, qui nous condamne à la croissance et à la surchauffe. Pour lui, la transformation en profondeur de nos sociétés ne se réalisera que si nous acceptons d'entrer dans un nouveau rapport au monde, marqué par une relation « responsive » avec lui. En quoi cette résonance peut-elle bien consister concrètement ? Et surtout en quoi pourrait-elle aider les jeunes générations à vivre avec la réalité de l'Anthropocène, chaque jour plus prégnante ? La résonance, au contraire de l'éducation au « développement durable », semble un nouveau paradigme à même de faire advenir un autre monde, où ne s'opposeraient plus humains et non-humains. Avec Hartmut Rosa, le temps est venu d'écouter ce que le monde a à nous dire... Traduit de l'allemand par Sophie Paré et Nathanaël Wallenhorst.
Ils apparaissent au détour de l'oeil de la caméra, la saisissant en plein vol dans sa trajectoire d'enregistrement, fuyant ou accourant à son approche, la ralentissant dans sa patrouille de contrôle, ou la fixant du regard sans jamais ciller. Quand l'engin rôde, les animaux veillent. Souvent, on trouve ces face-à-face dans des fragments publiés en ligne, circulant de YouTube aux unes des tabloïds. Les images virales de réactions d'animaux face aux caméras d'enregistrements nous parlent de politiques de regard et d'écologie des perceptions. Qu'est-ce qu'un chien poursuivant une voiture Google Street View raconte des processus d'enregistrement des images par le géant du Web ? En quoi les images de goélands attaquant les drones de la police française lors de manifestations favorisent une pensée politique commune ? Les images souvent virales de confrontations et de rencontres entre les animaux et les technologies de surveillance pointent une zone de contact qui met potentiellement en échec le contrôle et ouvrent le regard sur nos conditions sensibles et vitales communes. En prêtant attention à l'environnement étendu des images de surveillance, cet essai explore les écologies complexes des technologies d'enregistrement et des perceptions artificielles.
Larguer les amarres, voir disparaître la côte, n'être plus que sens du vent et gestes assurés : cette expérience est d'un genre à part. Les Grecs anciens ne s'y trompaient pas, pour qui « il y a les vivants, il y a les morts, et il y a ceux qui vont sur les mers ». Naviguer au large ? S'aventurer en haute mer ? Plus qu'un loisir, plus qu'un plaisir, plus même qu'une performance sportive : une authentique expérience philosophique. Là, le marin ne peut compter que sur lui-même. Il s'éprouve, se retrouve en situation de faire des choix, d'agir concrètement au moment opportun. Comment se comporter en cas d'avarie ? Que faire lorsque, faute de vent, le voilier est immobilisé ? Faut-il se ranger derrière Épictète, et faire son deuil de ce qui ne dépend pas de nous ? ou bien écouter Descartes et mettre le moteur, sans se laisser entraver par l'incertitude qui entoure nécessairement l'avenir ? Plutôt qu'une énième invitation à contempler le ressac depuis le rivage, Claude Obadia pense ici la mer comme milieu et comme expérience. Ou pourquoi vivre en mer revient à se lancer dans une aventure de la pensée, bref, à vivre philosophiquement.
Jean-Henri Fabre, ce « grand savant qui pense en philosophe, voit en artiste, sent et s'exprime en poète » (Jean Rostand), a consigné la vie rêvée des hyménoptères et des coléoptères dans des Souvenirs entomologiques, somme de plusieurs milliers de pages dont les meilleures sont rassemblées dans la présente édition. Chef-d'oeuvre de vulgarisation, ces Souvenirs mêlent observation minutieuse, recherche de terrain et expérience scientifique à des réflexions d'ordre plus philosophique et à des souvenirs personnels. D'étranges personnages y sont mis en scène, et l'on s'y attache : cigale victime des préjugés de la fable, sphex languedocien solitaire, scarabée sacré... Rien ne manque : joies de la découverte, drames de la vie. Où l'on verra aussi que Jean-Henri Fabre, en instituteur de la IIIe République rompu aux leçons de choses, a indéniablement creusé le sillon d'une connaissance sensible du vivant. Choix de textes et présentation par Henri Gourdin
Vers la fin de l'année 1844, Emerson acquiert à Concord, dans l'État du Massachusetts, un terrain au bord d'un vaste étang. Cet étang, c'est Walden. Thoreau y vivra pendant deux ans, dans une cabane, et de cette expérience tirera Walden, ou la Vie dans les bois. Sans Emerson, donc, pas de Walden. Ami et mentor de Thoreau, Emerson est l'un des premiers grands philosophes américains. Chef de file du transcendantalisme, il entre en scène avec un essai, Nature, où il défend l'idée que la nature est un grand tout, plein et harmonieux, dans lequel le Soi devrait se fondre. Il entérine par là une vision nouvelle de la nature, vivant de son existence propre, sans l'homme - à charge pour celui-ci de la célébrer et de la respecter. Nature s'ouvre sur ces mots : « Pour s'isoler l'homme a autant besoin de se retirer de son cabinet que de la société. » Trente-quatre ans plus tard, Société et solitude revient sur cette dialectique entre la vie en commun et la vie solitaire, et le moyen d'articuler « La civilisation » et « Les clubs » avec « La chose rustique »... Un parcours, du premier au dernier essai d'Emerson, qui a façonné une autre manière de voir (et de vivre) la nature. Présentation par Hicham-Stéphane Afeissa
Sur le modèle de l'Histoire naturelle de Buffon, Audubon, pour accompagner la réédition de ses superbes planches ornithologiques, rédigea des «?Vies d'oiseaux?» (Bird Biographies). Mais pour lui, contrairement au savant français de Montbard, ces vies sont saisies, non à partir de la morale, mais à partir de la réalité physique et de l'observation. Souci scientifique, donc, mais qui ne l'empêche pas de donner libre cours à un style alerte, mâtiné de romantisme, aux origines de la nature writing américaine, rappelant en cela les «?épisodes?» qui forment ses Scènes de la nature. Du plus petit (l'oiseau-mouche à gorge de rubis : 3 grammes, 9 centimètres de la tête aux pattes) au plus grand (la grue blanche d'Amérique?: jusqu'à 8,5 kilos et 230 centimètres d'envergure, 160 centimètres de la tête aux pattes), du plus paisible (le pewee peut-être) au plus combattif (l'aigle royal certainement), des plus menacés (le pic à bec d'ivoire, la grue blanche...) aux plus assurés de leur avenir (la tourterelle de Caroline, l'hirondelle, les grives...), voici une sélection de portraits de ces «?habitants du ciel?» restitués dans toute leur variété, avec une préférence pour les espèces endémiques d'Amérique du Nord. Présentation par Henri Gourdin
Recouvrant près de 8 % des terres émergées, le lichen est un être vivant qui devrait nous paraître familier. Mais, discret, il en est devenu insignifiant, invisible. Or, plus nous nous en approchons, plus se révèlent ses beautés, ses mystères, son étrange pouvoir d'attraction. Mi-algue, mi-champignon, entre autres, il pourrait bien révolutionner notre conception du vivant et remodeler nos imaginaires... C'est du moins la proposition stimulante de cet essai, le premier consacré au lichen en dehors des ouvrages spécialisés. Fruit de plusieurs années d'enquête sur plusieurs continents, il propose une réflexion originale, buissonnière et, comme son objet, « symbiotique », mêlant avec jubilation les cultures et les savoirs. Biologie, poésie, littérature, philosophie, écologie ou encore arts plastiques... Et si le lichen était au coeur de nos questionnements les plus actuels et les plus urgents ? Il permet en tout cas de penser une écologie qui ne repose plus sur les oppositions entre nature et culture, ville et campagne, compétition et coopération. Dans lichen, il y a lien. Symbole de résistance ou force venue d'en bas ? Vous ne verrez plus le lichen, ni notre monde, de la même façon.
Comment promouvoir un changement social et écologique sans se heurter aux écueils anthropocentristes de l'Anthropocène ? Comment sortir du mode occidental de l'agir linéaire, rationaliste et programmatique, d'un sujet qui se conçoit comme extrait du monde sur lequel il veut intervenir. Bref, comment agir et résister dans et par la complexité ? Poursuivant la réflexion de leurs précédents ouvrages (Les Nouvelles Figures de l'agir, La Découverte, 2019 ; Le Retour de l'exil, Le Pommier, 2019), Miguel Benasayag et Bastien Cany proposent ici de sortir des bibliothèques pour se tourner vers le terreau des pratiques concrètes. S'appuyant sur des pistes développées au sein d'expériences alternatives et radicales en Amérique du Sud mais aussi en Italie, en Belgique et en France, ils tentent de constituer un petit manuel de l'agir dans la complexité. Sans chercher à jouer à la nouvelle avant-garde éclairée, à fournir modèles ou recettes prêtes à l'emploi, ils veulent offrir au lectorat un vadémécum de résistance.
En 1855, à 25 ans, Élisée Reclus quitte la Louisiane, passe par Cuba et le Panama pour rejoindre la Nouvelle-Grenade, l'actuelle Colombie. Sur place, il est fasciné par la Sierra Nevada de Santa Marta, un massif de 6 000 mètres d'altitude surplombant la mer des Antilles. Ce sera le lieu idéal, se dit-il, pour une plantation de bananes ou de café... Mais les difficultés s'accumulent. Au bout d'un an et demi, le projet d'Élisée, manifestement peu versé dans les affaires, est un fiasco ! Texte singulier dans l'oeuvre du célèbre géographe communard, ce récit, sensible tout autant aux « paysages de la nature tropicale » (le sous-titre) qu'à la diversité des cultures indiennes qu'il observe dans leur milieu, est un vrai roman d'initiation et d'aventures. Déambulations dans les rues de Carthagène, voyage à dos de mulet et jolies rencontres de passage font de ce récit, d'une grande liberté de ton, une lecture jubilatoire.
Depuis des siècles, nous nous orientons avec la boussole de l'exception humaine, qui émousse notre rapport au vivant, notre sensibilité. Quand ce n'est pas l'ampleur sidérante des enjeux écologiques qui nous anesthésie. Athane Adrahane nous engage ici, par l'art du récit, à raviver notre dialogue intime avec le monde. Entrelaçant les voix de grands intercesseurs (Giono, Tournier, Saint-Exupéry, Christiane F.), elle dessille notre regard sur sa beauté, comme sur notre pouvoir de le ravager - soulignant ainsi quel rôle essentiel la littérature peut jouer aujourd'hui. Car au sein d'un monde en ruines où tant de voix disparaissent, il est encore des foyers de lumière et de vitalité, quelques précieuses lucioles, à préserver, et d'autres histoires que celle de la mort lente à raconter.
Et si les plantes invasives n’étaient pas nos ennemies, mais les miroirs de nos contradictions ? Ce livre audacieux invite à redécouvrir le robinier, la renouée du Japon ou le figuier de Barbarie.
Vingt-deux récits brefs où la nature sauvage et les femmes en quête de réparation s’entremêlent sous la plume incisive de Sophie Loizeau.
«?Un matin, comme si elle voulait lui présenter un membre de la famille qui lui était cher et que Mokhtar ne connaissait pas, Aïchouche le prit par la main et l'emmena au pied du figuier qu'elle aimait, lui dit-elle, pour sa bonté et sa générosité. Avec les yeux encore vierges et étonnés de la petite enfance, Mokhtar vit d'abord le tronc, tellement plus haut et plus vieux que lui. Il était aussi plus robuste que son grand-père et n'avait pas besoin de s'appuyer sur un bâton en bois d'olivier. Malgré son âge, ses cicatrices et les traces de sève qui ressemblaient à du sang blanc coagulé, il était solidement planté sur le sol en terre battue où cheminaient, au milieu des feuilles mortes et des brindilles d'herbes, des fourmis. En regardant les fourmis, Mokhtar imagina que les racines descendues du tronc se mettaient elles aussi à marcher, à courir sous la maison avant de se disperser et de se perdre dans le grand ventre de la terre qu'il croyait brûlant comme le four en boue séchée d'Aïchouche.?»
Depuis les années 1950, et plus particulièrement la fin des années 1980, une poignée de scientifiques américains, à la solde de lobbies industriels (tabac, énergie, pétrole), ont élaboré un savant travail de sape des vérités scientifiques. Une stratégie toute simple, qui a consisté à nier en bloc les preuves de la dangerosité du tabac, du DDT, de la réalité du trou de la couche d'ozone, des atteintes environnementales des pluies acides... Discréditer la science et les scientifiques, semer la confusion : grâce aux efforts d'un petit groupe d'« experts indépendants » et de médias naïfs ou complaisants, cette stratégie a fonctionné et fonctionne toujours. Il a fallu cinq ans à Naomi Oreskes et Erik M. Conway pour documenter et analyser les techniques de manipulation utilisées par ces marchands de doute, auxquels on doit une bonne part du climatoscepticisme contemporain. Cet ouvrage, qui ne relève en rien du pamphlet conspirationniste écrit à la légère, est aujourd'hui un classique, que chacun, scientifique ou citoyen, devrait lire.
Pionnier, Audubon l'était d'abord au sens strict : à 18 ans, ce Nantais part pour les États-Unis vivre de chasses et de cueillettes. Là, dans ces grands espaces américains encore vierges, il prend la décision de recenser et de peindre tous les oiseaux. Nouveauté pour l'époque : il les représente dans leur environnement. Ses scènes d'oiseaux dans la nature ne doivent pourtant pas nous faire oublier ces autres Scènes de la nature, où Audubon nous raconte la vie d'aventures qu'il mène, une vie faite d'épreuves, mais aussi et surtout de liberté, dans une nature sauvage, immense et belle. Marais de pins, prairies, ouragans... Audubon se révèle, dans ce recueil de récits et d'anecdotes, un grand écrivain de nature writing, peintre des paysages menacés par le progrès. « Quand je vois, écrit-il, le trop-plein de la population de l'Europe s'acharnant avec nous à la destruction de ces malheureuses forêts [...] ; et quand je me dis que, pour tous ces changements si extraordinaires, il a suffi de la courte période d'une vingtaine d'années ; alors, malgré moi, je m'arrête, saisi d'étonnement »... Présentation par Henri Gourdin
La menace climatique confronte l'humanité à un défi qui met notre psyché collective dans l'impasse. Notre planète se révèle un espace fini. Pour la première fois, nous n'avons plus d'extérieur où projeter la menace, plus de dehors où rejeter nos déchets. Pire, l'ennemi c'est nous ! Impasse spatiale et temporelle ? : le futur est sans issue. Sommes-nous entrés dans une Apocalypse, comme l'évoquent Bruno Latour et François Hartog ? Privés du recours vital à la projection, nous sommes dans un déni aussi majeur que tragique. Nous savons bien qu'il faut agir, mais quand même d'autres priorités s'imposent toujours. L'action ne serait possible qu'unis, et la désunion et la guerre reviennent. Malaise dans l'Anthropocène ! Comment comprendre ce déni ? Comment l'entamer ? Comment regarder en face la réalité, les deuils qu'elle implique et les conflits qui en découleront ? Quelle économie pulsionnelle pour une sobriété ? Autant de questions essentielles que Denys Ribas s'attelle à circonscrire dans cet essai.
Delta : une lettre d'alphabet pour ces « dunes que le vent déplace et que l'eau transporte » ; une lettre pour une zone vivante, modelée par la nature, que la main humaine a modelée à son tour. Delta : une forme parfaite, un triangle anthropocène - car, au fil des siècles, le pouvoir aménageur a fait du delta du Rhône une zone de ressources, avec des conséquences multiples, parfois désastreuses et toujours complexes, sur le biotope. Dans ce territoire à la fois sauvage et pratiqué depuis des millénaires, se superposent strates géologiques et mythologiques, tandis que l'empire de l'humain sur le non-humain se diffracte en des myriades d'autres rapports de domination, et d'autres mémoires. Débordant la monographie documentaire, Fanny Taillandier poursuit sa série « Empires » et excelle ici, avec la Camargue pour creuset, à mêler les voix afin de donner à voir les logiques antagonistes qui innervent le territoire et d'évoquer des paysages somptueux, travaillés par nos mythes et nos croyances. Ce delta vaut pour tous les deltas du monde. Et, alors que la géographie s'entremêle de récits et de poésie, on croise, au hasard des paysages changeants d'eau et de sel, une diseuse de bonne aventure, des hors-la-loi magnifiques, des ingénieurs fantasques, un tueur en série et un grutier mystique, qui, tous, rappellent le tissu magique de nos représentations
Depuis l'embryon lové dans le ventre de sa mère jusqu'aux métropoles qui couvrent la Terre de leurs lumières permanentes, les humains habitent le monde de mille et une façons. Mais les animaux et, plus étonnant, les végétaux ont eux aussi, bien avant nous, conçu des demeures. Des grottes aux cathédrales en passant par les cabanes et les hôtels, de la coquille au terrier, Michel Serres nous dévoile les secrets d'architectures séduisantes et multiples, nous en montre le sens et esquisse ainsi, par biomimétisme, le monde de demain. Édité à l'origine avec une riche illustration, ce texte, empreint de poésie, est pour la première fois rendu disponible dans une édition courante.
Autres climats, autre atmosphère : après Steppes et déserts, la suite des Tableaux de la nature nous conduit de l'embouchure de l'Orénoque jusque sur les hauteurs du plateau de Cajamarca, au Pérou. Et s'ouvre sur un mystère, resté non élucidé jusqu'en... 1951 : où l'Orénoque prend-il sa source ? À défaut de le découvrir, au moins Humboldt parviendra-t-il, accompagné du fidèle Bonpland, à établir qu'il existe un passage navigable entre ce fleuve et l'Amazone. Dans ce récit de voyage qui est en même temps un relevé scientifique et topographique unique en son temps, Humboldt croise des animaux de nuit, se pique de volcanologie, fait un peu d'archéologie des civilisations précolombiennes, met en évidence l'étagement de la végétation et s'emploie à observer les plantes non comme des espèces isolées, mais dans leur environnement, pressentant l'approche actuelle par écosystèmes. Humboldt ? Un génie trop oublié, et dont la redécouverte n'en est que plus urgente. Présentation par Gilles Fumey et Jérôme Gaillardet
Recherche en laboratoire, chasse, élevage industriel, maltraitance dans les parcs zoologiques... Comme une traînée de poudre, le récent courant antispéciste a dénoncé la cruauté, jusqu'alors banalisée, de nombre de nos pratiques à l'égard des animaux. Toutefois, bien que ces alertes soient de plus en plus audibles et considérées comme légitimes (création de partis animalistes, promulgation de lois contre la maltraitance animale), aucun ouvrage de référence n'était jusqu'à présent consacré à ce qu'elles combattent : le spécisme - terme désignant toute attitude de discrimination liée à l'espèce. C'est que le spécisme est diffus, subconscient et omniprésent. Et l'existence de la chose, bien que régnant en maître depuis des siècles dans notre société, n'est devenue évidente, et du même coup « problématique », que tout récemment, avec l'apparition du mot. Catherine Kerbrat-Orecchioni relève ici le gant et propose de cerner les contours des différentes facettes (ontologique, éthique, affective et pratique) du spécisme, qui toutes se résument à une formule : « Ce ne sont que des animaux. »