Éditions Triptyque
Femme de peu de durée, l'auteure s'attache à faire l'inventaire d'un monde qui se dérobe sous ses doigts : objets épars et incomplets, restes d'émotions, bouts de récits entendus ou inventés, bribes de conversations. La poésie de l'inventaire est celle de la liste et du défaut, de l'ascèse et de la fabrication. L'écriture qui demeure se fait alors décompte (inventaire), possibilité (invention) et argument (inventio).
Et si l’avenir se construisait en voyageant ? Métaspora de Joël Des Rosiers explore cette idée audacieuse : la nostalgie n’est pas un retour, mais une invention permanente de soi.
La chaux est l'encre des écrits divins. C'est donc à un Dieu à la main coupée, à ce point humain, que tout poète s'adresse comme limite de tout savoir. Plutôt que de prendre la parole, Joël Des Rosiers a voulu être enveloppé par elle, être porté par elle. La tentation est grande de se tourner vers ses poèmes antérieurs, ses champs de parfums et de sonorités, le gaïac, les savanes, le vétiver. Cela reviendrait à ignorer les traces d'une fulgurance plus ancienne : une terre vivante, une chaleur organique, la chaux, entre délire et prophétie, était entrée en lui dès les premiers jours, dans cet espace du dedans. Avec Chaux, le même poème différent se continue en déjouant toute attente. L'écriture en est plus avide, plus déchiquetée, plus rapace. Plus dévêtue aussi. Si parfois les thèmes s'estompent, c'est pour revenir plus tard, à coups de visions, sous la forme de leitmotiv, affermis, mais non identiques. Le livre est divisé en trois parties : Iles (os du bassin), incarnation intensément marquée par la biologie ; Voiles, pour dire l'inquiétude d'une apparition autant que d'une disparition ; et enfin Batteries, qui clôt la démarche du héros épique au rythme des « tambours furieux ». Ces répétitions, variations, coupures et retours en arrière permettent de retrouver un poème enchanté, un chant indigène. Comme si toute l'oeuvre était placée sous le signe du poudroiement de la chaux. Depuis l'écriture divine sur les murailles de chaux, tant de poètes ont assumé les enjeux de fécondité de la chaux, mortier humble et universel de l'humanité. Tantôt en se réfugiant dans « une maison solitaire et chaulée » (Pessoa), tantôt en exaltant « les magnificences de la chaux » (Saint-John Perse). La parole passe, de poème en poème. Il y a dans ce livre un moment de vérité où la vocation originale du poète lui est révélée : « Je n'ai plus de souffle », écrit-il dans une sereine indifférence. Foudroyante ellipse, à peine soulevée de l'enfance où l'air manquait, qui célèbre un geste et condense toute la charge éperdue de Chaux.
Paru il y a 175 ans, en 1837, « Le scholar américain » de Ralph Waldo Emerson (1803-1882) est le texte fondateur de l'identité culturelle états-unienne. Les États-Unis en avaient alors assez de se « nourrir des restes flétris de moissons étrangères », ainsi que l'écrivait Emerson. Or, nous aussi « avons trop longtemps prêté l'oreille aux gracieuses muses de l'Europe ».
«J'appelle théories caraïbes les groupes d'hommes en larmes, nègres marrons affolés d'amour qui, d'une rive à l'autre, jettent leur langue nationale dans l'eau salée, dans la bouche ouverte, sans fond, de l'abysse.» «Voilà notre patrie», disent-ils, dans le patois des colonies. Parole d'eau salée, étrangère à la langue et comme incantatoire, qui ne cesse de la rendre plus profonde, à mi-chemin de l'origine et du monde. Et le poète ajouta: «Le drapeau va au paysage immonde et notre patois étouffe le tambour.»
Voici une histoire en morceaux. Une histoire de morceaux. Celle d'un torse découpé que l'on découvre dans une valise, en 2012, devant un immeuble résidentiel de Côte-Des-Neiges. « On », c'est Lucien, fraîchement emménagé ; Monsieur, concierge libidineux ; Louise, policière ; et tous les autres, les morcelés, carrés rouges, enquêteurs, trans et prostitué-e-s. Lucien raconte quelques jours d'un monde où rien ne colle. Les coupures se multiplient entre l'amour et le sexe, entre le torse et la tête, entre les mots et le monde. Une seule solution pour tenir : faire un blitz. C'est-à-dire s'investir dangereusement, tout prendre, vivre plus, tout avouer. Heureusement, entre les clips, les bières et les lignes de coke, il y a Patricia Kaas et l'Ecclésiaste qui savent encore toucher.
Par hasard, par accident, le narrateur tombe sur Martin, un handicapé moteur asocial muni d'un dangereux bolide de fauteuil roulant, replié sur son imaginaire nourri de vieux rock et de science-fiction, et s'engage à l'assister dans son périple quotidien d'étudiant inadapté. Le hasard fait bien les choses, paraît-il. Peut-être, mais il les fait aussi étriquées et biscornues. Car il y a ce diagnostic de TDAH que le narrateur tente d'obtenir. Peut-être cela l'aiderait-il à comprendre l'enfant cancre et l'ado dissipé qu'il a été, puis l'adulte désoeuvré qu'il est devenu ? C'est sans compter le labyrinthe des services de santé. Et de la pharmaceutique...
Olivier Bourque (Le temps malhabile, Sommeils) livre un nouveau recueil tout en contemplation, à l'écoute de ses parcours intérieurs, au son de Chants, hymns and dances, une musique de Georges Gurdjieff interprétée par la violoncelliste Anja Lechner et le pianiste Vassilis Tsabropoulos. Ces poèmes investissent deux lieux : d'abord le désert arctique, où le sujet se perd dans ses pensées, ses souvenirs. Un jour de tempête, quelques heures de blizzard, et le territoire, pris dans un embargo, perd, altère les traces. Puis la musique ramène le sujet au foyer chaleureux qu'était celui de ses grands-parents. Les tonalités vibrent contre l'esseulement. Pour revenir à l'intérieur, délicatement retrouver les signes qui ont ponctué son enracinement, ce lieu où il s'est installé pour écrire.
Dans son village de la République socialiste de Roumanie, une petite fille recueille soigneusement les cadavres d'insectes. Les ruches qui cernent la maison rebutent les agents de la police secrète, qui espacent leurs visites. Ici, la France est le haut lieu de la culture, le grand rêve. La petite fille apprend l'écriture, le piano, mais aussi comment départager les étrangers des compatriotes à la plage, économiser le sucre et le café. Jeune adulte, elle émigre avec son fils à Montréal, où son accent détonne, où les fruits mûrs sont remplacés par les céréales colorées du supermarché, et où il faut, encore une fois, tâcher de retrouver l'ordre du monde. Enterrer pour de bon le cortège d'abeilles de l'enfance. Dans une langue inventive et poétique, Alina Dumitrescu raconte la difficulté d'habiter à la fois un lieu réel et un lieu rêvé.
Romain Jolicoeur a commis l'impardonnable : il a tué ses jumeaux de quatre ans et raté son suicide. Est-ce possible de trouver du sens à cette histoire d'horreur ? Dans sa cellule, le cardiologue n'est pas à l'abri. Un vent d'épouvante souffle et les visites se succèdent : le citoyen vengeur, la meurtrière empathique, la maîtresse oubliée, la femme trahie et la mère au missel - cinq épouvantails bien déterminés à donner leur version des faits. Avec ce roman construit comme une pièce de théâtre, Martyne Rondeau met en scène des voix fortes qui iront jusqu'au bout de l'angoisse.
Un violoniste virtuose, Stanislas Sokolov, est retrouvé mort dans son haras transformé en bunker. Personne n’est entré, personne n’est sorti. Alors, qui a pu le tuer ?
Des Chambres de bois (1958) à Un habit de lumière (1999), les héroïnes d'Anne Hébert s'adonnent à une rêverie qui leur permet de plonger dans une autre vie. Elles explorent une révolte dont l'articulation passe par de la fièvre et des hallucinations. On assiste alors à une désorganisation, autant physique que psychique, centrée sur l'exploration de l'agressivité extrême, des interdits érotiques (inceste, adultère) et de la mort. Une telle révolte expose les femmes à une fantasmagorie sensuelle et blasphématoire, où peut émerger l' être surnaturel - qu'il soit sorcière, diable ou vampire. Le présent essai dégage les signes avant-coureurs de la désorganisation et des visions, au confluent de l'enfance sauvage et de l'allégorie. Il soutient que la représentation diabolique succédant à l'agitation fiévreuse est au service de l' émancipation et des impulsions du corps. Cette analyse de l'intrication métamorphose/désir s'appuie sur les idées de Georges Bataille, en particulier celles répondant à la volonté de révéler une existence souveraine, dégagée des servitudes qu'impose le quotidien. La lecture des récits d'Anne Hébert amène à poser la question suivante : en quoi les transports érotiques constituent-ils une forme d' émancipation susceptible de rencontrer, par-delà la fièvre et le délire, une possible réalisation de soi ?
Une menace rôde, invisible, perfide. Elle n'épargne personne, elle tue. Elle est partout dans notre quotidien. Il s' agit des ondes électromagnétiques. Alex Fournier est médecin. D'abord sceptique, de pénibles circonstances l'amènent à prendre conscience du danger. Il veut comprendre, se battre. Mais l'adversaire est puissant : étalant ses tentacules dans toutes les sphères de la société, repaire d'ambitieux sans scrupules, la mégacompagnie WBS est prête à tout pour préserver ses profits, pour consolider son monopole.
On connaît bien le vers «Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage». Mais les voyages ne sont pas toujours merveilleux. Très jeune, Christine en fait l'épreuve dans des périples étranges, au péril parfois de sa vie. Quand vient le temps des amours, elle s'éprend d'êtres excentriques. Quand vient le temps de la pensée, elle accueille en elle les mots des poètes. Elle poursuit sa route tandis qu'elle puise une force nouvelle dans le dépaysement, y trouvant peu à peu une autonomie. Elle traverse les apparences, d'où le titre du roman, Trans, préposition latine qui signifie « à travers ». Une fois atteint l'âge adulte, Christine abandonnera cette folle fuite en avant et fera de ses errances dans le monde le roman que voici.
Carmen quadratum parce qu'ici le chant est carré, peu lyrique ; carré également dans le sens où une construction rigoureuse préside à son élaboration. Il convient d'aborder ces textes par les quatre côtés de l'ouvrage. En ce sens, celui-ci repose sur une relation construite entre chacune des pièces des quatre mouvements du poème, dans leur ordre d'apparition dans chacun des mouvements. Carmen quadratum offre donc un seul et même poème, composé de fragments brefs et variés. Le poète s'y fait discret. S'il y est moins éloquent que dans le Traité de l'Incertain, il reprend néanmoins quelques thèmes de ce recueil. Il demeure perplexe face à des pratiques religieuses ou culturelles aberrantes, il aborde aussi des sujets plus aimables, tel le plaisir que suscite une chanson fredonnée lors d'une promenade. Parmi l'abondance des désastres, on rencontre des embellies.
Far est l'histoire d'un homme retiré du monde et qui, presque malgré lui, devra sortir de l'isolement dans lequel il a vécu pendant plusieurs années. Amorcé par une rencontre, le retour à la vie se fait progressivement et l'amène à faire un choix inattendu. Marie-Christine Boyer signe ici un superbe premier roman dans lequel une Scandinavie imaginaire emprunte à l'atmosphère et aux couleurs des paysages maritimes d'Amérique du Nord. Au fil du récit, on rencontre des personnages porteurs d'une lumière diffuse. Les saisons passent au rythme des marées et des tempêtes qui transforment l'île et l'homme qui vit.
Tout va mal dans la vie d'Olivier. Son atelier de costume glisse vers la faillite. Son amoureuse qui ignore tout de ses problèmes d'argent, souhaite passer des vacances dans le Sud. Et voilà que son fils s'engage pour combattre en Afghanistan. Le soir, pour fuir ses soucis, Olivier revêt un des costumes de sa boutique, débouche une bouteille de scotch et, entouré de spectres de tissu, écrit un journal éventuellement destiné à son garçon. Jusqu'au jour où s'offre à lui la possibilité de livrer ses confessions en personne... à Kaboul !
Comme pour clore le triptyque inauguré avec Poème du décours, le poète nous propose aujourd'hui son Éloge de la mangrove : une ultime et toute aérienne géographie de l'intime qui parfois emprunte le chemin de la traversée de la mémoire des deux îles qui habitent son imaginaire, Montréal et Haïti. Dans la conjonction de vers libres finement ciselés et l'irruption d'une haute prose poétique, voici à l'oeuvre le troublant choeur des voix qui hante le propos du poète.
Le travail de Dionne Brand a toujours été « un creuset de lyrisme incantatoire et de cinglante critique sociale » (Barbara Carey). En effet, couvrant à la fois l'intime et le collectif, Ossuaires opère un désancrage des mots : délestés de leur contexte immédiat, bardés d'images contradictoires, ils font perdre pied au lecteur. Bien que le constat soit résolument noir, des espoirs demeurent : dresser une généalogie de créateurs et d'activistes qui ont lutté contre la répression, et répertorier les multiples aspects de la fragile beauté du monde.
Faites l'expérience : laissez-vous prendre par les péripéties où vous conduit le texte que vous avez choisi. Vous en aurez bien vite plein la vue ; il sera temps alors de fermer les yeux. Et ce ne seront plus ni des phrases ni des mots qui défileront dans votre tête mais des images fixes ou mobiles associées et assorties à des sons. Oui, ces caractères typographiques, fils d'écritures sages ou folles, immobiles ou animées, brûlantes ou douces qui se frôlent, s'entrechoquent, se caressent, se froissent ou se fracassent, vous invitent à ouïr leur bruitage. Dans le roman accéléré, les images sonores résonnent mot à mot et ligne à ligne avec d'infinies nuances. C'est dire l'importance de leur musicalité. D'ailleurs, ce n'est nullement un hasard si toutes les histoires qui composent la suite de romans accélérés La nuit du violoncelliste ont pour trame, contexte ou prétexte la musique.
Entre Casacalenda et Montréal-Nord, deux femmes, deux époques, un même secret : et si nos origines valaient plus que nos silences ?
Carpe et chienne est l'occasion pour Janis Locas - reconnue déjà pour la vivacité de son écriture dans La maudite Québécoise - de repousser les limites des genres dans une variété de textes parcourant les extrêmes de l'humeur. Le lecteur traverse en même temps que l'héroïne de singuliers moments de dépression, d'euphorie et de psychose, sans savoir où le mène cette expérience littéraire et humaine aussi déconcertante qu'inédite. La plus grande partie de ce carnet, rassemblant des textes inclassables qui chevauchent la poésie, le récit et la prose libre, est née durant une période de manie, alors que l'auteure ignorait encore être atteinte de maladie bipolaire. C'est par choix qu' elle a laissé une dimension étrange, parfois chaotique, à la forme finale de l'ouvrage.
Une fille trop curieuse s'ouvre sur un incident banal - un accrochage automobile à première vue sans conséquence - qui s'avérera le déclencheur d'un jeu de cache-cache narratif admirablement maîtrisé. Tout un réseau d'acteurs se croisent, s'aiment, se repoussent, mêlés à leur insu à ce fâcheux accident. Raphaël, qui saute sur l'occasion pour subtiliser une importante somme d'argent à un moment où il en a cruellement besoin, ne soupçonne pas à quel point ce geste bouleversera sa vie, mais aussi celle de Christian, sa victime choisie au hasard. En effet, celui-ci cache derrière sa réussite sociale un passé peu reluisant, qui menace de ressurgir avec le retour d'une vieille connaissance. Sans compter que les deux hommes sont, à l'insu l'un de l'autre, liés avec Esther, une jeune femme impulsive et amoureuse, qui se montrera beaucoup trop curieuse.
Nous sommes en Belgique. Parvenus à l'âge adulte, deux frères jumeaux quittent le nid maternel et empruntent des chemins divergents. Lucas est un brillant économiste, spécialiste de la Bourse. Autiste, Antoine est un calculateur génial qui décrypte des clés informatiques réputées inviolables et prédit la météo mieux qu'un ordinateur. Et, surtout, après avoir entendu l'appel de Dieu, il décide d'aller vivre dans une abbaye. Cependant Lucas, sous l'influence de son ami libertarien Verchuren, a d'autres ambitions pour son frère, plus lucratives : il compte mettre à profit les dons d'Antoine pour prédire les cours de la Bourse. Des cellules austères d'une abbaye aux plateaux de télévision, les deux frères vont se livrer un combat où la rationalité humaine entrera en conflit avec la loi morale. Un roman à la fois implacable et touchant qui entraîne le lecteur dans les méandres de questionnements contemporains.
1980. Une guerre ethnique éclate en Europe de l'Est. Pour survivre, les artistes de la troupe du Cirque des montagnes Bleues sont forcés de divertir ceux qui les tiennent prisonniers dans un camp. Si cet art était pour eux à la fois une passion et un gagne-pain, leurs spectacles quotidiens seront dorénavant synonymes de survivance. Quelques décennies plus tard, à l'occasion du spectacle Le cirque des ombres, Miljenka présente son numéro de trapèze. Cette fois, il n'est plus question de survie, mais de rappel aux vivants de la tragique histoire de ses parents et de tous les artistes qui ont péri ou survécu au cours de cette guerre.
Les jours tigrés sont la chronique d'un double deuil, chacun raidissant la douleur de l'autre, l'empêchant de se liquider dans la vie qui reste. Mais il faut penser à l'avenir, le sentir, le refaire et accueillir toutes les bouées de vigueur, d'émerveillement retrouvé, les souligner. La poésie est un piège et un miroir à émerveillement, à extase et comme une façon de maganner la peine comme la salade, pour qu'elle parte, de guerre lasse, quand on trouve la formule magique, l'équation. Laisser passer aussi : l'écriture agit comme l'eau.
Un amateur de scotch au dos brisé qui voit ses tentatives de suicide systématiquement contrecarrées, une esthéticienne angoissée qui se lance à la conquête du marché asiatique, une mère en congé de maternité qui craint de suivre les traces de Guy Turcotte, un célibataire encore amoureux de son ex qui fait capoter tous ses rendez-vous galants ; au premier regard, il n'y a rien dans ces pages pour surprendre qui que ce soit, quoique... François Leblanc nous confronte à des super-héros de l'ordinaire, des personnages carvériens shootés au collagène à l' ère du iPhone. Chacune des nouvelles souligne l'importance des « moments décisifs » dans nos existences autrement monotones, des moments qui peuvent ne durer qu'une fraction de seconde, mais qui modifient radicalement nos trajectoires.
« Un chien qui crève ! / M'ont crié des enfants ; voilà tout ce que c'est. » L'animal domestique se réduit-il à si peu de chose ? L'école des chiens n'aborde pas de front la question, mais elle y répond dans la mesure où son écriture témoigne de l'importance du lien qui, même à travers la mort, unit le narrateur à son animal de compagnie. La vie du chien semble insignifiante, tant elle est constituée de répétitions. Pourtant, au fil des jours, se trame une véritable histoire, emplie de petits rebondissements et de grands enseignements. À la fin, l'attachement atteint des proportions telles que le maître esseulé ne peut que tenter d'insuffler un certain regain aux cendres éteintes de son vieux compagnon.
À la surface agitée des eaux, un voilier navigue sur une mer plutôt calme. Contradiction ? Tout dépend du sens que l' on accorde à « agité ». L' agitation dont il est question dans les suites qui ouvrent et ferment le recueil témoigne des ravages de la maladie d' Alzheimer. Le corps de la personne touchée demeure relativement inchangé ; c' est son cerveau qui divague. La menace n' est pas visible, elle se cache. Dans notre monde en perpétuelle guerre, ce ne sont ni les combats ni les inégalités qui manquent. Heureusement, l'amour s' accroche à la vie, et l' espoir renaît d' une génération à l' autre.
Marc Doré se souvient du village pittoresque de son enfance, où il a vécu jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale, et du choc de l'installation de sa famille dans la grande ville de Québec. Servi par une langue très vivante, le récit couvre une vingtaine d'années du Québec qui s'ouvre alors à la modernité. Cette dernière transforme, non sans violence, le tissu familial et social dans lequel a toujours évolué le jeune homme. En dépit de ces bouleversements, l'auteur raconte avec sensibilité et humour des années de bonheur.
Ici, le poème sonde des paysages de bois cassé où des bêtes agonisent et l'on s'évade par le rêve des décors suffocants de la maison, de la fabrique ;ici, l'écriture naît du rapport à l'autre pour qui et avec qui on invente le désir : ses lieux, sa maison tactile, sa maison de fièvre, de fleurs rares et de mots.
Les crapaudines sont des pierres précieuses que l'on croyait issues de la tête du crapaud. Elles sont en réalité des dents fossilisées de squales. Les poèmes qui nous sortent de la tête révèlent une sauvagerie antédiluvienne. Shakespeare invoque la crapaudine pour mettre en valeur les bénéfices que nous pouvons retirer de l'adversité et de l'exil, le vieux duc rend grâce d'échapper à la cohue, ce qui lui permet de recueillir les voix dans les arbres (dans les forêts du Saguenay et de Finlande), de voir des livres dans les ruisseaux (avec des empreintes d'encre qui flottent sur l'eau - des suminagashi) et aussi d'entendre la leçon des pierres. Le crapaud, c'est une société brutale et cupide, où les hommes se laissent séduire par l'étoffe rouge du langage : ils se prêtent au jeu des façons d'être duquel peuvent surgir des moments de poésie. Ce recueil se termine avec quelques élégies.