Mélanges
Barouf voit l'apparition du cyber-journaliste havrais, Bob Mougin, double du breton Léo Tanguy. Max Obione n'hésite pas à prendre le contrepied de la célébration de l'énergie éolienne terrestre. Humour foutraque et jouissif, personnages croqués en quelques lignes, digressions pimentant le récit, son attachement à la ruralité normande transparaît tout au long de la fiction. Une simple question, Monsieur le Maire : à qui appartient le terrain d'implantation du futur parc éolien ? J'ai cru qu'il allait exploser, l'enflure. Je l'ai flairé, je l'ai reniflé, - le métier que voulez-vous -, c'est un type qui se soûle au vin à plein pots. Il sue, il suinte, il exsude la corruption banale du petit élu cambroussard, tout fier de satisfaire l'intérêt général en remplissant ses fouilles au passage. Vous pensez bien que lorsque des commerciaux si avenants et généreux, surtout si elles sont blondasses portant décolletés vertigineux, veulent placer leurs engins qui battent des ailes, le loustic flaire la bonne affaire, et cela lui permet de se prétendre écolo en même temps, dans la modernité. L'alibi qui tue. Il sauve la planète en plus. Imbittable ! La discussion est close. Circulez ! Un élu basique en somme. Comme on ne peut pas multiplier les ronds-points, il n'y a plus assez de routes qui se croisent, les aérogénérateurs sont une aubaine. Je sais, je sais, quelques moutons noirs ne noircissent pas le troupeau des gentils édiles tout blancs, bien serviables et honnêtes. Je sais, je sais. Mais les immaculés, c'est la mort du journalisme d'investigation. Alors permettez !...
L'AUTRE Je te veux. LUI Mais vous êtes complètement folle. L'AUTRE Tu m'as tapé dans l'oeil, Bernard, ma chance et la déveine pour toi. Ton allure distinguée, ta politesse, ta rondeur, ton aisance, ta bonne humeur, ta retraite de prof de physique-chimie, ton odeur, tes mains. Tes propriétés, ta villa de Villefranche. LUI Je vous en prie, sortez de chez moi. Cessez d'agiter ce flacon ! L'AUTRE Toi, le bientôt veuf, tu passeras où je te dirai de passer. LUI Rhabillez-vous !
Il était une fois... une malédiction qui justifiait tous les abus...Ma mère me disait que ce printemps qui approchait allait voir mon seizième anniversaire.C'était difficile à savoir avec précision. Pourtant, elle l'affirmait. Depuis ma naissance, elle avait fait une marque dans l'intérieur de la porte de son armoire de mariage à chaque procession de la Saint-Pancrace.Seize ans auparavant, elle avait fait ses couches en quittant en hâte la procession qui faisait le tour de l'étang en passant devant la ferme.Les autres enfants étaient morts à la naissance, et elle se lamentait sur ses beaux garçons morts sans baptême.
Le lieutenant Vincent Delval ne s'attendait pas à me découvrir dans la scène macabre sur laquelle il venait d'être envoyé. Moi, souriante avec ma mise en plis impeccable et mes imposantes lunettes double foyer. Voilà belle lurette qu'il n'avait pas pensé à moi, la petite mamie du 3e étage de l'immeuble parisien dans lequel il résidait étudiant. La mémoire olfactive est ainsi faite, elle range une odeur dans un tiroir de votre mémoire. Et un jour, sans prévenir, ce tiroir s'ouvre lorsque vos narines sont chatouillées par une émanation semblable. L'officier de police en oublierait presque l'homme allongé sur le carrelage, apparemment décédé de manière naturelle depuis plusieurs longs mois. Aucune trace d'effraction ou de lutte, rien n'est relevé. Ce serait mal connaître mon ancien voisin dont l'intuition flaire du louche. Il a du pif mon lieutenant !
« L'inertie d'Oskar ? c'était sa force. Ou davantage sa distinction comme sa douleur. Une incommensurable faculté d'utiliser la pesanteur pour demeurer coi, absent du monde, avare de vie. Gréviste de l'existence. Il avait l'art de cultiver son présent, rebelle au passage de la ligne de partage du temps qui inexorablement l'aurait fait basculer dans le passé. Pas plus que demain ne l'intéressait, Oskar Blomoff était un non-sens en forme de rien. Un cas ! Hormis le faible gonflement de son thorax, siège d'une respiration régulière, hormis le battement de ses cils couvrant son regard qui ne portait pas au-delà du canapé dans lequel il gisait de façon permanente, tout observateur ne pouvait constater que l'immobilité du personnage relevait de la statuaire vivante sous forme de chair morne. Avachi tel un tas. Un tas. Être... tas, être... chose, être.... Etre, qu'on devinait humain cependant ; telle était son ambition, non formulée au demeurant, sa destinée. » Se vautrer dans un canapé et décider de suivre le cours de son inexistence, tout simplement. Un suicide en pente raide, mais un déclic peut prouver que la motivation peut revenir à tout moment.
« Sans le savoir, sans le vouloir, elle a enchanté mon enfance avec son monde farfelu et délicieux. Téléphonant de bon matin au docteur pour se faire livrer des croissants au petit déjeuner ou se présentant torse nu à la boulangerie pour se faire ausculter, elle me faisait mourir de rire. Quand il faisait -10° dehors, elle sortait du lave-linge nos draps mouillés et les suspendait dehors pour les faire sécher sur le fil à linge du jardin en plein hiver. Mon père devait ensuite casser et replier les draps au marteau avant de pouvoir les ranger dans l'armoire de la maison. Parfois, discrètement dans la soupe, elle nous glissait des gros boulons et même quelques vis car, c'est bien connu disait-elle, le fer est conseillé aux femmes dans l'alimentation par tous les plus grands médecins nutritionnistes. Ma grand-mère Lucette a mis chaque jour de la poésie dans notre quotidien pendant toute ma prime jeunesse. Pour elle, l'envers était l'endroit et l'endroit était l'envers. Enfilant ses vêtements au hasard de la vie, ma grand-mère faisait du dadaïsme à sa façon. Deux petits chapeaux rose fuchsia lui servaient de soutien-gorge et ses bas de contention, souvent juchés sur le haut de sa tête, qu'il fasse chaud ou froid lui servaient de chapeau voire de tour de contrôle. »
L'écriture en liberté...sous contrainte Recueils de nouvelles courtes écrites pour l'association l'Art en Chemin
Une écrivaine met en mot l'impermanence de la vie avec légèreté et talent... [...] Brigitte Guilhot est ainsi. En écrivant des choses minuscules, elle touche à l'essentiel, mine de rien, en alignant des mots calibrés, feutrés pour ne pas être bruyants. Son écriture est un chuchotis, une incantation dont se dégagent les vapeurs propres à donner forme aux absents, aux fantômes avec lesquels elle bavarde, au passé qui revient, au futur qui déjà s'enfuit. (Extrait de l'avant-propos de Jeanne Desaubry)
Un peu de poésie, dans ce monde ultra libéral, entre folie douce et couleurs chantantes, offerte comme sur un plateau par José Noce. Tous les mots de mes écrits sont composés de fibres artificielles mais recyclables, fabriquées à partir de dicos divers, existants ou inventés, de molécules plus ou moins esquintées, de pensées nomades éparses, d'émotions diluées, d'envies d'éponger un peu de ma dette envers plein d'auteurs internationaux, et la vie en général... Ces aphorismes sont extraits dans l'ordre de mes recueils d'aphorismes : Au petit bonheur La vie est beautyfolle Aphorisiaques Folisophies... Ce petit recueil bourré d'illustrations qui jettent de la joie comme des miettes de bonheur aux oiseaux a été composé à partir d'aphorismes existants et pourtant, tout parait neuf tant José Noce y met de coeur et de fraîcheur.
Douce folie des mots... Avant, certains de mes poèmes étaient déguisés en aphorismes, mais je les ai reconnus, pendant une partie de lecture cache-cache, dans mes recueils intitulés : Folisophies, La vie est beautyfolle, et Aphorisiaques... Je les ai alors retouchés des yeux, et leur ai dit en souriant « chat » ou « chatte », selon les circonstances ! Voilà pourquoi ils sont redevenus Ti-poèmes, parce qu'en plus ils sont pour la plupart vraiment tout petits... Avant Je me prenais Pour Quelqu'un Maintenant Je me prends Par la main La typographie est toujours révélatrice, surtout pour extraire des aphorismes de José Noce toute la substance poétique dont ils sont chargés. Un régal à lire et à déclamer entre amis. José Nocé nous ramène en enfance, songeuse et rieuse... Des mots comme des caresses qui chatouillent, c'est la poésie de José Noce...
IL EST VENU hier soir.Ma monstrueuse amante, il a murmuré à mon oreille, puis il m'a dévêtue complétement et - sans me lâcher du regard - il a effleuré mon corps frissonnant du bout des doigts de sa main gauche, très lentement, d'un pore à l'autre, en tenant de sa main droite ma fente extrêmement ouverte sans la pénétrer, puis après m'avoir léché et mordu le visage tout entier, il est parti.J'ai erré toute la nuit, nue, le poing coincé entre mes cuisses trempées, gémissante et folle, suspendue à cette sensation dans le ventre et les reins et le sexe qui me tient tendue et pleine de lui, bien qu'en manque et en besoin depuis son départ, et ne me lâche pas. Lourde de cette plénitude que rien ne peut traduire, de cet envahissement de lui des reins au ventre au sexe au plus profond dans le sens du fondement de coeur obscur de tous - rein ventre sexe - qui veulent qu'il les touche à pleines mains, pleine bouche, et à l'intérieur, j'ai tenté longtemps, en larmes et en soupirs, de le retrouver mais en vain. Un texte brûlant, le désir à l'extrême, la passion amoureuse quand la poésie prend chair.
ELLES ETAIENT TOUTES LÀ, les femmes du village, autour du corps sans vie de feu Chrétien, le simplet de la commune qui avait passé l'arme à gauche comme il avait vécu, sans tambours ni trompettes. Madeleine aidée de Solange mesurait le corps longiligne du mort que Josette avait découvert étalé sur le sol de la cabane qu'il occupait seul à côté de l'église depuis le décès de sa mère. Les hommes valides étaient partis aider ceux du village de Trobordet, de l'autre côté de l'île, à déblayer la route et les chemins environnants qu'un glissement de terrain avait rendus inutilisables. Le menuisier laissait toujours un cercueil d'avance quand il s'absentait ainsi plusieurs jours au cas où... Mais c'était une taille standard et le Chrétien avait deux bons mètres vingt de haut. Enfin de haut, quand il était debout. Allongé, cela revenait au même, expliquait Lise à Marguerite qui, forte de ses quatre-vingt-treize ans, voulait tout régenter à sa façon;
Quitter un mari violent pour échapper à la mort... être rattrapée et poignardée. Le prix de la liberté est élevé pour cette femme qui a décidé de se battre... J'AURAIS PU COMMENCER ce livre par Mon cher journal... Ce journal existe et il s'ouvre sur cette phrase : Cela fait une semaine que je suis partie... Le lundi 7 avril 2014, je jette sur un cahier, avec rage et sans filtre, les premiers mots qui retracent mon histoire. Celle d'une femme qui, comme des centaines de milliers d'autres, a eu le courage de rompre les chaînes qui la liaient à un mari violent. Je n'écrirai, pas plus que je ne le prononce aujourd'hui, son nom. Il sera toujours le monstre. L'autre... La fin d'un calvaire. Le début d'un autre, pas moins dévastateur. Florence Torollion a tout subi, s'est relevée de tout : les violences de son mari, puis, blessée dans sa chair ; survivante, elle affronte les violences institutionnelles. Un témoignage d'une totale âpreté, indispensable.
Il arrive qu'on se morde les doigts de n'avoir pas su résister à la tentation... Q Edwige n'avait pas vingt ans. Je me souviens d'une nouvelle, apparue bizarrement en cours d'année. Le regard un peu perdu et pourtant respirant une maturité, la sage blouse d'écolière rose sanglée sur de fruitées formes de femme. Cette élève en BTS, qui avait atterri chez nous en arrivant de La Réunion, je la sentis d'emblée attentive et aussi émouvante. Quand je corrigeai le premier devoir de cette fille, une impression étrange m'envahit. D'évidence elle passait à côté de la consigne et elle devait s'en ficher complètement, elle se trouvait ailleurs. Alors, pour la récupérer, je devais sortir de ma route. Un bref entretien à la sortie ne pouvant pas suffire, je la convoquai en salle de parloir ainsi que cela se faisait couramment. [...] Francis Pornon raconte ingénument la chute d'un prof qui se voulait intègre. Jusqu'au jour où...
Sept jours dans l'enfer de la maladie, un récit fiévreux comme si vous l'aviez chopé... [...] Un lendemain de déménagement, on a le corps endolori, surtout quand t'approches des cinquante balais. J'ai mis mon état physique et de fatigue sur les quatre étages à monter, les cartons à porter, la route pour revenir dans le Nord. Je me trompais. Comme dans le film Alien, j'avais ramené un hôte, une hôtesse, une indésirable. Celle dont les médias faisaient leurs unes depuis plus d'un an. Cette satanée saloperie qui avait permis au gouvernement actuel de tordre les libertés jusqu'à nous rendre tous fous. La COVID, le coronavirus version british... et c'était le début d'une semaine infernale où j'ai cru crever. Sept jours où la fièvre m'a fait faire des rêves bizarres et des cauchemars plus sombres que tous que j'ai pu écrire jusqu'à présent... En postant sur Facebook, Sébastien Gehan a trouvé la force d'écrire au jour le jour quelques lignes sur sa bataille contre le virus qui a bien failli l'emporter. Un témoignage unique, loin des froides statistiques hebdomadaires, qui nous terrorisent... La Covide, c'est pas du pipeau ! Morale de l'histoire : protégez-vous et faites-vous vacciner.
Un jour après un jour... puis un geste après un geste... des choses minuscules... dont la somme fait une vie... Quand elle prépare le repas, elle met les épluchures dans un grand saladier en plastique posé à côté de l'évier. Puis, elle prend le récipient, met ses vieux chaussons pour le dehors et vient jeter les déchets sur le tas de fumier. Je sais alors que c'est l'heure de déjeuner. J'arrête de jardiner, je rince mes mains dans le seau en fer et nous retournons vers la maison. Je quitte mes sabots que je pose à côté de ses chaussons abîmés, j'accroche mon bleu sur le portemanteau. Dans la cuisine, la table est mise : au bout ma place, sur le côté du tiroir sa place. En mangeant, nous nous racontons nos matinées. Elle a discuté avec Mme Chevrier, la voisine, qui vient de perdre son mari. [...] Aline Baudu regarde avec tendresse ces êtres au crépuscule de leur existence, et restitue ces riens qui constituent l'édifice de toute une vie.
Quand votre télécommande devient baguette magique... tout est possible, comme le bonheur ou bien... Je le jure sur la tête de mon ex. Je le jure : c'est ce que j'ai de plus précieux ; ce n'est pas un « je le jure » en l'air. La tête de mon ex, j'y tiens, même si mon ex est devenu mon ex. Je l'appelle mon ex. Depuis qu'elle est mon ex, j'ai oublié le nom que je lui donnais dans l'intimité. Bon alors, où est le mode d'emploi ? Je suis pourtant rangement, j'aime l'ordre, car je n'aime pas perdre mon temps à chercher. Depuis que je vis seul, c'est plus simple. Rien n'est dérangé. Ce que je classe reste en l'état. Alors, si je l'ai vraiment, ce mode d'emploi ne peut pas m'échapper. Il ne peut se trouver que dans la mallette des papiers importants ou dans une des chemises dévolues à ma documentation accessoire. J'appelle documentation accessoire, celle qui ne concerne pas directement mon travail. Il ne peut pas être dans mes cours. Je fais très attention à ne pas mélanger les mathématiques et le reste de ma vie. J'ai fait installer une porte blindée avec serrure Fichet cinq points entre les mathématiques et le reste de ma vie, si bien que lorsque je ne suis pas au travail, à préparer une leçon ou à corriger des copies, je me demande bien ce que peut trouver d'intéressant mon double de l'autre côté de la porte.[...] Un prof de math divorcé voit son quotidien soudain bouleversé par la découverte des fonctions magiques de sa zapette. Fonction imprévue ? Rendre tout possible, et n'importe quoi... Mais est-ce vraiment un cadeau du destin ? Miss Ska est heureuse de rééditer ce roman fin et plein d'humour du regretté Jan Thirion sorti chez Krakoen. On prendra plaisir à cette lecture hilarante qui néanmoins renvoie à des interrogations quasi métaphysiques : faut-il avoir tout ce qu'on veut dans la vie ?
Derrière les portes, il y a l'amour, les souvenirs, le désir, parfois la rage... Allez... saute !La portière s'ouvre sur la voix de sa mère. Trop enjouée, la voix de sa mère. Elle se laisse glisser sur la banquette. Mollement. Elle traîne. Elle sent le tissu râpeux sur ses cuisses nues. Elle prolonge le moment. La sensation. Pour s'en souvenir plus tard ou, peut-être, pour laisser des marques. Elle ne sait pas encore. C'est inconscient ce désir de preuves émouvantes. Elle traîne. Elle se penche, remonte sa socquette. Blanche, sa socquette. Et neuve, comme son maillot de corps et sa culotte. Tout cela parfaitement plié hier soir, sur la chaise, à côté de son lit. C'est la dernière chose qu'elle a vue avant de s'endormir : cette pile soigneusement organisée. [...] Brigitte Guilhot nous livre deux courtes nouvelles qui se complètent dans le même registre, quasi onirique, subtile et poignant en même temps. Avec cette très belle écriture, cette écrivaine possède en plus une voix...
Enfance, terre merveilleuse d'interrogations et de curiosité, terre de poésie. Personne mieux que José Noce ne pouvait l'évoquer en la magnifiant de ses illustrations colorées et subtiles... 1) Quand on avait l'âge des récitations par coeur, notre voix avait cent issues... 2) J'ai bobiné à mon coeur d'enfant le fil de l'horizon. Pas le tout raide, non, mais celui qui s'estompe comme un mirage bleu en se tortillant dans une larme. 3) Les enfants jouent avec l'éternité à coups de marelles expertes et de lucidités débutantes. 4) Enfant, j'étais moi-même, en culotte courte maculée de tout, et en même temps plein d'illustres héros moulés dans des combinaisons secrètes nickel bourrées de muscles, jusqu'au sommeil de l'ourson repu de miels imaginaires. Dans ce voyage au pays l'enfance, José Noce, écrivain poète et artiste, nous offre une promenade légère et grave à la fois. Ses illustrations embarquent le lecteur au pays des rêves, quand ce ne sont pas dans les souvenirs, car dans les folisophies tout est possible...
Dans un Rouen bombardé durant la dernière guerre naît un marmot, un têtard, qui raconte avec ses mots disloqués : sa famille, sa vie dans son quartier peuplé de clowns de son âge et de personnages singuliers... Élargir le fleuve impassible jusqu'à l'horizon pour que s'y engouffre l'océan couleur de catafalque, eau désormais infranchissable pour l'ennemi, se précipiter dans les abris et tant pis si on galope à schlague abattue sur la piste défoncée pour gagner l'autre bord et se terrer, on se bouscule, on saute, on s'éclabousse de soi sans pudeur lorsqu'une balle perdue trouve son maître ou sa maîtresse, la blessure est déjà d'encre, corrompue par la poudre, on se déchire par fragments d'intimité, et c'est ce puzzle de chairs poisseuses, de paletots et de leggins en charpie que charrie l'eau secouée de spasmes. Des chevaux arrachés aux quais y hennissent encore et leurs attelages les tirent par la queue vers les bas-fonds, les poissons se font fritures pour les temps difficiles. Nuit frémissante du fleuve sombre s'étirant jusqu'au delta, cet ultime système veineux incapable de filtrer ses eaux et d'en retenir la substantifique moelle. Mon innocence n'était qu'une tétine de biberon voguant sur les pleurs de Chose Mère qui ne comprenait rien à la guerre, ou faisait semblant, je ne sais pas. Pourquoi, disait-elle, on n'était pas trop malheureux avant, et maintenant, avec toutes ces privations c'est encore pire. Dans ce voyage au pays l'enfance, Claude Soloy nous donne son roman le plus personnel. Il évoque tous les sortilèges et les peurs engendrés par des lieux ordinaires, les passions et les haines suscitées par des personnages hauts en couleur et surtout l'immense amour qu'il éprouve à l'égard de ses proches. Le tout est magnifié dans le style propre à l'auteur, fait de références et de poésie, où le fantastique le dispute à la fantaisie. L'amoureux de la langue s'y exprime avec une alacrité magnifique. Claude Soloy est un littérateur bêtement ignoré du monde de l'édition. Ska est fier de vous offrir l'occasion de plonger dans son monde imaginaire assis, en l'occurrence, sur les réminiscences extirpées de l'amnésie de son enfance.
Une plongée dans un réel décalé par l'imagination de l'auteur, du fantastique sauce noire, rire jaune garanti... Il avait soif, son gosier criait sécheresse, il se pencha au robinet du lavabo et siffla quelques gorgées d'eau tiède, écoeurant breuvage, cocktail de javel, de terre et de tuyaux ferreux. En se relevant, un décavé le fixait bêtement dans la glace, un clodo ayant deux bouts de papier roulottés dans ses trous de nez. T'es qui, toi ? Le mec du miroir ne répondit rien. La journée risquait d'être longue. Il passa sa main dans sa barbe piquante des lendemains de défonce. Mais qu'est-ce que je fous-là ? se demanda-t-il.
« Homme libre, toujours tu chériras la mer... » : 150 vaguelettes d'intelligence et de poésie en guise de réponses à l'injonction du poète... « La lune a le même diamètre qu'un joli cul de femme fantasmée par une nuit d'ivresse au bord d'une mer claire. - Je me mélangeais à l'air, à la terre, à la mer, quand j'étais gosse, rien qu'en fermant les yeux, tout nu, pendant la sieste quelque part en Sardaigne, derrière les volets fermés aux cigales soules... - La lune a le même diamètre qu'un joli cul de femme fantasmée par une nuit d'ivresse au bord d'une mer claire. » José Noce récidive. Après « 100 doses de bonheur pour s'envoyer au ciel » il nous livre ses réflexions en forme d'aveux énamourés pour la mer, celles qu'il a connu lors de ses voyages et celles qui le font rêver. A lire sous le parasol, un verre de limoncello à portée de gosier...
Descente en enfer schizophrénique où l'enfermement en soi le dispute à la menace de l'Autre... Une introspection terrifiante ! « Je m'apaise sous l'eau chaude. Sous les douches répétées, mon corps disparaît pour se mélanger à l'eau qui coule. Parfois je vois des morceaux entiers qui s'engouffrent dans la bonde. Je ferme les yeux, retiens ma respiration. Le flot brûlant fabrique une nouvelle enveloppe. Je dois m'y habituer. Je mentalise chaque organe sous la peau. Il ne faut pas que je pense au ventre, sinon je dois tout recommencer. Je m'attarde sous mes globes oculaires. Dernier bastion de recensement. C'est un lieu stratégique. Je contrôle l'arrivée des images. Je peux enfin fermer l'arrivée d'eau. » Chantal Vattan nous donne deux nouvelles d'une grande maitrise illustrant un talent consommé de nouvelliste noire, très noire.
Cachés derrière les couches de graisse, il reste une âme. Réfugiée dans sa clinique d'amaigrissement, elle revit. « Au début je voulais pas venir. Le docteur m'a dit que ça pourrait devenir dangereux si je continuais comme ça, qu'il fallait s'occuper du problème. Et les enfants ? « On saura bien se débrouiller ». Je ne vivais plus. J'ai commencé par un médicament. Aujourd'hui j'en avale 22. Je survis. Et je pèse 120 kilos. Je suis un problème ambulant pour mes enfants, mon ex-mari, ma famille, mes amis. Je suis devenu un poids mort. » En quelques pages, Aline Baudu nous fait partager les affres des êtres nés en dehors des canons de beauté dominants. Parfois leur poids est proportionnel à leur mal être. Maigrir, une injonction capitale, porteuse de souffrances et de joies paradoxales.
Des instantanés de vies féminines exposés avec le brio d'uneartiste du court-lettrage...
Portraits croisés de la brune et de la blonde dans la ronde des figures imposées par le cours des choses... « La brune doit peser dix kilos de moins que la blonde, à vue de nez comme ça, on va dire cinquante. La femme blonde sait qu'il lui faut être vigilante avec ça. Il a aimé la brune dans sa fragilité, sa longueur, ce corps presque androgyne. La brune avec les yeux blessés. La robe bleue à talons hauts entre dans la boutique, mais côté hommes. Sa démarche est chaloupée, un air de bimbo, on lui donne trente-cinq ans ou un peu plus. Elle est d'une éclatante féminité. » Aline Tosca a l'art de faire tourner les intrigues où s'embrouillent les coeurs. Par petites touches, elle passe d'un personnage à l'autre, toujours à la lisière des sentiments cassés et du sexe triste.
« Je n'ai pas un physique facile. J'oscille entre Juliette Gréco (jeune) et Brigitte Fontaine (sans les couettes). À part ça, je suis blond vénitien avec une coupe à la Louise Brooks et je ne fais pas mon âge mais je ne suis pas certaine que ces considérations me donnent pour autant une gueule d'écrivain. À moins que l'impression vienne de mes yeux vairons et de ce regard de louve qui balaye le monde à l'orée duquel je me tiens immobile, plongeant parfois dans ses zones obscures, laissant entrevoir à ceux qui le croisent que je ne dois pas mâcher mes mots. Va savoir.»
Le testament de Murdos, alias Abdel Hafed Benotman dit l'Athégriste. « Pourquoi un petit marginal comme moi irait se réinsérer dans une société aussi grandement criminelle que la vôtre ? Pour partager avec vous vos crimes collectifs ? À vue de nez sur toute cette puanteur : Non merci ! Je n'ai pas encore de sang sur les mains et toujours pas de merde plein la bouche ! La réinsertion ? C'est de la collaboration par la soumission. » Hafed Benotman tel qu'en lui même, dévoile ses colères, ses passions, pose son regard d'une noire lucidité sur le monde carcéral et politique, sur la vie, les femmes... Un livre testament
« Succulent petit cul rond doucement cambré sous les dents. Les entorses aux interdits permettent de bien prendre son pied. Les sillons les plus fertiles innervent le champ de l'oreiller... Il faut parfois faire sortir l'étreinte de ses rails. » L'amour sous toutes ses formes, sous toutes ses coutures, au fil rose d'une fantaisie joyeuse, en quelques mots choisis pour chaque situation... Les points de suspension vous mènent dans le champ des rêves, du sourire voire du rire. À lire sans modération. À déguster, à partager. Une dose par jour et plus si la morosité persiste.
Il est revenu cette nuit et il m'a retournée d'une main alors que, lourde de ce sommeil sans rêve dont je parle au début, je bavais mon angoisse sur mon poing fermé, la bouche collée au drap souillé, la joue enflammée d'éruptions de fièvre. Puis il s'est assis sur ma figure, il a posé son poids sur mon nez et ma bouche affamée, puis il s'est propulsé de tout son corps, bras et mains et bouche et regard lancés en avant de lui, pour lécher mes plaies et mes escarres, ouvrant ainsi encore et plus les deux globes de chair ferme de son cul par-dessus mes yeux exorbités d'étouffement, et mon nez ivre de lui suffoque tandis que ma langue folle serpente et s'infiltre en lui. Brigitte Guilhot vous jette sans sommation à la figure un érotisme d'une littérature torride. Texte court, mais solaire. Eros et Thanatos au rendez-vous.
Aveugle et très belle, elle séduit et parle comme on peint, à fleur de peau et de sexe. Malgré son handicap de voyant, il y avait eu de la première fois dans ce baiser noir, aucune bouche de manta, heureusement. Il n'avait pas su qui de leur duo avait regardé l'autre le premier, de la main, du bras et de l'étreinte. Xi était contre lui, c'était une nuit infiniment veloutée qui épousait son corps, étoffe contre étoffe, et la peau qui ne se dérobait pas, prise dans le plissé du tissu, c'était une eau sans eau, limitée au seul contact de deux êtres se rencontrant, sans heurt, aimantation lente, irréversible. Aucune image à décrire, aucune lumière, c'était une nuit aveugle se perdant dans les mots qui étaient dans l'incapacité de la définir. Claude Soloy nous propose, dans ce texte d'une merveilleuse légèreté, une promenade de nuit dans les couleurs de la poésie amoureuse.
Connexion entre deux écrivains. Une oeuvre à deux voix, magistrale ! D'octobre 2004 à mai 2007, alors que celui-ci était emprisonné à Fresnes, Hafed Benotman - alias H.B. Murdos - et Brigitte Guilhot - alias M.B. Lupa - ont entretenu une correspondance intense ponctuée de rendez-vous au parloir qu'ils appelaient le cube. Entre recueil poétique et récit fragmenté, La Peau sur les mots rassemble des extraits intimes de cette correspondance passionnée de haute volée littéraire. Il y a chez ces deux-là une fascination réciproque née de l'Écriture, un "Jeu du Je" en miroir si puissant qu'il traverse les murs de l'enfermement et touche leurs corps. C'est un ballet intime d'une érotisation et d'une sensualité exacerbées par l'attente de la distribution du courrier et des face-à-face entre les quatre murs du cube. J'attaque la mémoire de tes lettres. Je les relirai en piochant dans l'une et l'autre comme on picore un buffet à volonté, durant les heures que nous allons passer ensemble et sur le côté, je mettrai mes réponses comme des petits os, de fines arêtes ou des noyaux d'olive. J'aime bien t'écrire de cette façon, en me remémorant quand bien même rien ne m'interdit de vérifier que tu abordes bien tel ou tel sujet. J'aime bien aussi quand l'écriture m'attrape et me met au pied de ton mur et que je sais que c'est maintenant que je vais partir à t'écrire en passe-muraille. J'aime bien, toujours plus, t'avoir dans mes pattes, te sculpter en te malaxant les épaules, en saisissant un bout de toi, un morceau de ta chair. J'aime ça, tu vas bien à mes mains. En t'écrivant cette phrase simple, je suis en état d'éborgner d'une seule érection tous les geôliers du monde. H.B. Murdos J'aime la façon dont tes doigts me sentent, me décodent, me mesurent, m'analysent, me devinent... Je ne suis rivale d'aucune femelle. Si j'ai un territoire amoureux à défendre, j'écris un livre. Et si tu me fuis, j'écrirai encore plus sans me soucier de pour quoi et pour qui tu me fuis. Je prends ma vie comme une matière que je travaille pour en faire des mots, des poèmes et des idées et je me sers de qui je suis pour donner à voir à celui ou celle qui me lira quel être il ou elle est. C'est pour cela qu'à partir d'aujourd'hui mon nom est M.B.Lupa, car ma vie n'est qu'un matériau au service de l'Écriture. M.B. Lupa