La Couleur des idées
Et si la voyance n’était ni magie ni charlatanisme, mais un phénomène à étudier comme un autre ? Elisabeth Laborde-Nottale, psychiatre et psychanalyste, explore ici les liens entre télépathie, clairvoyance et inconscient.
Cet ouvrage est une réédition numérique d'un livre paru au XXe siècle, désormais indisponible dans son format d'origine.
Ce livre traite d'un Mallarmé peu commenté : l'épistolier, auteur d'une volumineuse Correspondance, et le journaliste qui créa La dernière mode, gazette éphémère et mystérieuse décrivant les nouveautés de la vie parisienne. Il nous a semblé que, sous ce double masque, se trouvait un chef-d'oeuvre occulté. L'idée rebattue du poète contraint de gagner sa vie avait des racines trop tenaces, pour que s'excite outre mesure la curiosité de la critique sur les frivolités de La dernière mode. Même si la prose en dentelle de ce journal trahissait l'écrivain, c'était avec un sourire chargé d'émotion qu'on liquidait ce fait curieux. Quant au fourre-tout de la Correspondance, où le poète entremêlait son rêve poétique aux nouvelles de la vie de tous les jours, l'intérêt porté à ces écritures était plutôt de l'ordre de la documentation. Or, si l'on se laisse porter par les méandres de la langue mallarméenne, on aperçoit progressivement la toile d'araignée qui lie ces deux oeuvres jusqu'à les envelopper comme une seule. Les mots du langage quotidien, et même les noms propres libérés de leur référent concret, y deviennent des sortes de personnages-pseudonymes qui correspondent entre eux, mais par la musique, la figure et le rythme de leur matière littérale. Comme des spectres emmurés dans la survivance d'une représentation fantomale, dans un décor en papier, ils finissent par se détacher et surgir de ce linceul pour scintiller comme le spectre du rythme inconnu. Tel est le niveau hyperbolique où Mallarmé a porté son esthétique du quotidien, qui emprunte les images de la vie pour faire entendre la musique des lettres à ceux qui ne savent lire que le journal.
Henri Michaux raconte comment, au cours d'une de ses aventures dans le dessin et la peinture, lui venaient, sur la page, des signes étranges, étrangement familiers, sortant tous du type homme. Dans des centaines de pages, un à un, comme énuméré, l'homme m'arrive, l'homme inoubliable (Émergences Résurgences). C'est cet homme surgissant un à un qui est considéré ici, à travers les oeuvres des écrivains contemporains soucieux de décrire l'individu moderne dans sa singularité, dans son isolement, dans ses efforts pour se détacher et pour aller vers le grand jour : Michaux lui-même d'abord, chez qui l'individu est réduit à sa minceur essentielle sous le choc des drogues, ou face à la peinture qui lui apprend qui il est ; le romancier et enquêteur anglo-indien V.S. Naipaul, dont les héros, dans un monde divisé et confus, cherchent la voie de leur émancipation à l'égard des rites archaïques et des illusions modernes ; Salman Rushdie qui, à travers le libre jeu de l'imagination créatrice de formes et de récits, montre l'individu se créant lui-même à partir d'éléments empruntés à ses divers héritages. Ces études portent sur des écrivains qui sont, pour Pierre Pachet, des modèles ou des interlocuteurs plutôt que des objets d'étude. Car la littérature, dans cet essai souvent très personnel, engage à des questions auxquelles il n'y a que des réponses singulières : sur le destin et le sens de l'individualisme moderne, sur l'importance de la perception et de la description du réel, sur la voie française (l'indépendance, selon Frantz Fanon) ou anglaise (le self-government, selon Octave Mannoni) que peut prendre le mouvement de décolonisation des peuples et des individus.
« Intelligent, d'une impeccable érudition et d'une écriture limpide, ce petit ouvrage devrait être lu par tous. » L’Histoire Aujourd’hui, l’antisémitisme fait l’objet de condamnations quasi unanimes. Et pourtant, un antisémitisme insidieux, parfois même inconscient de lui-même, continue de se développer. Il est perceptible dans des propos, voire dans des actes, y compris violents, témoignant de la persistance des croyances et préjugés antisémites, qui remontent plus ou moins loin dans le temps. Ce livre a pour ambition de retracer leur histoire pour mieux les identifier et donc les combattre. En rappelant leur origine, leur diffusion, mais aussi leur ambivalence, leur singularité ou non dans le cadre plus large des discours racistes, il présente les permanences et les mutations d’une dizaine de motifs saillants - misanthropie, déicide, empoisonnement, argent, corps, genre, double allégeance, complot et concurrence victimaire, sans oublier les préjugés « positifs ». Ce travail de clarification reste toujours nécessaire car c’est sur l’ignorance, la haine et la peur de l’altérité que fleurissent les préjugés mortifères.
Que signifie le renouveau de la piété des immigrés maghrébins et de leurs descendants depuis les années 1980 ? À partir d'une longue enquête à Clichy-sous-Bois, Hamza Esmili retrace la manière dont ceux-ci ont réinvesti la tradition islamique, en réponse à un impératif inédit : établir le fil de la transmission avec la première génération qui naît dans des cités reléguées à la marginalité. Loin de l'archaïsme ou de la simple revendication identitaire, l'islam qui s'élabore ainsi à l'ombre des tours est le fait d'une réaffiliation religieuse choisie, fondée sur une piété individuelle et la relecture commune de l'expérience migratoire. Cet ouvrage propose une histoire de l'immigration attentive à la vie morale des immigrés et de leurs enfants, et à leur capacité d'invention. Car l'islam d'après l'exil n'interroge pas seulement la société d'accueil ; il fait évoluer la tradition musulmane elle-même, en proposant une espérance de salut à la mesure du vécu historique des fidèles. Cet idéal de justice ne trouve pourtant pas d'accomplissement politique, provoquant une crise collective durable. Un point de vue inédit sur la question religieuse dans la France actuelle.Hamza Esmili est socio-anthropologue, maître-assistant à l'Université de Lausanne. Ses travaux interrogent la vie théologico-politique des groupes sociaux. Il a publié La Cité des musulmans (Amsterdam, 2025).Couverture : Dia al-Azzawi, Blue-Night (détail, 1980), coll. privée © ADAGP, 2026
Plongez dans l'univers fascinant de l'ayahuasca avec L'Épreuve de l'invisible de David Dupuis. Ce récit captivant explore les visions et transformations profondes vécues par les Européens en Amazonie.
L'emprise des émotions, dit-on, emporte tout sur son passage, y compris les conditions du débat public. Mais leur absence est-elle la condition d'une raison publique qui ne saurait s'exercer que dans le silence des passions ? C'est dans le champ de la philosophie politique et en mettant la pensée à l'épreuve de l'événement que Myriam Revault d'Allonnes défait le grand partage du sensible et de l'intelligible, de la raison et des passions. En montrant comment s'entrelacent la rationalité politique, les sensibilités collectives et les conditions de l'agir humain, elle revisite des traditions de pensée qui, attentives au caractère incontournable des affects, ont interrogé la dynamique qui soutient l'élaboration du lien social. Ce chemin nous aide à mieux comprendre les nouvelles mobilisations où le vécu, le sentiment d'injustice, le souci de l'égale dignité jouent un rôle majeur. Comment leur émergence s'accorde-t-elle avec la capacité d'agir de l'homme raisonnable ? Parce que la raison publique s'enracine dans les dispositions sensibles qui font l'humanité de l'homme, son exercice nous incite à résister aux fureurs antipolitiques qui menacent notre existence dé
L'événement amoureux, lorsqu'il nous arrive, produit un bouleversement qui est déprise de soi. Mais se déprendre conduit parfois à ne plus savoir jusqu'où consentir à l'autre. Quels sont les ressorts intimes de l'obéissance qui s'instaure alors ? Interrogeant le rêve de fusion dans l'amour, cet essai déchiffre l'énigme de la servitude volontaire dans le champ de l'intime. Refuser le bouleversement de la rencontre est pourtant une autre servitude. Les grandes figures de libertins révoltés, de Dom Juan à Valmont, n'incarnent-elles pas des désobéissances illusoires, où la pulsion écrase le désir ? Instaurant un dialogue inédit entre Lacan et Camus autour des figures d'Antigone et de Sade, Clotilde Leguil dégage un nouvel art de la désobéissance, qui a pour finalité de ne pas céder sur son désir. Elle redonne ainsi au consentement son étoffe temporelle, pensant son devenir comme toujours marqué par l'histoire de chacun. Loin de se réduire à un contrat, le consentement est appelé à se métamorphoser afin que la puissance d'agir du sujet vienne à se réaliser.Agrégée et docteure en philosophie, Clotilde Leguil est professeure au Département de psychanalyse de Paris-8 et psychanalyste, membre de l'École de la Cause freudienne. Depuis Les Amoureuses (Seuil, 2009) jusqu'à L'Ère du toxique (PUF, 2023), en passant par Céder n'est pas consentir (PUF, 2021), elle explore les silences et les zones d'ombre de l'intime.
Et si les générations ne se succédaient pas, mais s’entremêlaient comme les brins d’une corde ? Dans Le passé à venir, Tim Ingold propose une vision révolutionnaire du temps et de la transmission.
Plongez dans Des vies océaniques et découvrez les destins extraordinaires de You, Zafar, Kalon et Gladis, quatre mammifères marins au comportement déroutant.
« De quoi les Noirs souffrent-ils ? Quels sont les obstacles, les violences, les privations, les déprédations, les rapines, les humiliations qui définissent l'histoire qui est en propre la leur ? Le plus souvent, les Noirs sont considérés comme un groupe plus malmené que les autres. Tout le monde peut se trouver exploité au travail, mais les Noirs le sont davantage. Tout le monde peut voir ses ressources appropriées, mais celles de l'Afrique le sont plus systématiquement. Tout le monde peut être harcelé par les forces de l'ordre, mais les Noirs sont victimes d'un délit de faciès. Il y aurait, entre la violence subie par le Noir et celle rencontrée par le Blanc, une différence de degré. » Dans cet essai limpide, Norman Ajari dénonce les effets de la déshumanisation noire, critique les fausses solutions militantes et théoriques et pose les bases d'une nouvelle idéologie panafricaine, sociale et révolutionnaire. En reprenant l'héritage de pensées de la négritude et du nationalisme noir, le Manifeste afro-décolonial se veut une réactualisation du rêve oublié de la politique radicale noire. Souvent caricaturée en chauvinisme étroit, elle est pourtant la pratique décoloniale la plus internationaliste de l'histoire moderne - une utopie ?Né en 1987, Norman Ajari est docteur en philosophie et maître de conférences en études noires francophones à l'Université d'Édimbourg, après avoir enseigné à l'Université de Toulouse et à l'Université Villanova de Philadelphie. Il est membre du bureau exécutif de la Fondation Frantz Fanon et auteur de La Dignité ou la mort. Éthique et politique de la race (La Découverte, 2019) et de Noirceur : Race, classe et pessimisme dans la pensée africaine-américaine au XXIe siècle (Divergences, 2022).
Plongez dans La Voix des fantômes de Grégory Delaplace, une anthropologie inédite des revenants et de leur place parmi les vivants. Découvrez comment les morts échappent aux cadres et hantent nos sociétés. Un essai captivant et nécessaire !
Plongez dans Racisme et culture de Michel Agier, une analyse percutante des mécanismes du racisme et des résistances culturelles.
Alors que les coups de boutoir contre l'État de droit se multiplient, y compris du côté du pouvoir exécutif, peut-on compter sur le Conseil d'État et Conseil constitutionnel, les deux juges censés en être les premiers garde-fous ? Sont-ils aujourd'hui les gardiens vigilants de nos droits et libertés ? Tout semble indiquer qu'ils ont baissé la garde, enrôlés dans les principaux tournants de l'action publique ces dernières décennies, du grand marché européen aux politiques sécuritaires. N'ont-ils pas en effet accompagné, plus que limité, la mise en place des deux états d'urgence (terroriste et sanitaire) ? Ne jouent-ils pas un rôle décisif en tenant à distance, ici, le droit de la non-discrimination et en entérinant, là, la montée en puissance des libertés économiques ? Et pourtant, ils sont placés en première ligne des défis les plus pressants de nos sociétés - l'urgence écologique, les revendications d'égalité et la préservation des espaces de la contestation et du dissensus. Parce que les droits et libertés meurent de ne pas être défendus, et parce qu'ils sont une condition existentielle de nos démocraties, ce livre est autant un inventaire qu'une exhortation à la remobilisation de tous les pouvoirs publics, juges en tête.Stéphanie Hennette Vauchez est professeure de droit public à l'Université Paris Nanterre et membre de l'Institut universitaire de France ; elle est chercheuse au Centre de recherches et d'études sur les droits fondamentaux.Antoine Vauchez est directeur de recherche au CNRS en sociologie politique, et directeur du Centre européen de sociologie et de science politique (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne/EHESS).
Face aux guerres dans lesquelles les pays d'Europe sont impliqués, nous oscillons en permanence entre anesthésie et frénésie. Certaines situations guerrières donnent lieu à un échauffement affectif, un « regain » d'énergies psychi-ques et sociales, tandis que d'autres sont à peine nommées, reléguées au loin. Cette enquête philosophique creuse l'ambivalence de nos rapports à la guerre, inscrite au coeur de l'histoire sensible de la modernité. Inspiré des écrits de Walter Benjamin, de W. G. Sebald ou encore de Klaus Theweleit, l'ouvrage explore ces affects guerriers à travers le XXe siècle, et interroge leur héritage : la froideur de la mise à distance, le déni des ruines après 1945, le désir d'intensification de l'expérience de soi, qui mobilise les imaginaires en 1914-1918 et s'engloutit dans les tranchées... voire mute en passions fascistes qui se nourrissent activement de la dévastation. Déborah V. Brosteaux prend au sérieux ces désirs, y compris dans leurs attraits. Et se demande : quelles transformations affectives activer pour résister aux mobilisations guerrières ?Déborah V. Brosteaux est chercheuse en philosophie à l'Université Libre de Bruxelles (ULB), membre du Centre de Recherche sur l'Expérience de Guerre (CREG, MSH-ULB) et chercheuse associée au Centre Marc Bloch à Berlin. Elle est également éditrice aux éditions Météores.
D’où venons-nous ? Hissés sur les épaules de Darwin, nous voici en mesure de scruter l’horizon de nos origines, en parcourant à rebours notre histoire la plus profonde : celle de la grande famille des vivants, des bactéries aux éléphants. Pas à pas, concept après concept, la théorie de l’évolution et sa puissance explicative se révèlent. Mutation, hasard et sélection naturelle suffisent à générer une infinie diversité, où de multiples échelles d’individualité s’emboîtent comme des poupées russes. Mais au bout du chemin persiste une brume, une tache aveugle de la pensée biologique moderne. À moins d’un miracle survenu dans la soupe originelle, l’évolution première n’a pu émerger sous la forme que nous lui connaissons, reposant sur une hérédité déjà génétique. Il faut donc envisager la possibilité, sinon la nécessité, d’une formulation plus générale du principe de sélection naturelle : un pont à bâtir entre la physique et la biologie, aux origines de nos origines. Sylvain Charlat est chercheur au CNRS. Ses travaux portent sur le conflit et la coopération dans le monde vivant, et sur les multiples échelles d’individualité qui en résultent.
Pourquoi pensons-nous spontanément avec les « grands auteurs » occidentaux ? D’où vient cette tendance qui semble si naturelle à ne citer qu’eux ? La raison moderne s’est proclamée comme la seule à pouvoir éclairer le monde après les Lumières et la « mort de Dieu ». Mais à quel prix a-t-elle accompli ce « sacrifice du ciel » ? Mohamed Amer Meziane répond à ces questions en fissurant les statues de ce panthéon de la pensée. Il traverse l’histoire de la philosophie contemporaine en étendant ses limites géographiques habituelles. Confrontant Kant ou Hegel à l’émir Abdelkader et al-Afghāni, il montre que l’ancien monopole européen de la Raison la conduit à déraisonner en l’isolant des autres mondes. Cet ouvrage propose ainsi une histoire inédite de la pensée, ouvrant la voie à une rationalité autre : ni d’Occident, ni d’Orient. Mohamed Amer Meziane est philosophe, maître de conférences à l’université de Brown (États-Unis) où il occupe la chaire d’humanités Robert Gale Noyes. Il a déjà publié : Des empires sous la terre (La Découverte, 2021, prix Albertine 2023), et Au bord des mondes (Vues de l’esprit, 2023).
Et si la ville telle que nous la connaissons n’était plus qu’un lointain souvenir ? Après la ville de Pierre Veltz explore l’émergence d’un monde urbain sans frontières, où mégapoles, campagnes et déserts forment un continuum ininterrompu.
Quinn Slobodian est spécialiste de l’histoire du néo-libéralisme et professeur d'histoire économique et politique globale à l'Université de Boston. Il a notamment publié Les Globalistes. Une histoire intellectuelle du néolibéralisme (Seuil, 2022). Si l’on jette un rapide coup d’œil à un planisphère, nous ne verrons qu’un patchwork d’États-nations, net et bien connu. Et si notre réalité était toute autre ? La mondialisation a bouleversé l’ordre du monde, entraînant un foisonnement de nouvelles entités : paradis fiscaux, ports francs, cités-États, enclaves fermées et zones économiques spéciales. Ces nouveaux espaces, libérés des formes ordinaires de réglementation, de taxation et d’obligations mutuelles, perforent la carte des pays. Là, les fanatiques de l’ultra-capitalisme échappent au pouvoir des gouvernements et au contrôle démocratique. C’est ce monde, composé de trous, d’aspérités et de zones grises que Quinn Slobodian décrit, se lançant sur les traces des libertariens radicaux les plus notoires - de Milton Friedman à Peter Thiel et Elon Musk. Cette enquête magistrale nous mène du Hong Kong des années 1970 à l'Afrique du Sud à la fin de l'apartheid, du Sud des États-Unis à la ville de Londres, de Dubaï à la Somalie en guerre, et jusque dans le métavers, révélant de manière vertigineuse les progrès terrifiants du capitalisme sans la démocratie. Le Capitalisme de l'apocalypse nousoffre une histoire inédite des dernières décennies et une vision alarmante de notre futur proche.
La Californie en feu, l’Andalousie asséchée, un système urbain dont on réalise la vulnérabilité lors de l’épidémie de Covid… Les signes d’une crise d’habitabilité de la Terre se multiplient. Les modes de consommation mondialisés et les actes des « géopouvoirs » prédateurs en sont des causes évidentes. Comment dès lors habiter autrement ? Le géographe Michel Lussault réexamine cette question que l’anthropocène oblige à penser de façon nouvelle. À rebours des fantasmes de retour « à la nature », il prend acte des effets de l’urbanisation généralisée, qui rend les espaces de vie interdépendants. Toute recherche d’autonomie est donc aujourd’hui une voie illusoire. Ce sont au contraire les liens entre les vivants humains et non-humains et la matérialité de leurs habitats qu’il faut considérer et soigner. En s’inspirant de l’éthique du Care, l’auteur plaide pour des « vertus habitantes » et la mise en oeuvre d’un « géo-care », dont il examine la possible portée concrète. Appuyé sur des récits vivants, qui nous mènent de la misère des sans-abris de Vancouver au combat des Ojibwes pour les droits du riz sauvage ou aux mines de lithium du désert d’Atacama, il analyse comment s’expérimentent, loin de l’imaginaire réducteur de la world city, des manières soutenables de cohabiter. Michel Lussault est professeur à l’École Normale Supérieure de Lyon. Il a publié au Seuil : L’Homme spatial (2007), L’Avènement du Monde (2013) et Hyper-Lieux (2017).
Dans toutes les mobilisations sociales de la période récente, l'implication des femmes est forte et, pourtant, à chaque fois, elle surprend. Leur présence est interprétée comme le signe d'une contestation exceptionnelle. En réalité, ce qui mérite l'étonnement, c'est qu'on oublie leur participation. Car les femmes ont toujours pris la parole et la rue, avec des modalités d'action singulières. De la figure de la « ménagère » des Trente Glorieuses, à celle des « Rosies » dans les récentes manifestations contre la réforme des retraites, Fanny Gallot revisite le passé des luttes sociales depuis 1945. Elle montre comment les modalités d'action et les revendications ont pu évoluer au fil des décennies, sous l'influence des mouvements féministes et de l'écho qu'ils ont rencontré auprès des organisations syndicales. La question du « travail reproductif » est au coeur de ces luttes. Que l'on dénonce sa « déqualification » lorsqu'il est exercé dans le domaine professionnel ou son « invisibilisation » quand il désigne les tâches domestiques accomplies quotidiennement, il est au centre des débats, des revendications et des actions. En tenir compte, tenter d'en discerner les contours est un puissant levier d'action pour les luttes passées, présentes et à venir.Fanny Gallot est historienne, spécialiste des mouvements sociaux, du syndicalisme et des féminismes, membre du Centre de recherche en histoire européenne comparée (CRHEC). Elle a notamment publié En découdre. Comment les ouvrières ont révolutionné le travail et la société (La Découverte, 2015).
La création d’un État binational où Israéliens et Palestiniens seraient citoyens du même État a jadis été l’aspiration de nombreux intellectuels juifs critiques, de gauche comme de droite. Les prises de position en faveur du binationalisme, d’Ahad Haam dès la fin du xıxe siècle à Léon Magnes en passant par Hannah Arendt et beaucoup d’autres, pour qui le désir de créer un État juif exclusif sur une terre peuplée en majorité par des Arabes entraînerait un conflit violent et insoluble, se sont révélées tout à fait exactes. Avec l’arrivée aux affaires de l’extrême droite en Israël, les massacres perpétrés par le Hamas et les bombardements de la bande de Gaza, la question d’un État binational est devenue une urgence pour toute la région. Lui tourner le dos n’y changera rien. Le binationalisme ne relève pas seulement du vœu pieux, mais aussi de la réalité présente : 7,5 millions d’Israéliens-juifs dominent, par une politique d’expulsion, de déplacement, de répression et d’enfermement, un peuple palestinien-arabe de 7,5 millions de personnes, dont une grande partie est privée de droits civiques et des libertés politiques élémentaires. Il est évident qu’une telle situation ne pourra pas durer éternellement. Shlomo Sand est un historien israélien, professeur émérite à l'université de Tel-Aviv, et auteur de nombreux livres, dont certains ont suscité de vif débats (Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, 2008). Son dernier ouvrage au Seuil, Une race imaginaire. Courte histoire de la judéophobie, a été publié en 2020. Traduit de l’hébreu par Michel Bilis
Dans les Alpes, entre l’Italie et la France, des milliers d’exilés risquent leur vie pour fuir la guerre, la faim ou la répression.
Sophie Wahnich est directrice de recherche au CNRS. Elle a publié notamment : L’Impossible citoyen. L'étranger dans le discours de la Révolution française (Albin Michel, 1997), La Liberté ou la mort. Essai sur la Terreur et le terrorisme (La Fabrique, 2003), La Longue Patience du peuple (Payot, 2008), La Révolution française expliquée en images (Seuil, 2019). Les révolutionnaires français n’ont jamais cessé de redouter le risque majeur de toute révolution : qu’elle bascule dans la guerre civile. Celle-ci advient lorsque les sentiments sociaux, les affects qui relient les humains entre eux ont été déniés, bafoués, ou empêchés. Au lendemain des mois terribles de l’hiver et du printemps 1794, Saint-Just constate ainsi, lucide, que « la révolution est glacée ». Les révolutionnaires comprennent que ce ne sont pas « la machine à gouvernement » et ses lois de contraintes qui pourront réparer une société meurtrie ni instaurer l'harmonie espérée, mais bien l'ensemble des institutions civiles. Instituer des lieux où le peuple se rassemble fera renaître sa sensibilité comme faculté de juger. L’amour, l’amitié, le courage, la confiance, la foi en l’impossible, tous ces sentiments républicains sont sollicités pour déjouer une économie cruelle, réduire la division sociale, faire cesser les conflits religieux, promouvoir le pouvoir politique de chacun des citoyens. Alors pourra se constituer un nouvel art de vivre plein d’humanité, seule garantie d’une nouvelle « communauté des affections ». En se tournant vers ce passé mal compris, Sophie Wahnich cherche aussi des outils pour faire face à ce qui peut advenir aujourd'hui.
Pourquoi le patrimoine historique, architectural et urbain a-t-il conquis aujourd'hui un public planétaire ? Pourquoi sa connaissance, sa conservation et sa restauration sont-elles devenues un enjeu pour les Etats du monde entier ? Ni sa valeur pour le savoir et pour l'art, ni son rôle attractif dans nos sociétés de loisirs ne constituent des explications suffisantes. La recherche d'une réponse, qui engage plus profondément la nature de cet héritage dans son rapport avec l'histoire, la mémoire et le temps, passe, pour Françoise Choay, par une remontée aux origines, une archéologie des notions de monument et de patrimoine historiques. Cette investigation, poursuivie sur plus de cinq siècles, éclaire le culte actuel du patrimoine, ses excès, découvre ses liens profonds avec la crise de l'architecture et des villes. Ainsi, précieux et précaire, notre héritage architectural et urbain apparaît allégoriquement dans un double rôle : miroir dont la contemplation narcissique apaise nos angoisses, labyrinthe dont le parcours pourrait nous réconcilier avec ce propre de l'homme, aujourd'hui menacé : la compétence d'édifier.
Convaincus de vivre dans une société désormais soumise au règne des femmes, des hommes s'emparent aujourd'hui des instruments de la protestation minoritaire pour revendiquer une place qu'ils auraient perdue. Emblématique de ce mouvement, la " Communauté de la séduction " entend réhabiliter la masculinité en façonnant des séducteurs d'exception : des coachs à l'audience grandissante dispensent à des hommes en quête d'accomplissement des techniques de développement personnel réputées pouvoir transformer, selon la hiérarchie d'excellence du groupe, n'importe quel " loser " en " alpha mâle ". Mélanie Gourarier restitue ici l'ethnographie de cette confrérie d'un nouveau genre. Des forums et sites Internet de la Communauté aux ateliers organisés par ses mentors, en passant par les rues et les bars où ses membres poursuivent leur formation de " terrain ", elle interroge la " crise de la masculinité " à laquelle ceux-ci s'emploient à remédier. Pourquoi l'aptitude à séduire les femmes s'éprouve-t-elle entre hommes ? Quelle masculinité désirable les apprentis séducteurs projettent-ils en se mesurant à l'aune de leur pouvoir de conquête ? À travers l'enquête apparaît un masculinisme inédit, opposé aux femmes comme aux hommes " sans qualités ". Mélanie Gourarier est anthropologue. Elle a notamment publié Niki de Saint-Phalle. Le jardin des Tarots (Actes Sud, 2010).
À l'heure où le pouvoir social des femmes dans le monde suscite l'attention, où l'histoire des féminismes fait l'objet d'un renouvellement sans précédent, ce livre s'intéresse à des protagonistes jusqu'alors négligées : les femmes noires de l'Hexagone et des (post)colonies françaises des Amériques, d'Afrique et de l'océan Indien. Réunissant vingt chercheur·e·s issu·e·s de ces territoires, ce livre vient corriger une distorsion des regards historique et sociologique en rendant visibles les contributions des femmes afrodescendantes à l'histoire des femmes et des luttes d'émancipation en France du XXe siècle à nos jours. Il montre comment les femmes noires de France, des Antilles et de Guyane françaises, de Mayotte et de La Réunion, mais aussi du Cameroun et des Quatre Communes du Sénégal, affrontent les facettes multiples du racisme et du patriarcat, et répondent au colonialisme en leurs termes propres. On découvre leurs ressources et leur inventivité dans la vie sociale et familiale, la politique, les mobilisations féministes, la littérature ou les arts du spectacle, pour s'ériger en sujets d'histoire. Loin des représentations réductrices, des femmes telles que Suzanne Lacascade, Gerty Archimède ou Émilie Aliker sont ici actrices du changement socioculturel et politique de leur société.Sous la direction de Silyane Larcher et Félix GermainChargée de recherche au CNRS, Silyane Larcher est maîtresse de conférences en études de genre et des sexualités, ainsi qu'en études diasporiques, à l'université Northwestern. Félix Germain est maître de conférences en études africaines et diasporiques et directeur du département d'Africana Studies de l'université de Pittsburgh.
Tous les enfants aiment les bulles de savon, ce jeu qui assume le caractère transitoire de tout ce qui est beau et précieux. Les adultes ne devraient pas qu’en sourire, mais aussi s’en réjouir : elles font réapprendre à aimer ce qui brille sans lendemain. Pierre Zaoui propose un petit traité sur la vacuité de l’existence, nourri du regard des artistes qui se sont emparés du motif exprimant tantôt la nullité de toute chose ici bas, tantôt le sceau de l'éternelle souffrance. Loin de la Vanité à laquelle la tradition philosophique et théologique l’a souvent réduit, il voit dans cet objet parfait et éphémère, transparent et iridescent, la possibilité d’une très soutenable légèreté de l’être. La bulle n’est pas luxe dérisoire, elle interroge ce que désirer veut dire. Elle n’est pas déni de la mort, mais une manière de l’envisager autrement que sur le mode du pari ou de la tragédie. Car chaque bulle de savon célèbre les noces immémoriales de l’homme et de son ombre. Maître de conférences à l'Université Paris Cité, Pierre Zaoui a notamment publié La Traversée des catastrophes (Seuil, 2010) et La Discrétion (Autrement, 2013).
4e Sœurs Devenir féministe n’est pas seulement un choix rationnel. C’est une réponse vitale à des traumatismes si profonds qu’ils se perdent dans la nuit de nos histoires singulières, comme #MeToo. Le féminisme ne serait pas si puissant s’il n’avait une signification inconsciente. Pourtant la psychanalyse semblait n’en rien vouloir savoir. Ce livre rompt avec ce silence en introduisant le concept de sororité dans la clinique et la théorie psychanalytiques, en même temps qu’il plaide pour un féminisme qui ferait toute sa place à ses propres éléments pulsionnels, traumatiques, fous. Il prend pour guide improbable dans cette entreprise une femme, lesbienne, schizophrène, criminelle : Valerie Solanas, qui imagine un monde à partir des seules relations entre femmes – un monde de sœurs. La sororité ne se limite pas aux relations entre des personnes déjà identifiées comme femmes, c’est un type de lien social dans lequel on communique directement à partir de nos traumatismes respectifs dans une forme fabriquée en commun, que ce livre appelle un « symptôme partagé ». En jetant les bases d’une psychanalyse sororale, qui permet de penser autrement l’articulation de l’intime et du politique, du psychique et du social, de l’inconscient et du collectif, ce livre fait un pas décisif dans la direction d’un renversement de l’orientation patriarcale et hétérocentrée de la psychanalyse, dans une langue claire, impertinente et rigoureuse. Il parlera à toutes celles et ceux qui aspirent à penser, sentir et vivre au-delà des imaginaires de la domination masculine. Silvia Lippi est psychanalyste, docteure en psychologie et psychologue hospitalière à l’établissement public de santé Barthélemy-Durand d’Étampes. Patrice Maniglier est philosophe, maître de conférences à l’Université Paris-Nanterre.
Dionigi Albera est anthropologue et directeur de recherche émérite au CNRS. Il a notamment publié le Dictionnaire de la Méditerranée (Actes Sud, 2016) et Dieu, une enquête. Judaïsme, christianisme, islam : ce qui les distingue, ce qui les rapproche (Flammarion, 2013). Caillou aride aux confins de la Sicile, Lampedusa est aujourd'hui le symbole tragique de la crise des migrants en Europe. Derrière cette réalité tranchante, se révèle un microcosme où se croisent militants, pêcheurs, réfugiés, journalistes, touristes. Dionigi Albera s'est immergé dans la vie locale et a décelé les contradictions du lieu, entre forteresse et zone de passage. Et il remonte les strates du temps. Appuyé aux archives, aux récits des voyageurs et aux légendes, il repère Lampedusa jusque dans les confréries noires du Brésil colonial ou dans l'oeuvre de Diderot. Creuser l'histoire de Lampedusa, c'est plonger dans l'épaisseur de la frontière, dans les échanges entre Orient et Occident, musulmans et chrétiens, empires ottoman et espagnol, Afrique du Nord et Europe. Car Lampedusa a toujours été une île-monde. S'y retrouvent des marins et des guerriers, des convertis et des repris de justice exilés, des corsaires et des ermites bons commerçants, une Madone protectrice des naufragés, un Prince sicilien, nommé déjà Le Guépard... 20 km2 perdus en mer où se condensent cinq siècles d'histoire méditerranéenne. Dans un récit sensible et haut en couleurs, Dionigi Albera saisit ainsi les temporalités longues, sous les oscillations nerveuses de l'histoire contemporaine.
Hésitation vaccinale, refus de la 5G, théories du complot suscitent de nombreuses lamentations sur la montée de l'irrationalité et la perte de confiance dans la communauté scientifique. Pour y faire face, certains continuent d'en appeler à l'autorité de la science et des « faits » comme à des totems. Cet affrontement rend aveugle aux problèmes inhérents à la fabrication des savoirs, et sourd aux préoccupations des publics concernés. Du changement climatique à la pandémie de Covid, les auteurs analysent les récentes controverses et proposent ainsi une réflexion sur les pratiques de recherche et d'expertise en temps de crise. En donnant des clés pour repenser les rapports entre sciences, industrie et démocratie, cet essai salvateur plaide pour une transformation de la méfiance généralisée en une défiance exigeante, seule capable d'activer de nouveaux modes de production et de réception des sciences en société.Bernadette Bensaude-Vincent Professeure émérite de philosophie à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, elle est membre de l'Académie des technologies et de divers comités d'éthique. Elle a publié plusieurs ouvrages au Seuil dont Carbone. Ses vies, ses oeuvres en 2018.Gabriel Dorthe Docteur en philosophie et en sciences de l'environnement (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et Université de Lausanne), il est chercheur postdoctorant dans le cadre du Program on Science, Technology and Society à Harvard et du Research Institute for Sustainability (RIFS) - Helmholtz Centre Potsdam.