Sabine Wespieser éditeur
L'été 1937 est celui des premières fois pour Emma, une ouvrière parisienne qui depuis des années élève seule son fils Julien : premier voyage en train, premières vacances, première fois face à l'océan. Malgré ses réticences, elle s'est laissé convaincre par Luis, le meilleur ami de son mari disparu, de prendre ses quinze jours de congés payés et de partir à Biarritz. Dans le cabanon où Luis, Julien et elle se sont installés, il faudra du temps pour que cette femme, qui n'a connu que le travail et les fins de mois difficiles, parvienne à jouir d'un véritable repos. Alors que la crainte de perdre son poste une fois de retour à Paris la taraude, son corps a bien du mal à oublier les cadences infernales de l'usine. Elle que l'immensité mouvante de l'eau terrorise ne se doute pas que, le soir de leur arrivée, un homme, fasciné par son visage, l'observe face au lointain. Car ils ne sont pas seuls sur ce bord de mer, et s'en rendront compte dès le lendemain, avec l'irruption furibonde d'une femme bien mise, convaincue que la plage est la propriété privée de sa famille d'aristocrates, dont la villa surplombe le rivage. Mais Julien, jeune adhérent du Parti communiste, ne se laisse pas faire, il sait que la législation a changé, il prend la défense de sa mère et lui enjoint de ne pas bouger. Tout cela sous l'oeil amusé de la petite Eugénie, semblant trouver ce garçon fougueux bien plus drôle que sa vociférante mère. Luis n'est pas avec eux, il est parti en ville, il n'a pas caché à Emma et Julien ses sympathies anarchistes. Dès lors, la toile de fond est posée : au-delà de la frontière, la guerre d'Espagne fait rage. À l'automne précédent, Emma a déjà eu le plus grand mal à dissuader son fils de partir combattre aux côtés de ses camarades. Derrière les différents personnages entre lesquels va se nouer l'intrigue de ce roman haletant, se dessinent également les traumatismes de la Première Guerre mondiale et bien sûr les échos des violents conflits de classe à l'oeuvre dans la France des années 1930. Entre ces deux familles que tout oppose, des liens se tissent pourtant, conduisant Emma vers une autre première fois, aussi belle qu'inespérée : sa rencontre avec elle-même. Puisant sa force dans l'océan, cette femme encore jeune, et si belle, va réapprivoiser son corps, sa voix et ses gestes, et enfin affirmer ses désirs. Unité de temps, au rythme de chacune de ces quinze journées de congés payés ; unité de lieu, sur ce bout de plage atlantique ; unité d'action, grâce à des rebondissements parfaitement maîtrisés : Tiffany Tavernier conduit sa magnifique héroïne sur le chemin de son émancipation en impeccable scénariste. Elle nous pose également une question éminemment contemporaine : comment ne pas se laisser détruire quand la société vous confine à un travail vide de sens et dans une position sociale qui vous condamne ? Avec sa formidable vitalité narrative, l'écrivaine fait souffler dans les pages de Congés payés, roman d'amour et roman social, un salutaire vent d'espérance et de liberté.
« À force de regarder les choses, on trouve parfois derrière toute façade une beauté si bien cachée qu'elle dépasse notre imagination », écrit Seethaler à propos de la rue dont il dessine les contours dans son formidable nouveau roman. En apparence, rien de bien remarquable « rue de la Lande » : une auberge, un bistrot, une maison de retraite, la statue ratée d'un saint mineur dont on ne sait même pas s'il a vraiment existé... Pourtant, sous le regard affûté de l'écrivain, le moindre détail finit par revêtir de l'importance : une variation de lumière à la fenêtre où se penche un gamin armant son lance-pierre, les prêches de plus en plus confus du vieux curé, les traces d'humidité dans la boutique du marchand de livres anciens, les visites rituelles de la directrice du foyer à la boulangerie ou les lettres de la fleuriste demeurant sans réponse. Tous ont des rêves et des secrets, leurs chemins se croisent, mais que savent-ils l'un de l'autre ? Véritable organisme vivant, la rue prend consistance dans les monologues de ses habitants, dans leurs conversations saisies sur le vif, dans des fragments de journaux intimes, des règlements de copropriété, des rapports de police. Au fil des mois, la spéculation immobilière et l'arrivée d'immigrés nourrissent rumeurs et inquiétudes. Le plus saisissant dans cette narration mosaïque est l'émotion qui s'y déploie. En rendant palpables les doutes, les espoirs, les ambitions ou la solitude de chacun de ses personnages, l'auteur fait de la vie même la matière de son récit et propose chemin faisant une méditation poétique et politique sur le temps qui passe et sur ce que signifie « habiter ». Robert Seethaler, né en 1966 à Vienne, est une des grandes voix de la littérature en langue allemande. Après Le Tabac Tresniek (2014), Une vie entière (2015), Le Champ (2020), Le Dernier Mouvement (2022) et Le Café sans nom (2023), Sabine Wespieser éditeur poursuit la publication en France d'une oeuvre traduite dans le monde entier.
Plongez dans Passagères de nuit, le roman poignant de Yanick Lahens, lauréat du Grand Prix du Roman de l’Académie française 2025.
Plongez dans Rose la nuit, un roman envoûtant où Maryline Desbiolles tisse les destins de sept femmes prénommées Rose. Entre mémoire, résistance et poésie, ce livre célèbre la force des vies ordinaires et l’écho mystérieux d’un prénom.
Sato Reang, le jeune protagoniste de ce court roman d'apprentissage, grandit dans une petite ville de l'île de Java pendant les années 1980. Dans un pays où l'islam majoritaire cohabite sans heurts majeurs avec les autres confessions religieuses, son enfance est tout entière occupée par son désir de s'émanciper de l'éducation que lui impose son père, musulman strictement pratiquant, qui veut faire de lui un enfant pieux, soumis au rythme quotidien des cinq prières obligatoires. Privé de sortie le samedi soir (consacré à la lecture des écritures), il dissimule honteusement son visage derrière le dos paternel, lorsque, à vélo sur le chemin de la mosquée, ils passent devant le marché où sont réunis ses camarades, plus libres et plus chanceux que lui. Quand, rarement, il parvient à s'échapper, les représailles sont sévères : il ne pourra plus jamais voir un ballon de football sans penser à celui que son père a tranché en deux de sa machette lors d'une partie clandestine. Aidé par les circonstances, le jeune homme fera tout ce qui est en son pouvoir pour se libérer du carcan de son éducation. C'est pourtant au moment où il pensera y être parvenu que le piège se refermera sur lui. Maître en rebondissements et en provocations, Kurniawan nous propose, avec cette fable menée tambour battant, une très intéressante méditation sur le libre-arbitre et son usage. Il dresse aussi le portrait attachant, et très universel, d'un personnage à jamais marqué par les gestes et les rituels qu'on lui a inculqués.
Plongez dans Solo tu, le roman envoûtant de Philippe Fusaro, où la mélancolie romaine des années 1980 rencontre la lumière éclatante des Pouilles. Une histoire de renaissance, d'amitié et de tendresse, entre un dandy usé et une famille improbable.
La nouvelle est la discipline maîtresse dans le monde anglophone : Edna O'Brien, à la fin de sa vie, confiait « my short stories are better than my novels ». À l'entendre, ses nouvelles seraient meilleures que ses romans. Il est certain que les trente et un textes de L'Objet d'amour, sélectionnés parmi la centaine publiée pendant plus de soixante ans d'écriture, sont magistraux Fête irlandaise, qui inaugure le recueil, date de 1962 : Mary, dix-sept ans, s'éloigne à vélo de sa ferme familiale dans un élan de liberté pour se rendre à sa première fête au village. L'humour avec lequel la jeune autrice de trente-deux ans (Edna O'Brien est née en 1930) décrit la manière dont les attentes de sa protagoniste, qui repartira à pied au petit matin, seront déçues, son évocation vive et nuancée de cette petite société rurale et la finesse de ses notations font déjà autorité. La pluralité des styles et la variété des thèmes abordés frappent d'emblée chez la grande nouvelliste qu'était Edna O'Brien : allant de sombres critiques sociales à des effusions romantiques, sa palette narrative lui permet de passer par des écritures érotiques audacieuses, des jeux parodiques et même de brèves incursions dans le réalisme magique. Mais jamais elle ne se départit de la distance qu'elle conserve vis-à-vis de l'ensemble de ses personnages, faisant jaillir une dose calculée de comique, y compris dans les scènes les plus bouleversantes. À cet égard, la nouvelle-titre est un coup de maître : Martha, présentatrice télé, contemple son « objet d'amour », un avocat célèbre, marié et père de famille. Tout en le décrivant, elle relate les états émotionnels successifs qu'elle traverse au cours de leur liaison amoureuse, de leur première rencontre à leur séparation. Si cette dernière la plonge dans une dépression fulgurante, elle s'en trouve délivrée par une conversation avec son plombier. Érotisme, irrévérence, attention fascinante prêtée aux objets, mêlés à une sincérité dévastatrice, sont ici très représentatifs de la manière de l'autrice. Ces trente et une nouvelles avaient été publiées dans les années 1990 en France dans divers recueils, depuis longtemps épuisés. Leur extraordinaire qualité méritait que les traducteurs habituels d'Edna O'Brien, Pierre-Emmanuel Dauzat et Aude de Saint-Loup, s'en emparent : c'est une véritable fête de la littérature que leur version française de ce florilège.@font-face {font-family:"Cambria Math"; panose-1:2 4 5 3 5 4 6 3 2 4; mso-font-charset:0; mso-generic-font-family:roman; mso-font-pitch:variable; mso-font-signature:-536870145 1107305727 0 0 415 0;}@font-face {font-family:Palatino; panose-1:0 0 0 0 0 0 0 0 0 0; mso-font-charset:77; mso-generic-font-family:auto; mso-font-pitch:variable; mso-font-signature:-1610611969 2013274202 341835776 0 403 0;}@font-face {font-family:Garamond; panose-1:2 2 4 4 3 3 1 1 8 3; mso-font-charset:0; mso-generic-font-family:roman; mso-font-pitch:variable; mso-font-signature:647 2 0 0 159 0;}@font-face {font-family:Georgia; panose-1:2 4 5 2 5 4 5 2 3 3; mso-font-charset:0; mso-generic-font-family:roman; mso-font-pitch:variable; mso-font-signature:3 0 0 0 1 0;}@font-face {font-family:Times; panose-1:0 0 5 0 0 0 0 2 0 0; mso-font-alt:"Times New Roman"; mso-font-charset:0; mso-generic-font-family:auto; mso-font-pitch:variable; mso-font-signature:-536870145 1342185562 0 0 415 0;}p.MsoNormal, li.MsoNormal, div.MsoNormal {mso-style-unhide:no; mso-style-qformat:yes; mso-style-parent:""; margin:0cm; mso-pagination:widow-orphan; font-size:12.0pt; mso-bidi-font-size:10.0pt; font-family:Times; mso-fareast-font-family:Times; mso-bidi-font-family:"Times New Roman";}p.MsoBodyText, li.MsoBodyText, div.MsoBodyText {mso-style-priority:99; mso-style-unhide:no; mso-style-link:"Corps de texte Car"; margin:0cm; text-align:justify; mso-pagination:widow-orphan; font-size:12.0pt; mso-bidi-font-size:10.0pt; font-family:Palatino; mso-fareast-font-family:Times; mso-bidi-font-family:"Times New Roman";}span.CorpsdetexteCar {mso-style-name:"Corps de texte Car"; mso-style-priority:99; mso-style-unhide:no; mso-style-locked:yes; mso-style-link:"Corps de texte"; mso-ansi-font-size:12.0pt; font-family:Palatino; mso-ascii-font-family:Palatino; mso-hansi-font-family:Palatino;}.MsoChpDefault {mso-style-type:export-only; mso-default-props:yes; font-size:10.0pt; mso-ansi-font-size:10.0pt; mso-bidi-font-size:10.0pt; font-family:Times; mso-ascii-font-family:Times; mso-fareast-font-family:Times; mso-hansi-font-family:Times; mso-font-kerning:0pt; mso-ligatures:none;}div.WordSection1 {page:WordSection1;}
S'il revendique de ne pas plaire à tout le monde, Tariq Ali n'est pas le premier venu : partie prenante de toutes les luttes dès avant 1968 (il a inspiré Street Fighting Man à Mick Jagger et Power to the people à John Lennon), intellectuel marxiste de réputation internationale, il retrace dans ses passionnants mémoires des décennies de combat pour la paix, la justice et l'émancipation. Né en 1943 à Lahore, à l'époque située en Inde britannique, issu d'une lignée de seigneurs de la terre et petit-fils d'un gouverneur du Pendjab au service de l'Empire, Tariq Ali doit à ses parents communistes et en rupture de ban le virus de la contestation. C'est ce qui lui vaut d'être expédié d'urgence en Grande-Bretagne pour y étudier. Initiateur des premières manifestations contre la guerre du Vietnam, il est vite repéré par Bertrand Russell qui, au nom de sa Fondation pour la paix, l'envoie au Vietnam puis en Bolivie à la rescousse de Régis Debray, alors incarcéré pour ses liens avec Che Guevara. On retrouve ensuite le militant sur tous les fronts : Inde, URSS, Amérique latine, Proche-Orient, Turquie, Irak, Libye... et, bien sûr, Pakistan, son nouveau pays natal depuis la partition de l'Inde - un événement qui lui a insufflé une aversion tenace pour les nationalismes et les replis confessionnels. Son roman familial, qui ouvre le livre, en donne le ton : à la fois poignant et enlevé, plein d'humour, fourmillant d'anecdotes. Mais il éclaire également les choix et les analyses d'un homme qui, dès son jeune engagement contre la dictature militaire pakistanaise, a porté sur les affaires du monde et des empires un regard aussi lucide que décentré. Le vent de liberté qui souffle sur cette quasi traversée du siècle est un puissant bienfait en nos temps de lumières sombres. TARIQ ALI vit à Londres depuis 1963. Journaliste, romancier, directeur éditorial de Verso Books et éditeur à la New Left Review, il écrit également pour le théâtre, le cinéma et la télévision. Le lecteur trouvera un cahier photos dans le texte.
Découvrez Dehors, c'est le printemps, un recueil de nouvelles audacieuses et poétiques d’Ásta Sigurdardóttir, figure sulfureuse de la littérature islandaise.
Découvrez Plomb, le premier roman coup de poing de Timothée Zourabichvili, une plongée glaçante dans l’intimité déshumanisée d’un couple face à l’indicible. Un texte aussi sombre que puissant, qui marque durablement l’esprit.
« Comment ne pas oublier ?», dit le père de Marie, évoquant la disparition déjà ancienne de son frère marin. Parce qu'elle révèle l'inverse de ce qu'elle croit dire - la perte inoubliable -, la question éveille le trouble et la curiosité de la narratrice. À propos du naufrage et de la mort de cet oncle Charlot qu'elle n'a pas connu, elle a toujours entendu : « On ne saura jamais. » C'est que le mystère reste entier sur les circonstances de l'accident de l'Emmanuel Delmas en 1979 au large des côtes italiennes : la brume, une collision avec un autre navire, très peu de survivants, plusieurs versions divergentes. L'énigme et le drame, l'émotion de son cousin Loïc dans la lumière dorée d'un soir d'août, il n'en faut pas davantage à Marie pour partir sur les traces de Charles Richeux, officier radio du navire. Compilant les articles parus à l'époque, lisant avec avidité les dossiers d'archives, les correspondances, les télégrammes diplomatiques, conversant avec d'anciens capitaines et des veuves de marins, elle nous entraîne dans une passionnante reconstitution de la tragédie. Au fil des conversations et des recherches, c'est un peu de l'histoire bretonne qui affleure, où une modeste exploitation agricole, l'attente des femmes restées à terre et l'importance cruciale d'un petit club de foot tissent un pudique roman familial. Quand elle interroge les ruses de la mémoire et se rit de sa propre obsession des traces et de l'enregistrement des voix, c'est son autoportrait en femme de radio que nous offre Marie Richeux : l'enregistrement, comme l'écriture, luttant contre l'effacement. Mais, à l'issue de sa quête, ce qui apparaît et donne à ce livre sa vibration toute particulière, c'est la belle évidence d'une littérature comme questionnement.
Troisième d'une fratrie de cinq enfants élevés dans la plus grande précarité par des parents toxicomanes, Katriona O'Sullivan avait peu de chances de faire un jour des études et encore moins d'enseigner à l'université. Son extraordinaire parcours, elle le raconte sans fard dans ce livre qui, chemin faisant, révèle une écrivaine. Malgré l'extrême pauvreté et le chaos ambiant - à six ans, arrivée dans sa chambre au bon moment, elle sauve son père d'une overdose -, sa force de vie et son intelligence ont permis à la petite fille, puis à la jeune femme qu'elle est devenue, de s'émanciper, non sans peine, de sa condition. La justesse du trait, la pudeur et la simplicité avec lesquelles la narratrice met en scène les épisodes les plus rudes de son roman des origines forcent l'admiration : elle a su saisir les mains tendues de certains de ses enseignants - une institutrice qui lui apprend à se laver dans les toilettes de l'école -, mais c'est surtout au sixième sens qu'elle a développé à force de vivre sur ses gardes qu'elle doit de s'en être sortie, enceinte à quinze ans et chassée de chez elle. Katriona O'Sullivan, désormais docteure en psychologie, n'a jamais oublié que c'est contre elle-même qu'elle a mené son plus rude combat, contre le sentiment de trahir les siens en échappant à sa condition de sous-prolétaire. Son impression, aujourd'hui encore, d'être une intruse, son besoin d'être rassurée, ses atermoiements, elle nous les confie avec une bouleversante honnêteté.
Quand un soir elle apprend que son père a été victime d'un AVC massif, Marion Muller-Colard, qui a longtemps siégé au Comité d'éthique, s'effondre instantanément. Après une nuit d'angoisse, elle retrouve vivant, mais terriblement diminué, l'homme qui, dans le langage fleuri qui était le sien avant l'accident, avait clairement énoncé sa volonté : « Ne pas faire chier l'ancien. » Comprendre : pas d'acharnement. De quel secours peuvent être les débats théoriques quand la vie intime est bouleversée ? C'est la question que pose l'autrice de ce livre cru et tendre, écrit sur la brèche, à l'endroit troublant où nos chagrins d'enfants viennent mettre le désordre dans nos vies d'adultes et nos identités sociales bien rodées. Avec pour kit de survie le sens de la liberté, l'humour et la lucidité que lui a inculqués l'homme dans lequel elle reconnaît par fulgurances celui qui fut son père, Marion Muller-Colard nous entraîne dans l'expérience troublante de la dissociation. Contrainte désormais d'évoluer dans un no man's land où la vie n'est plus tout à fait la vie et où le travail est la seule manière de ne pas sombrer, elle en appelle à tous ceux qui, sans se connaître, partagent le même désarroi. Salutaire et généreux viatique pour ses « frères et soeurs insoupçonnés », son récit est aussi un formidable éloge des mots pour le dire, ceux qui, « indiquant que quelqu'un est déjà passé par là », vous ramènent vers des rives habitables.
La forte émotion qui l'étreint dès son arrivée sur l'île de Sein, cette « petite terre têtue », plonge l'autrice-narratrice dans une forme d'état de grâce où l'acuité des sensations appelle réminiscences et émotions enfouies. Dans la prose libre, voyageuse et rêveuse devenue sa manière, elle s'abandonne au vent incessant, le vent qui disperse « les miasmes de ce monde boiteux et tout ce qu'il entraîne dans sa fuite en avant. » Flanquée d'un petit chien noir et blanc court sur pattes rencontré au bar du village, elle reste « des heures à contempler cet immense ailleurs barré par l'horizon ». Fascinée par la carte répertoriant les naufrages, découverte dans le musée local, elle se laisse peu à peu envahir par l'écho de ses propres tempêtes, intimes ou politiques. Si le naufrage des utopies a succédé aux belles espérances qui les ont portées, si le monde part à vau-l'eau, la puissance du paysage l'emporte, conduisant la promeneuse à un heureux vagabondage dans ses souvenirs de lecture : les mots d'Anita Conti, embarquée en 1939 sur un morutier, ceux de Catherine Poulain et son « grand marin » l'accompagnent, d'autres images surgissent au gré des hasards et des associations d'idées. Michèle Lesbre nous offre avec ce court texte une balade d'une grande douceur, tant le sentiment d'apaisement que lui a donné son séjour dans l'île irradie son écriture. De retour à Paris,elle décidera de ne jamais revenir dans ce lieu qui, d'une certaine manière, a bouleversé sa vie, préférant le revisiter en rêve et ouvrir la possibilité d'autres voyages immobiles.
Chaque jour, au réveil, Rose lutte pour ne pas être assaillie par la réalité, dans la chambre aux parois boisées où elle vit désormais attachée à une longe. Tout a basculé trois ans auparavant, quand la police est venue lui annoncer l'accident : Anna, sa petite fille, a été fauchée par une camionnette. Depuis lors, Rose interroge le passé, tente d'élucider les circonstances du drame et, chemin faisant, nous révèle celles de son enfermement. Avant, l'existence était simple et belle, scandée par la phrase gravée sur une poutre du bistrot de sa grand-mère adorée : « Tu es d'une espèce qui aime la lumière et déteste la nuit et les ténèbres. » Rose a grandi dans un village haut perché des montagnes valaisannes. C'est là, alors qu'ils étaient encore des enfants, qu'elle a rencontré Camil, devenu bien plus tard son mari et son indéfectible soutien. Leurs lectures, leurs promenades dans une nature âpre et complice, leurs retrouvailles bien plus tard à Lausanne, la naissance de leur fille, leurs métiers qu'ils aiment : Rose, évoquant ce quotidien heureux, s'efforce d'y traquer les failles. Elle cherche désespérément à comprendre quels excès l'ont conduite à sa situation de recluse. Un jour pourtant, quand elle perçoit une présence inconnue derrière sa porte close et croit entendre la phrase d'un livre de Marguerite Duras lu naguère, nous, lecteurs, avons l'intuition que la lumière pourrait gagner. Toute la force de ce roman est dans la manière dont son autrice parvient à domestiquer la violence de la situation et des personnages qu'elle a imaginés, construisant un magnifique portrait de femme et nous entraînant, à notre grande surprise, dans la plus pudique des histoires d'amour.
Kate et Baba, les « filles de la campagne » de cette prodigieuse saga romanesque, grandissent dans un village de l'Ouest de l'Irlande. Quand la modeste et romantique Kate obtient une bourse pour aller étudier au couvent, l'intrépide Baba décide de la suivre. L'atmosphère y est irrespirable pour ces très jeunes filles éprises de liberté. Baba trouve alors le moyen de les faire toutes deux renvoyer. Les voilà parties pour Dublin, qu'elles rêvent de conquérir. La cruauté des hommes, prompts à abuser de leur naïveté ou à s'attribuer le statut avantageux de pygmalion, leur vaut désillusions et souffrances. Mais du moins vivent-elles selon leurs désirs. Le succès littéraire a été à la hauteur du scandale lors de la parution, en 1960, de The Country Girls, le premier livre de la célèbre trilogie d'Edna O'Brien. L'audace et la lucidité de la romancière de trente ans, concernant l'éveil à la sexualité de ses deux héroïnes, les mécanismes de l'oppression subie par les femmes et aussi leur refus d'être assignées à leur rôle de mère, font aujourd'hui résonner sa trilogie comme un vivifiant manifeste féministe. Country Girls réunit les trois premiers romans d'Edna O'Brien, née en 1930 dans le comté de Clare et tôt installée à Londres. Dans l'Irlande catholique et rétrograde de l'époque, leur publication a eu l'effet d'une déflagration : mis à l'index, brûlés en place publique, ils ont également valu à leur autrice les pires commentaires misogynes. Malgré cela, depuis 1960, la grande romancière irlandaise n'a jamais quitté sa table de travail, construisant une oeuvre éblouissante et traduite dans le monde entier. Toute la puissance de son écriture - son lyrisme, sa tendresse pour ses personnages, son humour salutaire et son sens de l'intrigue - est présente dans cette trilogie inaugurale.
Gamins, ils étaient tous les trois inséparables, Layla, Elias et le narrateur, qui, à peine adolescent au début des années 1990, rêve du jour où il connaîtra assez de « jolis mots » pour convaincre Layla de quitter le quartier avec lui. Il étouffe dans l'appartement où il vit seul avec sa mère et reste obstinément muet face à la boiterie et à la tristesse de cette femme détruite. Ses propres accès de violence, sa « mauvaise graine », il sait bien qu'il les doit à son géniteur, qu'il n'a jamais connu. Il les maîtrise tant bien que mal en fumant des joints et en se réfugiant dans les pages du dictionnaire. Le jeune homme qu'il est devenu, paralysé de timidité et plein de l'amour romantique qu'il lui porte, n'ose même plus adresser la parole à celle qui occupe ses pensées. Le jour où son compère Elias déclare « haram » la musique qu'ils passaient des nuits à écouter ensemble, une digue se rompt en lui. À Beyrouth, où il part sur un coup de tête, il découvre un pays lui aussi hanté par les fantômes. Comme pour conjurer l'ombre paternelle, il ne cessera, d'une rive l'autre, de vouloir retrouver la lumière de la Méditerranée. S'il nous dit combien il est difficile d'échapper à la malédiction des origines, le très beau roman de Dima Abdallah, sombre et lumineux à la fois, décrit avec une vibration particulière l'histoire simple d'un personnage en marge, jouet de son destin, qui tentera pourtant de surmonter ses démons.
Couchée sur l'herbe dans sa robe bleue, Alice Bienaimé est sous le choc. Son père vient de la gifler. Sans penser à mal, dans l'euphorie d'une fin d'après-midi dansante, elle s'était mise à onduler, comme envahie par la force obscure d'autres rythmes. La transe n'a pas droit de cité dans la stricte éducation donnée à la jeune fille de treize ans par sa famille petite-bourgeoise de Port-au-Prince, qui a fait tant d'efforts pour s'arracher à ses origines paysannes et à son ascendance africaine. Cette scène de 1942 sera fondatrice dans la vie d'Alice, que l'initiation aux danses traditionnelles et au culte vaudou, en cachette de ses parents, a déjà grandement troublée. Yanick Lahens, dans ce saisissant roman de formation, raconte l'enfance apparemment sans histoire d'une gamine haïtienne que rien ne destinait à sortir du rang pour mener une carrière de danseuse. Même si, toute petite, le mystérieux territoire de la servante, Man Bo, dans l'arrière-cour de la maison, l'attirait bien plus que l'école. À relire ce premier roman, il est frappant de noter à quel point il est annonciateur des leitmotivs de l'oeuvre à venir : le local y devient universel, grâce au récit de cette très jeune fille désireuse de vivre dans la plénitude de son corps et de ses origines. De même que le personnel devient politique, tant l'enfance de cette gamine insoumise est traversée par les convulsions de l'histoire : la fin de l'occupation américaine en 1932, les massacres de 1937 à la frontière dominicaine, l'espoir révolutionnaire de l'après-guerre, puis le sombre avènement de la dictature des Duvalier tiennent lieu de toile de fond au récit.
À Paris, où elle est arrivée juste après son mariage, comme à Téhéran, où elle a grandi, la vie a toujours été un songe pour l'attachante héroïne de ce roman. Bien avant la révolution islamique, quand avec ses amies elle arpentait en minijupe, les cheveux crêpés, les beaux quartiers de Téhéran, elle s'était choisi le surnom de Roya, « rêve » en persan. Rien d'étonnant à ce que ses enfants ne s'inquiètent pas des premiers symptômes de la maladie neurodégénérative qui l'emportera. Il faut dire que Roya a vécu l'entièreté de son existence dans l'ombre de quelqu'un. Née par accident quelques mois après sa soeur, elle a passé son enfance à se faire discrète, entre la solaire Shimi, leur frère aîné adoré et leur mère qui, très tôt, s'est consacrée à l'étude du Coran, sans pour autant empêcher ses filles de vivre leur existence émancipée. Roya a quitté les siens pour aller s'installer en France, après avoir, de guerre lasse, cédé à la cour assidue d'un étudiant séducteur et fantasque, fasciné par son mystère. À Paris, l'agitation de Mai 68, de même que les échos des manifestations iraniennes, auxquelles son marxiste de mari prend une part active, parviennent comme assourdis à la rêveuse jeune femme. Si Yassaman Montazami, dans ce portrait tendre et cocasse, laisse entendre qu'il n'était pas tous les jours facile d'être la fille d'une mère qui se raidissait à la moindre étreinte, elle lui rend, quelques années après sa mort, un hommage d'une grande délicatesse, où la complexité des sentiments le dispute à un humour de tous les instants.
Emma Fulconis : on ne voit qu'elle à L'Escarène, dans cet arrière-pays niçois où elle est née. Prompte, virevoltante, rebelle à tout, sauf au vent, elle a toujours galopé dans les collines. Enfant déjà, on la surnommait « l'athlète ». Se moquant bien des compétitions, Emma « ne court pas relativement, mais absolument ». Mais un jour, sa vie bascule : son ami Stéphane Goiran, avec qui parfois elle écoute un peu de musique lors d'une halte, l'invite chez lui. Là, à peine la porte franchie, un chien énorme se jette sur elle, et lui lacère la jambe, ou plus exactement le péroné, également appelé « l'agrafe ». S'ensuivent des mois d'hôpital et de rééducation, à l'issue desquels il est clair qu'Emma ne détalera plus jamais à toute allure. Mais l'accident ne l'arrête pas dans son élan. Hantée par la phrase du père Goiran expliquant pourquoi il n'a pas retenu son molosse - « Mon chien n'aime pas les Arabes -, elle tente de comprendre ce qu'elle sait déjà, mais dont on ne parle pas. Tenace, elle va surtout trouver en elle la ressource d'un nouveau mouvement, un tremblement d'abord, une oscillation, presque une danse immobile. Il fallait le talent de Maryline Desbiolles, convoquant la parole des villageois comme un choeur antique, pour nous mener, au rythme même de la course empêchée d'Emma, sur le chemin d'une aveuglante réalité : celle d'un pays où les blessures de la guerre d'Algérie sont tapies dans les mémoires. Pour autant, même boiteuse, exhibant crânement sa cicatrice, jamais Emma Fulconis ne cessera d'aller de l'avant, exerçant sur nous, de son invraisemblable grâce, un charme puissant.
En cette fin d'année 1985 à New Ross, Bill Furlong, le marchand de bois et charbon, a fort à faire. Aujourd'hui à la tête de sa petite entreprise et père de famille, il a tracé seul sa route : élevé dans la maison où sa mère, enceinte à quinze ans, était domestique, il a eu plus de chance que d'autres enfants nés sans père. Trois jours avant Noël, il va livrer le couvent voisin. Le bruit court que les soeurs du Bon Pasteur y exploitent à des travaux de blanchisserie des filles non mariées et qu'elles gagnent beaucoup d'argent en plaçant à l'étranger leurs enfants illégitimes. Même s'il n'est pas homme à accorder de l'importance à la rumeur, Furlong se souvient d'une rencontre fortuite lors d'un précédent passage : en poussant une porte, il avait découvert des pensionnaires vêtues d'horribles uniformes, qui ciraient pieds nus le plancher. Troublé, il avait raconté la scène à son épouse, Eileen, qui sèchement lui avait répondu que de telles choses ne les concernaient pas. Un avis qu'il a bien du mal à suivre par ce froid matin de décembre, lorsqu'il reconnaît, dans la forme recroquevillée et grelottante au fond de la réserve à charbon, une très jeune femme qui y a probablement passé la nuit. Tandis que, dans son foyer et partout en ville, on s'active autour de la crèche et de la chorale, cet homme tranquille et généreux n'écoute que son coeur. Claire Keegan, avec une intensité et une finesse qui donnent tout son prix à la limpide beauté de ce récit, dessine le portrait d'un héros ordinaire, un de ces êtres par nature conduits à prodiguer les bienfaits qu'ils ont reçus.
Tiraillée entre deux mondes que sépare le Tibre, Laura a bien du mal à s'affranchir des puissantes figures féminines qui ont marqué sa prime jeunesse : rebelle de pacotille dans le bouillonnement politique et culturel des années 1970, elle est insensiblement ramenée à sa double lignée, aristocratique et juive. Sur la rive droite, dans le quartier huppé de Prati, la contessa veille à tenir son rang et à sauver les apparences, malgré les revers de fortune chez les De Pretis : avare d'effusions, elle fascine sa petite-fille par ses récits de la tradition familiale. Elle n'a pourtant pas hésité à se séparer de l'impressionnante bibliothèque accumulée au fil des siècles, pour continuer de recevoir tout ce que Rome compte d'hôtes d'importance. Et quand sa fille Elena, la future mère de Laura, à qui elle désespérait de trouver un bon parti, lui présente enfin Giuseppe, peu lui importe qu'il soit juif, l'essentiel étant qu'il ne soit pas dans la gêne et que l'union soit bénie par l'Église. Son mariage conduit Elena à s'éloigner de son envahissante comtesse de mère et à s'installer rive gauche, dans l'immeuble de la Via Giulia où règne zia Rachele : la plantureuse vieille dame, dont les poches débordent de dragées qu'elle distribue avec générosité, initie Elena, et plus tard Laura, à l'histoire de sa famille non pratiquante qui s'enorgueillit de lointaines racines romaines. Les lois raciales et la guerre l'ont durablement marquée, elle qui, avec sa fratrie, a été miraculeusement sauvée de la déportation grâce à un réseau de résistants. Maître dans l'art de tresser ces fortes destinées, Louis-Philippe Dalembert emporte le lecteur par l'intelligence, la finesse et l'humour avec lesquels il évoque ce double héritage. Le personnage principal de son allègre roman n'en reste pas moins la ville de Rome, dont l'écrivain dessine un éblouissant portrait - nourri par sa connaissance intime de l'histoire, des charmes et des secrets de la Ville éternelle.
Avant cette conversation avec le professeur de philosophie de son fils, les jours s'écoulaient selon un rythme immuable pour le narrateur de ce bref et saisissant roman d'un ébranlement : issu d'une bonne famille lyonnaise, marié depuis près de vingt ans à Madeleine avec qui il est venu s'installer à Sète, Clément Bontemps est un être d'habitude, bon mari et bon père, heureux d'ouvrir à horaires fixes son officine de pharmacien. Il a pourtant suffi que le professeur Almassy évoque, avec une grande délicatesse, le désarroi dans lequel le mutisme du père plonge le fils, pour que la surface lisse de l'existence de Clément se craquèle. Seul dans la maison familiale en ce mois de juillet, celui qui ne s'est jamais posé de questions, bien trop soucieux de se prémunir contre toute émotion, se retrouve confronté aux silences de sa propre histoire. Il comprend qu'il lui faudra aborder enfin les non-dits avec lesquels il a vécu jusque-là : son mariage de convenance, les origines hongroises de sa mère... Georges Almassy, dont le nom dit les racines hongroises elles aussi, lui sera d'une aide providentielle pour assembler les pièces d'un puzzle familial qui, des bords de la Méditerranée, vont le conduire, de manière totalement inattendue, vers les eaux du Danube juste après la deuxième guerre mondiale... Dès lors, le rythme du récit va staccato, ouvrant les tiroirs secrets de ce qui devient une magnifique histoire de transmission et de filiation. Jean Mattern joue de manière vertigineuse dans ce livre de ses thèmes de prédilection, nous rappelant avec brio que la littérature s'écrit sur les vérités enfouies.
Au tournant de l'année 1868, elles sont quatre très jeunes femmes à converger vers les ateliers de soierie lyonnaise où elles ont trouvé à s'employer : « ovalistes », elles vont garnir les bobines des moulins ovales, où l'on donne au fil grège la torsion nécessaire au tissage. Rien ne les destinait à se rencontrer, sinon le besoin de gagner leur vie : Toia la Piémontaise arrive à Lyon en diligence, ne sachant ni lire ni parler le français, pas plus que Rosalie Plantavin, dont l'enfant est resté en pension dans la Drôme, où sévit la maladie du mûrier. La pétillante Marie Maurier vient de Haute-Savoie. Seule Clémence Blanc est lyonnaise : elle a déjà la rage au coeur après la mort en couches de l'amie avec qui elle partageait un minuscule garni, rue de la Part-Dieu. Les mettant littéralement en mouvement par la grâce de sa langue nerveuse et inventive, Maryline Desbiolles imagine ses quatre personnages en relayeuses, à se passer le témoin dans une course vers la première grève de femmes connue. C'est en juin 1869 que la révolte éclate : les maîtres mouliniers font la sourde oreille aux revendications des ouvrières qui réclament de meilleures conditions de travail et de logement. Les filles s'enhardissent, le mouvement s'amplifie et dès lors le livre avance au rythme exaltant d'une troupe féminine s'autorisant enfin à ne plus courber l'échine : nos quatre relayeuses y apparaissent comme en couleur, dans une foule anonyme en noir et blanc, titubantes dans l'élan de leur propre audace. Donner vie et chair à leurs émotions, leurs élans et leurs expériences est le plus bel hommage qui pouvait être rendu à ces oubliées de l'histoire.
Chaque matin, en allant au marché des Carmélites où il travaille comme journalier, dans un faubourg populaire de Vienne, Robert Simon scrute l'intérieur du café poussiéreux dont il rêve de reprendre la gérance. Encouragé par l'effervescence qui s'est emparée de la ville, en pleine reconstruction vingt ans après la chute du nazisme, il décide, la trentaine venue, de se lancer dans une nouvelle vie. Comme le lui dit sa logeuse, une veuve de guerre : « il faut toujours que l'espoir l'emporte un peu sur le souci. Le contraire serait vraiment idiot, non ? ». En cette fin d'été 1966, c'est avec un sentiment d'exaltation qu'il remet à neuf le lieu qui va devenir le sien. Homme modeste, de peu de mots, il trouverait prétentieux de lui donner son propre patronyme : ce sera donc le « Café sans nom », où va bientôt se retrouver un petit monde d'habitués. Le succès est tel que Robert ne tarde pas à proposer à Mila, une jeune couturière juste licenciée par son usine, de venir le seconder. En quelques traits, en quelques images saisissantes, l'écrivain rend terriblement attachantes les figures du quotidien qui viennent, le temps d'un café, d'une bière ou d'un punch, partager leurs espoirs ou leurs vieilles blessures. Et si, au fil des saisons et des années, des histoires d'amour se nouent, bagarres et drames ne sont jamais loin, battant le pouls de la ville. Robert Seethaler puise en effet l'inspiration de son nouveau et magnifique roman dans l'endroit qui l'a vu naître : ses descriptions de Vienne émergeant des décombres, à l'ombre tutélaire de la Grande Roue du Prater, confèrent aux personnages du Café sans nom, et notamment à celui qui en est l'âme, une tendresse et une saveur bien particulières.
Sa mère, ses amis, la médecin qu'elle consulte, personne ne la comprend : depuis cinq ans, Alice est enfermée dans la conviction qu'elle sauvera son compagnon de lui-même grâce à leur amour immense. Tout est dit dès le début de ce roman magistral : Alice vit sous emprise. Mené tambour battant, ponctué de trouées de lumière, même dans les scènes les plus sombres, ce livre nous conduit sur des chemins absolument inattendus : sommée de trouver du travail, Alice, qu'entrave une timidité maladive depuis son arrivée à Paris à dix ans, après une enfance radieuse au Guatemala, et dont le CV est inexistant, n'essuie que des refus. Elle répond pourtant à une ultime petite annonce : « L'association diocésaine de Paris recrute un(e) assistant(e) pour le promotorat des causes des saints. » À sa grande surprise, l'évêque responsable l'embauche, trop heureux d'avoir enfin trouvé quelqu'un pour remettre de l'ordre dans les dossiers en attente. La voilà embarquée, et nous avec elle, dans un univers dont elle ignore tout : il s'agit, comprend-t-elle, d'instruire des candidatures à la canonisation, première étape d'une procédure qui doit s'achever à Rome, si elle n'est pas interrompue avant, tant les conditions suspensives sont nombreuses et complexes. Aidée par des collègues d'une bienveillance sans limites, elle découvre alors l'audace et la folie des vies de ces « serviteurs de Dieu », « vénérables » ou « bienheureux » qu'il s'agit d'évaluer et dont Tiffany Tavernier ponctue son récit, illuminant dans le même mouvement son texte et le quotidien de sa protagoniste. À la faveur d'extraordinaires rebondissements, la puissante romancière invite le monde extérieur dans la bulle de déni où s'est réfugiée Alice, l'autorisant à se frayer un chemin vers sa propre vérité. Ce n'est pas là la moindre surprise du formidable portrait de femme qu'elle nous offre, elle qui ne cesse d'interroger l'infinie capacité de l'être humain à renaître à soi et aux autres.
« J'écris ce texte comme on s'échappe, comme un retour à un monde possible. Et cette échappée me conduit vers la Furieuse, petite rivière du Doubs, affluent de la Loue, où Courbet se baignait enfant, où il s'est baigné jusqu'à la fin de sa vie. C'est le nom qui m'a séduite d'emblée, la Furieuse. Sans doute contenait-il toutes mes colères, il parlait de moi. Ce n'est pas un roman, c'est le récit d'un voyage intime traversant aussi les oeuvres d'auteurs aimés qui ont descendu ou remonté fleuves et rivières, ont vécu sur leurs rives parfois. C'est un appel au secours à l'enfance, petite patrie lumineuse en laquelle je retrouve un peu de paix. C'est peut-être même elle qui a suscité ce voyage, en réveille d'anciens, me console de ce monde, me rend ma liberté. »
Depuis qu'il a composé le nine one one, le gérant pakistanais de la supérette de Franklin Heights, un quartier au nord de Milwaukee, ne dort plus : ses cauchemars sont habités de visages noirs hurlant "Je ne peux plus respirer". Jamais il n'aurait dû appeler le numéro d'urgence pour un billet de banque suspect. Mais il est trop tard, et les médias du monde entier ne cessent de lui rappeler la mort effroyable de son client de passage, étouffé par le genou d'un policier. Le meurtre de George Floyd en mai 2020 a inspiré à Louis-Philippe Dalembert l'écriture de cet ample et bouleversant roman. Mais c'est la vie de son héros, une figure imaginaire prénommée Emmett - comme Emmett Till, un adolescent assassiné par des racistes du Sud en 1955 -, qu'il va mettre en scène, la vie d'un gamin des ghettos noirs que son talent pour le football américain promettait à un riche avenir. Son ancienne institutrice et ses amis d'enfance se souviennent d'un bon petit élevé seul par une mère très pieuse, et qui filait droit, tout à sa passion pour le ballon ovale. Plus tard, son coach à l'université où il a obtenu une bourse, de même que sa fiancée de l'époque, sont frappés par le manque d'assurance de ce grand garçon timide, pourtant devenu la star du campus. Tout lui sourit, jusqu'à un accident qui l'immobilise quelques mois... Son coach, qui le traite comme un fils, lui conseille de redoubler, mais Emmett préfère tenter la Draft, la sélection par une franchise professionnelle. L'échec fait alors basculer son destin, et c'est un homme voué à collectionner les petits boulots, toujours harassé, qui des années plus tard reviendra dans sa ville natale, jusqu'au drame sur lequel s'ouvre le roman. La force de ce livre, c'est de brosser de façon poignante et tendre le portrait d'un homme ordinaire que sa mort terrifiante a sorti du lot. Avec la verve et l'humour qui lui sont coutumiers, l'écrivain nous le rend aimable et familier, tout en affirmant, par la voix de Ma Robinson, l'ex-gardienne de prison devenue pasteure, sa foi dans une humanité meilleure.
Edna O'Brien n'a jamais caché que James Joyce lui avait ouvert les portes de la littérature. Vibrant hommage à un « mec funnominal » - mot emprunté à Joyce - et à son stupéfiant corps-à-corps avec la langue, James & Nora retrace la vie de l'artiste en couple, depuis sa rencontre à Dublin en juin 1904 avec une belle fille de la campagne originaire de Galway, Nora Barnacle, jusqu'à sa mort, en 1941. Leur fuite en Italie, la naissance de leurs enfants, leur misère matérielle, leur flamboyante vie sexuelle, et aussi leurs deux solitudes, Edna O'Brien les concentre en autant de fulgurants instantanés. Dans une passionnante postface, Pierre-Emmanuel Dauzat, son traducteur, éclaire sa proximité avec l'écriture réputée si complexe de James Joyce. Le « yiddish de Joyce », ce creuset de langues - dix-sept - qu'il écrivait toutes en anglais, serait « plus familier à Edna O'Brien qu'à d'autres lecteurs européens pour une raison évidente : elle connaît la prononciation de l'anglais dans les différentes régions de l'Irlande [...] et pratique aussi, comme une seconde langue maternelle (pourquoi n'y en aurait-il qu'une ?), l'anglais irlandais. » De fait, ce volume si bref se déploie telle une étoffe précieuse miroitant en d'infinis reflets, dont chacun est une nouvelle invitation à la lecture.
Sur le pont du paquebot qui le ramène en Europe après une ultime saison à New York, Gustav Mahler laisse dériver ses pensées. À cinquante ans, il est un compositeur adulé et le chef d'orchestre le plus réputé de son temps, mais son corps souffrant lui rappelle que la fin est proche. Emmitouflé dans une épaisse couverture, l'oeil rivé sur la mer grise, son esprit dévide des souvenirs, surgis à la faveur d'une sensation fugace - le cri d'une mouette, l'ombre d'un nuage... Robert Seethaler excelle à suggérer en quelques traits le pur bonheur des étés à la montagne, tout comme, dans un registre bien différent, la décennie pendant laquelle Mahler a réformé et dirigé l'Opéra de Vienne. L'amour tourmenté du musicien pour sa femme Alma, son chagrin à la mort de sa fille aînée et, bien sûr, la haute conception de son art traversent ce texte aussi bref que profond. Sans la moindre emphase, l'écrivain restitue la légendaire exigence du maître, bourreau de travail malgré sa faible constitution, de même que sa quête permanente de la beauté. C'est sans doute de son apparente simplicité que cet intense roman tire sa force. Les rares mots échangés face à l'océan entre l'illustre passager et le jeune garçon de cabine chargé de veiller à son bien-être sont à cet égard exemplaires. Portrait tout en intériorité d'un artiste dont le génie ne s'est jamais tari, Le Dernier Mouvement est également une poignante méditation sur la puissance de la création.
Dans ce village haut perché des montagnes valaisannes, tout se sait, et personne ne dit rien. Jeanne, la narratrice, apprend tôt à esquiver la brutalité perverse de son père. Si sa mère et sa soeur se résignent aux coups et à la déferlante des mots orduriers, elle lui tient tête. Un jour, pour une réponse péremptoire prononcée avec l'assurance de ses huit ans, il la tabasse. Convaincue que le médecin du village, appelé à son chevet, va mettre fin au cauchemar, elle est sidérée par son silence. Dès lors, la haine de son père et le dégoût face à tant de lâcheté vont servir de viatique à Jeanne. À l'École normale d'instituteurs de Sion, elle vit cinq années de répit. Mais le suicide de sa soeur agit comme une insoutenable réplique de la violence fondatrice. Réfugiée à Lausanne, la jeune femme, que le moindre bruit fait toujours sursauter, trouve enfin une forme d'apaisement. Le plaisir de nager dans le lac Léman est le seul qu'elle s'accorde. Habitée par sa rage d'oublier et de vivre, elle se laisse pourtant approcher par un cercle d'êtres bienveillants que sa sauvagerie n'effraie pas, s'essayant même à une vie amoureuse. Dans une langue âpre, syncopée, Sarah Jollien-Fardel dit avec force le prix à payer pour cette émancipation à marche forcée. Car le passé inlassablement s'invite. Sa préférée est un roman puissant sur l'appartenance à une terre natale, où Jeanne n'aura de cesse de revenir, aimantée par son amour pour sa mère et la culpabilité de n'avoir su la protéger de son destin.
À Alger, dans les années 60, la narratrice savoure le bonheur de l'éternel présent, propre à l'enfance. Sa mère est française, son père algérien, elle appartient à l'une de ces familles dont les femmes ont épousé en pleine guerre des Algériens venus étudier en France et les ont suivis dans le pays à reconstruire, avec pour horizon l'avenir radieux de l'Algérie indépendante, où chacun trouverait enfin sa place. À peine se demande-t-elle pourquoi leurs petits voisins les traitent, elle et ses soeurs, de « filles de la Française » ; pourquoi son père ne parle arabe que dans la rue ; et pour quelle raison la cousine Anissa se méfie tant de ces « oiseaux des Français » dont sa voisine pied-noir lui a confié la garde au moment de son départ précipité. Devenue adulte, alors que l'utopie d'une société plurielle a disparu, la jeune femme, désormais installée en France, scrute ses souvenirs. Elle cherche à comprendre le décalage entre l'histoire officielle et son intuition profonde qu'existe un autre pays, où cohabitent véritablement époques et communautés. Et nous entraîne dans son « labyrinthe Algérie », avec pour fil les destinées de ces femmes qui, depuis toujours, ont tissé ensemble le passé et le présent, se transmettant des savoirs sur les plantes, la terre, les animaux, les étoffes ou la nourriture. Dans l'entrelacs des émotions, des sensations et des confidences chuchotées émerge la possibilité d'une identité partagée, et c'est toute la beauté de ce premier roman des origines que de l'interroger avec tant de subtilité.