Petite Bibliothèque des Idées
De l'hospitalité fut à l'origine de cet échange, et d'abord un oui à l'invitation. Anne Dufourmantelle assiste au séminaire de Jacques Derrida. Il y traite de l'hospitalité, justement, mais aussi de l'hostilité, de l'autre et de l'étranger, comme de tout ce qui aujourd'hui arrive aux frontières. Sensible à l'actualité des thèmes, à la force et à la limpidité du langage, Anne Dufourmantelle invite le philosophe à lui confier deux séances datées. On pourra suivre ainsi le rythme insolite, tour à tour patient ou précipité, d'un enseignement gardé intact. Sont médités, comme en aparté, de page en page, des griefs, des plaintes et des souffrances de notre temps. Le séminaire leur donne quelques noms : Antigone en 1996 ou le deuil impossible, oedipe à Colone et les « télétechnologies », E-mail ou Internet, le procès de Socrate et les funérailles de Mitterrand à la télévision, la guerre et le marché des langues, les butées de la citoyenneté, la machine policière, l'interruption du chant, l'interception de la parole.
Jean Oury travaille à la clinique de La Borde, qu'il a créée en 1953, à maintenir une pensée de la psychiatrie, menacée de destruction. Marie Depussé, écrivain, professeur de littérature à Paris-VII-Jussieu, s'est associée très jeune au travail fait à La Borde. Elle a notamment publié, en 1993, Dieu gît dans les détails. La Borde, un asile (POL). D'où ce très singulier dialogue, où la théorie se prolonge en des scènes poétiques, souvent drôles. Marie Depussé écrit, parfois dans ses mots à lui, ou dans sa langue à elle, sa pensée à lui. Il y a dans ce duo beckettien une tendresse distante, son insolence à elle, son rire à lui. "Ils sont assis sur les marches en pierre un peu sales du château, par toutes les saisons. Ils attendent. Tu dis que les psychotiques sont comme des colis en souffrance, oubliés dans une gare de campagne. Quand ton maître en psychiatrie, le catalan François Tosquelles, est venu à la clinique de La Borde, il a regardé les marches et il a posé une seule question : "à quelle heure passe le train ?" Tu es psychiatre, un grand psychiatre comme on dit dans les romans... Pas moi. Si nous sommes là, à parler, et si nous partageons quelque chose, ce n'est pas un savoir, mais une obstination, un amour... Ce mot-là, il faut le dire dans la marge, sans accent, en douce. Nous aimons passer nos jours avec les fous." M.D.
L'aventure de ce livre a commencé un soir par l'une des rencontres entre écrivains et architectes, organisées par Hélène Bleskine à l'Ecole d'Architecture de La Villette-UP6; mais il vient aussi d'une amitié ancienne, née sous le signe de la musique, bien avant la construction par Christian de Portzamparc de la cité de la Musique à paris. "Il faut faire une architecture pour le son", lui avait dit Philippe lors de leur première renconte. Et c'est bien une sorte de musique que l'on entend ici, avec des fulgurances, des ruptures de rythme, des actes poétiques et la convocation de l'espace, de la lumière, de l'oeil, du rêve, c'est-à-dire du "voir" et de l'"écrire" dans leur perspective ascendante.
Oui, nous sommes tous des romantiques allemands ! Dans cet essai superbement écrit, Jacques Darras montre que l'on sous-estime la révolution romantique qui a eu lieu à Iéna au milieu du dix-huitième siècle. Cette révolution est l'héritière de la pensée de Dante, c'est-à-dire de la lutte qui a opposé Rome et Luther mais aussi le pouvoir religieux et le pouvoir politique depuis le quatrocentto italien. De cette tension entre religieux et politique, et par-delà la Révolution française, va naître le romantisme allemand, qui conditionne encore largement notre sensibilité, notre rapport à la langue, à la passion, à l'erreur, à la folie et à la raison. Le poète Walt Whitmann, américain, auteur des célèbres Leaves of Grass, en est l'un des témoins de choix. Né en décembre 1939, ancien élève de l'ENS, Jacques Darras a fondé en 1978 la revue In'hui, où il a principalement publié des poètes français (Jacques Roubaud, Jacques Deguy, etc.) et américains (Ezra Pound, William Carlos Wiliam, Charles Olson, etc.). Poète lui-même, traducteur, il a publié plusieurs essais, dont Le génie du Nord (Grasset, 1988) et co-dirige actuellement le mensuel de poésie Aujourd'hui Poème. Ce livre sort en même temps que la traduction complète des oeuvres de Whitmann chez Gallimard (Collection Poésie, dans la traduction de Jacques Darras).
Miguel Benasayag nous donne ici son livre le plus personnel, et un témoignage bouleversant sur l'exil et la torture. Pour la première fois, il accepte de parler de son rôle dans la résistance à la dictature argentine, de la prison, du terrorisme, de ses choix politiques, de son engagement de pédo-psychiatre en France. Il nous parle de sa découverte de ce que signifie être vraiment libre. Cette liberté intérieure agit dans le monde en développant toutes les potentialités créatrices de chaque situation. C'est l'aventure de la découverte de cette liberté dans sa puissance agissante qui est au centre de ce livre. Né en Argentine, Miguel Benasayag fut l'un des principaux responsables du réseau de résistance E.R.P. sous la dictature. Emprisonné, torturé, il fut libéré avec d'autres franco-argentins sur intervention de Mitterrand. Il exerce aujourd'hui la psychanalyse dans un service de pédo-psychiatrie à Reims. Sur le plan politique, il participe à plusieurs mouvements de résistance au néolibéralisme capitaliste. Miguel Benasayag est l'auteur d'une dizaine de livres tous parus aux éditions La Découverte, dont Le mythe de l'individu (1999), Du contre-pouvoir (2000).
Que deviennent les corps dans une société qui prétend se dispenser d'idéal ? De tout temps, ils ont été tirés en avant par le rêve d'un avenir meilleur, soit sur cette terre, soit après la mort. La science a mis un terme à cette idéalisation du futur en la ramenant à des lois dont les hommes sont les jouets plutôt que les acteurs. Aujourd'hui, les experts nous somment d'abdiquer notre liberté au nom des lois du fonctionnement de la matière, de l'organisme, de l'économie, etc. Il en procède une nouvelle représentation d'un corps autistique, génétique, avec sa pathologie, son art, sa politique violente, hantée par le rêve totalitaire d'un retour du père. D'autant que la science fonctionne à son insu comme une nouvelle religion, aussi intolérante que ses aînées. Mais cette angélisation à marche forcée annonce aussi la naissance d'une subjectivité inédite, d'une immense libération qui advient par des voies que l'on n'attendait pas. C'est déjà la nôtre, quand nous l'osons...
"Il me semble qu'on n'a pas assez dit comment l'activité d'écrire s'enracine dans le désir, parce qu'elle en est une manifestation essentielle. Parce que le désir, élan des forces de vie, parcelle de l'énergie cosmique, se concentre particulièrement dans le désir sensuel et dans l'amour, s'y donne à voir dans son aspect le plus concentré, le plus beau, cet essai ne cessera plus d'entrelacer la narration du désir qui meut l'écrivain à des réflexions sur le désir érotique dont il a parfois à écrire. Il essaiera de dire le désir de connaître que les romans manifestent, et qui nourrit la lecture. Ce qui compose l'étrange et sinueux tracé de la littérature et de notre existence." B.C. Belinda Cannone est écrivain. Elle a notamment publié Dernières promenades à Pétrapolis (Seuil, 1990), L'Ile au Nadir (Quai Voltaire, 1991), Trois nuits d'un personnage (Stock, 1994), Lent delta (Verticales, 1998).
Par « imposteurs », Belinda Cannone ne désigne pas les escrocs de la confiance, ceux qui en imposent ou qui usurpent une place. L'auteur décrit un sentiment très commun mais qu'on a toujours grand soin de cacher : l'intime conviction de ne pas être celle ou celui qu'il faudrait être pour occuper légitimement la place dans laquelle on se trouve, et la crainte d'être démasqué. Si ce trouble met en cause l'identité, il n'engage pourtant pas la question : « Qui suis-je ? », mais à : « Suis-je celle ou celui que je devrais être pour me trouver à cette place ? ». Et toutes nos ambitions, quelle qu'en soit la nature (professionnelle, amoureuse, existentielle, etc.). peuvent susciter cette inquiétude. En trente-six allègres chapitres qui vont de la littérature à la psychanalyse en passant par le cinéma, la politique ou nos expériences quotidiennes, cet essai propose récits et réflexions sur l'origine et les manifestations de ce sentiment d'imposture.
Pourquoi la violence est-elle plus que jamais une réalité inéluctable, à l'échelle des individus aussi bien que des peuples ? Qu'est-ce qui sépare l'humain de l'inhumain le long de cette frontière ténue qu'on appelle "le mal" ? Depuis le XIXe siècle, la Colombie est le théâtre d'une violence sourde mais continue. Enracinée dans les guerres framicides qui opposèrent libéraux et conservateurs, cette violence resurgit aujourd'hui dans les affrontements entre armée, paramilitaires et guérilleros, donnant lieu à l'innommables exactions, enlèvements et assassinats. Entre 1975 et 1995, on recense en Colombie 22617 homicides. Dans cet essai remarquable, l'anthropologue Maria Victoria Uribe recueille les témoignages des survivants de l'époque dite de La Violencia ; elle analyse les processus d'animalisation des victimes et la déshumanisation rituelle qui précèdent les massacres, dont on retrouve tant d'échos dans l'historie mondiale. L'auteur tente surtout, en affrontant la douleur de ceux qui se souviennent et en articulant la portée métaphorique de ces atrocités, de briser le silence qui entoure les victimes. A défaut de pouvoir donner sens à l'horreur, elle retrouve à l'heure des assassins anonymes une mémoire perdue et nous convoque à penser autrement la violence et sa propagation toujours latente.
"Reconnaître? Prédication flottante, évasive. Elle décide pourtant des destins singuliers (on reconnaît un enfant, on reconnaît un mort), des destins collectifs (on reconnaît un État, une langue, un peuple), des rapports éthiques (on reconnaît une erreur), des événements métaphysiques (on reconnaît un dieu, une vérité). Quel est précisément ce "on" de la reconnaissance, ce sujet indéfini qui semble préexister à la relation comme au sujet qui l'accomplit et à l'objet qui la reçoit ? Quel mystère entoure l'acte de reconnaître, et pourquoi la question se pose-t-elle, de nos jours plus que jamais ? Comment un besoin minimal de reconnaissance peut-il venir à s'exercer ? Quel mouvement secret emporte l'art et la littérature pour donner un autre retentissement à ces questions ?" Dans son parcours du mouvement infini de la reconnaissance, ce livre rencontre les oeuvres de Maurice Blanchot, Robert Antelme et Gilles Deleuze. Blanchot, parce qu'il explore notre désir de reconnaissance toujours déçu, jamais atteint, à l'oeuvre dans toute littérature ; Antelme, parce que l'expérience des camps l'a rendu un jour non reconnaissable aux yeux des plus proches et qu'il en a fait la matière du texte le plus célèbre sur le sujet "l'espèce humaine" ; Deleuze enfin, parce qu'il a exploré la voie joyeuse, insaisissable, de toute oeuvre de reconnaissance dans la pensée humaine. Ces trois penseurs n'avaient jamais, à ce jour, encore été associés dans un même texte critique.
Qu'est-ce qu'un objet singulier ? Une chose étrange, une météorite, un absolu ramassé en un seul point, qui n'est échangeable avec rien d'autre. Ce peut être une idée, un bâtiment, une couleur, un sentiment, un être humain. C'est toujours sa singularité qui le met en péril. Face à la médiatisation et à la mondialisation de la culture, face au nivellement des valeurs et à la généralisation d'une pensée faite uniquement d'opinions, où trouver encore des objets singuliers ? Comment les définir, les créer, les protéger, les reconnaître ? En tissant autour de ce thème leur dialogue, Jean Nouvel et Jean Baudrillard abordent d'autres problèmes fondamentaux qui concernent les années à venir. Ils imaginent comment sera la ville de demain, se demandent pourquoi l'idéal de la transparence a pénétré peu à peu toutes les sphères, depuis la politique jusqu'à l'architecture. Ils traitent, enfin, de la difficulté d'être libre. Un essai sur la singularité donc, qui anime leur oeuvre et leur recherche à tous deux . Et qui détermine une certaine éthique aussi. Un texte passionnant et passionné aux prises avec les grandes mutations qui s'annoncent.
Dans les époques que nous sentons obscurément en déclin ou du moins en suspens, le questionnement demeure la seule pensée possible : indice d'une vie simplement vivante. L'intimité n'est pas la nouvelle prison. Son besoin de liens pourrait fonder une autre politique, plus tard. Aujourd'hui, la vie psychique sait qu'elle ne sera sauvée que si elle se donne le temps et l'espace des révoltes : rompre, remémorer, refaire. De la prière au dialogue en passant par l'art et l'analyse, l'événement capital est toujours le grand affranchissement infinitésimal : à recommencer sans cesse. En contrepoint des certitudes et des croyances, la révolte permanente est cette remise en question de soi, de tout et du néant, qui n'a visiblement plus lieu d'être. Cependant, s'il est encore temps, faisons un pari sur l'avenir de la révolte. "Je me révolte, donc nous sommes" (A. Camus). Ou plutôt : Je me révolte donc nous sommes à venir. Une expérience lumineuse et de longue haleine.
La vocation à devenir humain nous est, à l'origine, transmise par une voix. Cette « sonate maternelle » est reçue par le petit enfant comme un guide intérieur qui le destine à la parole, et, ainsi, à l'altérité. L'hypothèse qu'une telle pulsion invoquante existe est décisive, car elle nous permet de penser autrement les rapports entre loi et désir, pulsion de vie et pulsion de mort, création et mélancolie.Avec audace, Alain Didier-Weill nous invite à réfléchir, parmi d'autres questions, à l'étrange surdité de Freud à l'égard de la musique, en particulier dans la tragédie grecque dont il méconnaît la figure centrale, Dionysos. Deux brèves études sur Moïse et saint Paul interviennent en contrepoint de cette méditation autour de l'énigme que constitue la voix maternelle.Entre la vocation dans laquelle s'engage une parole en quête de sens et l'invocation qui l'anime quand elle est guidée par le son, y a-t-il conjonction ou rencontre impossible ? Par cette question sont abordés les liens de la psychanalyse avec le triple héritage grec, chrétien et biblique.