e-Bifrost
Il existe une loi dans la nature dont, à ma connaissance, personne n'a jamais fait mention à ce jour. Chaque heure qui passe voit naître et mourir une infinité de minuscules êtres vivants - bactéries, microbes, « animalcules » - dont l'existence n'a guère d'incidence si l'on excepte sa présence massive et l'accumulation de ses effets infimes. Ces êtres vivants minuscules sont dépourvus de toute perception élaborée et ils ne souffrent pas beaucoup. Cent billions d'entre eux pourraient mourir sans susciter ne serait-ce que le début des réactions occasionnées par la mort d'un seul être humain. Qu'ils soient petits comme des microbes ou grands comme des humains, les êtres vivants sont régis, quelle que soit leur échelle, par un subtil équilibre, de la même façon que les branches d'un grand arbre, réunies ensemble, égalent la masse de ses racines, et les racines celle du tronc. C'est du moins le principe. Je pense que Vergil Ulam fut le premier à le violer... Greg Bear, Le Chant des leucocytes
« "La science-fiction est un puissant outil pédagogique, un véhicule idéologique non négligeable, et la plus riche expression de l'imagination créatrice." Ainsi Ayerdhal (1959-2015) parlait-il d'un genre dans lequel il était tombé tout petit, par les mannes d'une bibliothèque paternelle stratosphérique, et auquel il consacra toute son oeuvre ou quasi. Ayerdhal était un homme de combat, d'engagement. Un homme en colère, aussi. Contre l'injustice, la bêtise et le médiocre. Il ne cessa de défendre la SF, et singulièrement la SF française, à une époque où le milieu éditorial comme le grand public la dénigrait ouvertement - plus encore que maintenant, ce qui n'est pas peu dire. De même qu'il ne cessa de défendre les auteurs, leurs droits et leur statut. Venu sinon à l'écriture, en tout cas à la publication sur le tard (un peu avant 30 ans), son oeuvre (une petite vingtaine de romans ; une quarantaine de nouvelles), éminemment politique, viscéralement narrative, est de celles qui firent un bien immense au genre - à un moment où il en avait un besoin vital. Comme tous les engagés, les enragés, même, Ayerdhal pouvait cliver. Propulsé chef de bande, celle de cette SFF du tournant des années 2000, il était à l'image de ses héros de papier, libre, insoumis, fort des qualités de ses défauts, et inversement. Début 2015, un cancer déjà bien avancé lui fut diagnostiqué, une saloperie qui ne lui laisserait qu'une poignée de mois avant de rejoindre son pote Roland C. Wagner, disparu dans un accident de voiture à l'été 2012. En trois ans, la SF d'expression française venait de perdre les deux meilleurs auteurs encore actifs de cette génération née à la bascule des années 60. Et la vérité, c'est qu'elle ne s'en est toujours pas totalement remise... » Olivier Girard
« Une figure tragique - et une oeuvre qui l'est tout autant. Mais également fascinante, énigmatique, duale, aussi sombre qu'incandescente, sexuée, engagée, brutale, parfois très crue... Alice Sheldon / James Tiptree, Jr. (1915-1987), c'est tout cela à la fois, et son oeuvre à l'avenant, tant il est vrai qu'ici, l'auteur qui s'est révélé autrice est dans son oeuvre. Se pencher sur pareil cas, pour fascinant que ce soit, n'est pas toujours de tout repos, tant cette brillante noirceur ne laisse sans doute pas indemne qui s'y risque. Mais quel incroyable voyage, pourtant ! Sauf à énumérer la kyrielle de prix littéraires qui la couronna, on mesure mal, de ce côté-ci de l'Atlantique, l'énorme influence qu'eut Tiptree sur la SF américaine des 80-90, et encore aujourd'hui, sans doute. Un phénomène... » Olivier Girard
« Nouvelliste. Romancière. Essayiste. Informaticienne. Mère, bien sûr. Et portée par un maillage de convictions bien chevillées qui orientent sa vie et irriguent son oeuvre. En 2026, Catherine Dufour fêtera (ou pas) les 25 ans de son premier roman. Un quart de siècle au cours duquel elle n'aura cessé de revisiter les genres - fantasy, science-fiction, fantastique - pour dire le monde, ses misères et ses urgences. Une oeuvre en mode alerte, politique, en somme, mais dotée d'un sens de la phrase et du récit jamais pris en défaut - ce n'est pas là la moindre de ses qualités, l'élégance mariée à une facilité qui n'est bien entendu que d'apparence. Le corpus que nous abordons ici occupe une place singulière dans le champ de l'Imaginaire francophone contemporain. D'aucuns diraient centrale, nous parlerons de nécessaire. Il va sans dire que le présent dossier l'était tout autant... »
« Nous allons ici entreprendre un voyage au-delà des frontières propre à faire voler en éclat bon nombre d'idées préconçues sur le réel et la fiction, sur la politique et la littérature, sur le jeu et le sérieux, et ce en compagnie de l'esprit génial et excentrique d'Iain M. Banks. Un des rares auteurs contemporains à s'être frotté non seulement à l'utopie positive, mais également à ce genre conservateur qu'est le space opera. Il a fait le pari de créer une utopie qui en reste une, une utopie profondément utopique, et de la placer dans le milieu le plus conflictuel et ambitieux qui soit, celui des guerres des étoiles et des technologies magistrales. Nous allons ici voir comment l'utopie de Banks apporte un peu de ferveur politique dans un monde où l'on se sent démuni et impuissant face à la logique globalisante en marche, avec la volonté de rendre hommage, le plus délicatement et le plus joyeusement possible, à l'imagination libératrice de l'auteur... »
Regarnis la pipe. Si je dois raconter cette histoire comme il faut, j'aurai besoin de son aide. C'est bien. Non, inutile de rajouter une bûche dans le feu. Laisse-le mourir. Il y a pire que l'obscurité. Ecoute la taverne grincer et gémir dans son sommeil ! Ce ne sont que ses os et ses pierres qui se tassent, pourtant on jurerait entendre le plus esseulé des spectres. Il est tard. On a barré la porte, clos les portes à chaque bout du Pont. Le feu dépérit. Dans le monde entier, il n'y a d'éveillés que toi et moi. Ce récit ne convient guère à des oreilles aussi jeunes que les tiennes, mais... Oh ! Pas de cet air renfrogné. Tu vas me faire rire, ce qui messied à ma triste histoire. Bon, voilà qui est mieux. Rapprochons nos tabourets des braises, que je te dise tout... Michael Swanwick Le Récit du changelin
« Le spectacle de la machine qui produit du sens dispense l'homme de penser. » Il est tentant d'appliquer la formule de Jean Baudrillard à l'intelligence artificielle, et de l'envisager sous le prisme de la science-fiction qui, depuis toujours, s'occupe à produire du sens en pensant le spectacle de la machine. C'est là l'objet de ce numéro de Bifrost : les enjeux cultuels, socio-économiques, mais aussi de définition sous-tendus par la problématiques de l'intelligence artificielle. En se gardant de toute posture morale - autant que faire se peut. On s'intéressera ici à la façon dont la science-fiction d'hier et d'aujourd'hui aborde la thématique de l'IA, quelles sont les oeuvres phares qui y sont liées, et comment la pensée exprimée par le genre a évolué au fil du temps. En pensant le monde futur, la SF contribue à cristalliser le présent ; une responsabilité aussi lourde que passionnante. Notre sujet présent en est un exemple éclatant. Un de plus.
En avril 1332, un objet qui se déplaçait à une vitesse prodigieuse entra dans le Système solaire, suivit une trajectoire hyperbolique autour du soleil puis repartit, le tout en l'espace de quelques semaines. Visible à l'oeil nu, il aurait ressemblé à n'importe quelle comète, présage d'on ne savait trop quoi, brillant pendant un temps dans le ciel nocturne. Mais il était trop sombre pour qu'on le repère sans grossissement, et les télescopes capables de montrer pareil objet ne seraient conçus que six cents ans plus tard. Personne, sur Terre, ne remarqua son passage. Le quinzième jour du même mois, dans la ville française de Bayonne, en Gascogne, Sibilla Ysarni, femme de tailleur, donna naissance à un enfant. La délivrance se produisit à l'aube, et les premiers cris du nouveau-né se mêlèrent au tintement des cloches de la cathédrale au loin. On disait de Dieu qu'il aimait le monde, mais en regardant la sage-femme essuyer le sang sur le visage de sa fille, Sibilla fut prise de l'idée hérétique que l'amour pouvait uniquement habiter la chair, qu'il était cloué sur une croix de temps et de mort. Sibilla Ysarni mit deux autres enfants au monde avant qu'une fièvre quelconque l'emporte par une douce soirée d'été de l'an 1348. Parmi ses descendants, on compterait une certaine Esmi Sur-Kalleen, née en 2210 dans une conurbation dense sur la côte orientale de l'île de Baffin... Robert Charles Wilson "Dans le corps du ciel"
MARSHALL GROVE était né dans Borough, en une année où les démo-lisseurs avaient, on ne sait en obéissance à quel ordre municipal, cessé de manier, dans ce vieux et pittoresque quartier, le fer et le juron. Au fait, l'épicerie paternelle où il vit le jour, parmi les barils de mélasse, les régimes de millet et les bocaux de marinades, se trouvait à l'angle de Marshallsea Street et d'une venelle sans nom où ne s'ouvraient que d'antiques remises. Son père, Sol Grove, qui avait les mauvais payeurs en horreur, déplorait de tout son coeur sec et honnête la disparition de la vieille prison pour dettes : la Marshall Sea, et c'était par double estime pour cette geôle de la justice financière et de la rue qui abritait son négoce, qu'il donna à son fils le nom de Marshall, au mépris du parrain, Jérémiah Tulkes, qui aurait voulu éterniser son honorable prénom au moyen de la descendance des Grove. Jean Ray L'Histoire de Marshall Grove
Ma dernière nuit d'enfant commença par une visite. Les soeurs de T'Gatoi nous avaient attribué deux oeufs stériles. Le premier, T'Gatoi le donna à ma mère, mon frère et mes soeurs ; l'autre, elle tenait à ce que je le mange en entier. Peu importait. Il y en avait assez pour que tout le monde se sente bien à la ?n. Presque tout le monde. Ma mère ne voulait pas y toucher. Elle restait assise là, à nous regarder planer et rêver sans elle. La plupart du temps, elle me regardait, moi. Couché contre le long ventre velouté de T'Gatoi, je sirotais mon oeuf en me demandant pourquoi ma mère se refusait un plaisir aussi inoffensif. Elle aurait eu moins de cheveux gris si elle se l'était accordé de temps en temps. Les oeufs prolongeaient la vie et la force. Mon père, qui n'avait jamais dit non à aucun, était parvenu à un âge au moins deux fois plus avancé que la normale. Et, sur le tard, quand il aurait dû se trouver ralenti, il avait épousé ma mère et lui avait fait quatre enfants... Octavia E. Butler Enfants de sang
La femme qui chevauchait comme un homme, jambes écartées de chaque côté de la selle, portait des bottes en cuir renforcé, des pantalons de cavalerie en daim, des vêtements de laine doublés de fourrure blanche. Sa main gauche était enfilée dans un gant d'archer, d'un vert très sombre, qui lui couvrait l'avant-bras jusqu'au coude. Dague et carquois encombraient sa ceinture et un grand arc à double courbure pointait dans son dos. Ses longs cheveux roux étaient rassemblés en une natte unique qui lui descendait jusqu'aux hanches. Tout en elle respirait l'opulence, la réussite. Elle savait gagner de l'argent et avait décidé de le montrer. Sans doute pour susciter le respect autour d'elle, voire la dévotion. « Bonjour, étranger », dit-elle d'un ton moqueur ou pouvant passer pour tel. Le regard bleu de cette femme semblait traverser Zeite sans vraiment s'y arrêter, comme une flèche ralentit à peine en trouant un drap. Observé ainsi, il se sentait plus creux et plus fragile que des os d'oiseaux... Thomas Day La Bête du loch Doine
Aujourd'hui maman m'a appelé monstre. Tu es un monstre elle a dit. J'ai vu la colère dans ses yeux. Je me demande qu'est-ce que c'est qu'un monstre. Aujourd'hui de l'eau est tombée de là-haut. Elle est tombée partout j'ai vu. Je voyais la terre dans la petite fenêtre. La terre buvait l'eau elle était comme une bouche qui a très soif. Et puis elle a trop bu l'eau et elle a rendu du sale. Je n'ai pas aimé. Maman est jolie je sais. Ici dans l'endroit où je dors avec tout autour des murs qui font froid j'ai un papier. Il était pour être mangé par le feu quand il est enfermé dans la chaudière. Il y a dessus FILMS et VEDETTES. Il y a des images avec des figures d'autres mamans. Papa dit qu'elles sont jolies. Une fois il l'a dit. Et il a dit maman aussi. Elle si jolie et moi quelqu'un de comme il faut. Et toi regarde-toi il a dit et il avait sa figure laide de quand il va battre. J'ai attrapé son bras et j'ai dit tais-toi papa. Il a tiré son bras et puis il est allé loin où je ne pouvais pas le toucher. Aujourd'hui maman m'a détaché un peu de la chaîne et j'ai pu aller voir dans la petite fenêtre. C'est comme ça que j'ai vu la terre boire l'eau de là-haut... Richard Matheson Journal d'un monstre
Jordy Verrill était seul sur sa propriété bordant Bluebird Creek quand la météorite traça son sillage de feu à basse altitude et s'enfouit dans la rive orientale du ruisseau. Le ciel du soir, lumineux vers l'ouest, violet au-dessus de sa tête, noircissait à l'est où luisait le cierge magique de Vénus. On était le 4 juillet ; Jordy comptait aller en ville admirer le vrai feu d'artifice lorsqu'il aurait fini sa dernière parcelle d'érables à sucre, qu'il s'occupait d'entailler et de panser. Mais même les gros soleils allumés en fin de spectacle ne valaient guère le bolide au corps brillant qui avait fendu la voûte céleste d'un crachotement rouge terne... Stephen King Mauvaise herbe
Où avait-il abouti ? Le sol était dur, glissant, l'air noir et puant. Aucun autre détail ne se signalait. Hormis son mal de tête. Allongé sur le sol moite, Festin gémit avant de dire : « Bâton ! » Que le fût en aulne refuse de venir dans sa main indiqua au magicien qu'il courait un danger. Il s'assit. Faute de disposer de son bâton pour émettre une clarté adéquate, il claqua des doigts et prononça un Mot afin de produire une étincelle dont jaillit un feu follet crachotant qui roula sur lui-même. « Monte », dit-il. La boule bleue, oscillante, s'éleva jusqu'à éclairer une trappe en voûte, si loin au-dessus de lui qu'en s'y projetant il vit son propre visage réduit à un point pâle dans l'obscurité douze mètres plus bas. La lumière ne tirait nul reflet des parois humides, tissées de nuit par magie. Il réintégra son corps. « Éteins-toi. » Le feu follet expira. Festin s'assit dans le noir et fit craquer ses phalanges. Ursula K. Le Guin Le Mot de déliement
Le docteur Mort tourne le dos au vent pour allumer une cigarette qu'il tire d'un étui en or. Elle est encore plus longue qu'une 101, avec un bout rouge et un dragon d'or sur le papier. « Pendant que tu regardais la mer, je suis sorti en catimini des pages de l'excellent roman que tu as dans la poche de ta veste. - Je ne savais pas que vous pouviez faire ça. - Oh, mais oui. Je viendrai te voir de temps à autre. - Le capitaine Ransom est déjà là. Il va vous tuer. » Le docteur Mort sourit et hoche la tête. « J'en doute fort. Vois-tu, Tackman, Ransom et moi, nous sommes un peu comme des lutteurs de foire ; nous faisons notre numéro sous des aspects variés, vingt fois, cent fois - mais c'est toujours pour la galerie. » Il expédie sa cigarette par-dessus la palissade, et pendant un moment on peut suivre des yeux la petite lueur de son bout enflammé, puis on la voit s'éteindre dans l'eau. Le temps de se retourner, et le docteur Mort a disparu. Il fait froid. Gene Wolfe "L'Île du docteur Mort et autres histoires"
Je me suis sentie tout à coup très seule, vulnérable. Une brise soufflait de la mer et me projetait du sable dans les yeux. Le soleil basculait vers l'horizon et il ferait bientôt froid. Au moment où les prémices de la panique montaient en moi, un homme est sorti de la maison en se frottant vivement les mains. Puis il a emprunté un sentier pavé dans ma direction. « Ravi de vous voir ici, Carrie. » Je me suis brusquement sentie idiote d'avoir envisagé que Zima ne vienne pas. « Salut », ai-je répondu, mal à l'aise. Mon hôte m'a tendu la main. Je l'ai serrée et j'ai perçu la texture légèrement plastique de sa peau artificielle. Aujourd'hui, elle était gris étain. « Allons nous asseoir sur le balcon. Le crépuscule est un beau spectacle, n'est-ce pas ? » J'ai acquiescé : « En effet. » Il s'est détourné, s'est dirigé vers la maison. Ses muscles, contractés par la marche, saillaient sous sa peau à la couleur métallique. Des éclats pareils à des écailles sur la chair de son dos tissaient comme une mosaïque de puces réfléchissantes. Il était aussi beau qu'une statue ; une panthère puissante et déliée... Alastair Reynolds Bleu Zima
Ma femme et mes filles ne me comprenaient pas. Elles se plaignaient de tout ce sang qui giclait dans la maison quand j'empaillais une bête. C'est ma femme qui le supportait le moins. Elle ne supportait pas grand-chose, mais c'était une sainte. Saine, robuste, avec des bras maigres mais puissants. Une vraie paysanne. Futée et peu bavarde. Maintenant que j'y pense, elle ne parlait quasiment jamais. Seulement pour se lamenter lorsque j'empaillais ou pour nos filles. Là, elle devenait violente. Elle m'a menacé une fois avec une pelle. « Tiens-toi à l'écart de tes filles, vieux porc ! - Mais ils le font tous ! Pose ce truc et prépare à manger ! » Je ne parlais pas beaucoup non plus, j'essayais surtout de la calmer. Elle n'était pas méchante en fait, non. Elle s'occupait de la maison et ne parlait pas avec les voisins. Chez nous, le silence régnait. On vivait bien. Valerio Evangelisti "Cicci di Scandicci"
Voici les causes du désastre : Premièrement : l'estimation de la température de la planète était incorrecte. La balise n'aurait jamais dû être installée. Ce monde ne peut pas supporter davantage la vie humaine que les déserts glacés de nos pôles. Deuxièmement : mes compagnons sont tous morts. J'ignore au juste ce qui est arrivé ; sans doute des défauts d'encodage, une défaillance au cours de la transmission ou une erreur dans la réception de la balise. Quelle qu'en soit la cause, le résultat est le même. Ils ne se sont jamais réveillés. L'analyse de la balise en dira davantage, mais un premier diagnostic a révélé que des séquences entières de leur téléchargement étaient manquantes, ou altérées, ou dans un ordre chaotique. Les matériaux de leurs réceptacles ont été traités par le système de recyclage. Troisièmement : la plupart des dépôts sont perdus, endommagés ou inaccessibles. J'ai retrouvé le premier à treize kilomètres de son emplacement initial et à trois cents mètres au fond d'une crevasse. Mon scanner a indiqué qu'il se trouvait sens dessus dessous, encastré dans la glace. Il est bloqué là depuis déjà plusieurs centaines d'années et fait désormais partie du glacier. Pas question de descendre dans cette faille pour le dégager... Ray Nayler Sarcophage
« Des vampires, lâche Kevin. Ce sont tous les deux des vampires. - Qui ça ? » je demande entre deux coups de dents dans la pomme. Kevin et moi étions perchés à six ou sept mètres au-dessus du sol, dans un arbre de son jardin. Nous avions construits là une grossière plate-forme qui se voulait une cabane à la Tarzan. Kevin avait dix ans, j'en avais neuf. « Mr. Innis et Mr. Denofrio, m'assène Kevin. Ce sont tous les deux des vampires. » Je lève le nez du Superman que j'étais en train de lire. « Ce sont pas des vampires, je lui fais. Ce sont des coiffeurs pour homme. - Ouais. N'empêche que ce sont aussi des vampires. Je viens juste de m'en rendre compte. » Dan Simmons "La barbe et les cheveux : deux morsures"
Mr. John Philip Johnson ferma sa porte derrière lui et, descendant les marches du perron, sortit dans le matin éclatant avec le sentiment que tout allait pour le mieux de par le monde en cette journée splendide, car le soleil n'était-il pas doux et chaud ? n'était-il pas à l'aise dans ses chaussures ressemelées de frais ? et il savait qu'il avait choisi exactement la cravate assortie à la journée, au soleil et à ses pieds à l'aise, et, après tout, le monde n'était-il pas tout simplement un endroit merveilleux ? Bien que ce soit un petit homme, et que sa cravate soit peut-être un tantinet voyante, Mr. Johnson rayonnait d'un sentiment de bien-être lorsqu'il arriva en bas des marches et s'avança sur le trottoir malpropre, et il sourit aux gens qui le croisaient, et certains lui rendirent même son sourire. Il s'arrêta au kiosque du coin et acheta son journal en lançant un « Bon-jour » plein de conviction au vendeur ainsi qu'aux deux ou trois personnes assez fortunées pour passer par là en même temps que lui. Il n'oublia pas de remplir ses poches de bonbons et de cacahouètes, puis il se mit en route vers les quartiers résidentiels. Il passa chez un fleuriste et acheta un oeillet pour sa boutonnière, mais il s'arrêta presque aussitôt pour donner cet oeillet à un petit enfant dans sa poussette, qui le regarda sans mot dire avant de sourire, et Mr. Johnson lui rendit son sourire, et la mère de l'enfant regarda Mr. Johnson durant une minute et sourit à son tour... Shirley Jackson Un jour comme les autres, avec des cacahouètes
Avant leur départ pour Mars, on les appelait les « explorateurs de la nouvelle frontière ». Après le crash dans un désert martien qui avait tué tout l'équipage à l'exception - miraculeuse - de Bill Jenner, ce dernier cracha plusieurs fois cette formule au vent incessant chargé de sable. Il s'en voulait d'avoir éprouvé de la fierté en l'entendant prononcer la première fois. Au fil des kilomètres, sa colère se calma. Le noir chagrin que la mort de ses compagnons lui avait inspiré se changea en morne grisaille. Peu à peu, il s'avisa qu'il avait commis une terrible erreur de calcul. Il avait mal jugé la vitesse du vaisseau. D'après son estimation, il devrait couvrir à pied cinq cents kilomètres pour rejoindre la mer polaire peu profonde que ses camarades et lui avaient vu scintiller depuis l'espace ; l'astronef avait franchi en un éclair une distance considérable avant de s'abîmer dans le désert. A.E. van Vogt Le Village enchanté
Donc vous voulez que je vous parle d'Hayley. Non, j'ai l'habitude. Enfin, je devrais. On ne s'intéresse jamais qu'à ma soeur. C'était une journée sinistre et pluvieuse d'octobre ; l'air sentait les feuilles mortes. Les tupélos noirs qui bordaient le terrain de hockey sur gazon avaient rougi, comme une piste d'empreintes de pas sanglantes laissée par un géant. J'avais une interro de français et je devais prévoir une semaine de menus végans pour quatre personnes en cours de science de la consommation. Vers midi, Hayley m'a textée de Californie. Je sèche les cours. Q et moi on roule vers le festival là !!! Je l'ai ignorée. Elle adorait me taquiner avec les joies de la vie en fac. Je l'enviais, mais je refusais de lui donner la satisfaction de le montrer. Dans l'après-midi, maman m'a textée. Tu as des nouvelles d'Hayley ? Non. La loi du silence, entre soeurs, c'était sacré. Son petit ami resterait un secret. Si tu en as, appelle-moi de suite. J'ai rangé mon phone. Elle était du genre surprotecteur. Dès mon retour du hockey, j'ai compris qu'il y avait un loup. Dans l'allée était garée la voiture de ma mère qui ne sortait jamais si tôt du boulot. La télé était allumée au sous-sol. Maman la regardait, toute pâle. D'une voix étranglée, elle a dit : « La résidence universitaire m'a appelée. Hayley est partie à un festival de musique. Il y a eu une fusillade. » Ken Liu Pensées et prières
« La matrice tire son origine des jeux d'arcade, dit la voix off, des premiers programmes graphiques et des expériences militaires sur les prises crâniennes. » Sur le Sony, une guerre cosmique en deux dimensions disparut derrière une forêt de fougères calculées pour démontrer les possibilités spatiales des spirales logarithmiques ; puis défilèrent des images militaires d'un bleu froid, animaux de laboratoire branchés sur des appareils de tests, casques reliés à des commandes de tir de tanks ou d'avions de chasse.? « Le cyberespace. Une hallucination consensuelle ressentie au quotidien, dans le monde, par des milliards de techniciens autorisés, par des enfants y découvrant des concepts mathématiques... Une représentation graphique des données extraites des mémoires de tous les ordinateurs du système humain. Une impensable complexité. Des traits lumineux alignés dans le non-espace de l'esprit, des amas et des constellations d'information. Tels les éclairages d'une ville qui s'éloignent... » "Neuromancien" [extrait] William Gibson
Les entretoises en titane, d'un diamètre de crayon, n'étaient pas conçues pour supporter l'impact. Les parois de pressurisation, minces comme des feuilles de papier, avaient fléchi et éclaté, éparpillant les débris dans le vide et sur un kilomètre carré de sol lunaire. Un instant avant l'impact, elle avait pensé à vider les réservoirs. Il n'y avait pas eu d'explosion, mais même un atterrissage en douceur aurait détruit le Moonshadow. Dans l'étrange silence, le fragile vaisseau s'était brisé et disloqué telle une canette broyyée. Elle se redressa sur le sol lunaire gris et regarda alentour. Son ombre s'étalait devant elle, flaque d'encre affectant une forme humaine fantastiquement étirée. Le site, chaotique, stérile, se présentait en lavis soutenus de gris et de noirs. « Grandeur et désolation », souffla-t-elle. Dans son dos, le Soleil frôlant les montagnes allumait des reflets sur les échardes de titane et d'acier éparpillées sur la plaine grêlée. Patricia Jay Mulligan considéra ce paysage accablant et s'efforça de retenir ses larmes. Geoffrey A. Landis Marche au soleil
Quelque chose me contraignait à rester là, comme si une main gigantesque se fût posée sur ma nuque. Une idée me traversa l'esprit. Je regardai le soleil et sursautai : quatre ou cinq fois plus gros qu'à l'ordinaire, rouge sang mais pourtant loin de se coucher, il était suspendu à quarante-cinq degrés au dessus de l'horizon. Aucune parcelle de chaleur ne semblait en émaner : cet astre était froid ! D'instinct, j'avais d'abord admis comme allant de soi me trouver toujours sur Terre, mais je comprenais que c'était impossible. J'étais forcément arrivé sur une autre planète, gravitant autour d'un autre soleil - une planète glacée couverte d'une neige née de l'air congelé. La terrible réalité de ma situation me transperça : j'évoluais sur un monde pétrifié sous les rais d'un soleil mort ! John W. Campbell Le Ciel est mort
Mon portable vibre. Je paie le taxi. Je m'époumone : « Les enfants, papa est rentré ! » Un ballon de foot traîne sur la pelouse. Mon téléphone vibre à nouveau. Je regarde l'écran. Liz. J'appuie sur le bouton sans y penser. Je trébuche sur un gant de baseball. La voix dans l'écouteur monte et descend en montagnes russes. « Il faut que je te parle. » Une pointe me traverse le coeur. « Moi aussi. - Je ne sais pas à qui le dire. Même Nathan, je ne suis pas sûre qu'il me croirait. » Je couvre le micro de la main et crie : « Jérôme ! Charles ! » « J'ai fait vérifier les données, murmure Liz. J'ai fait amplifier les courbes. Et le résultat est là, presque imperceptible. J'ai refait trois fois les tests. » Un cri traverse le quartier. Le chien des voisins hurle. Un picotement dans ma nuque. « Charles ! Jérôme ! » Des sirènes de police percent l'air. Olivier Caruso Ex Silentio
Le film se déroulait dans mon esprit, clair comme de l'eau de roche, et je me retrouvais dans la cellule 14 de la Fusée Quatre tandis que les minutes s'égrenaient et que les parois vibraient chaque fois qu'avait lieu l'explosion qui lançait l'un des engins ; les dix hommes dont je faisais partie patientaient là, dans leur hamac, prisonniers à l'intérieur de cette boîte de métal sans fenêtres et de forme bizarre. On attendit jusqu'au moment où l'énorme main de géant s'abattit sur nous et que son soufflet nous enfonce dans les ressorts de nos couchettes, nous écrasant à nous étouffer, alors qu'on luttait pour respirer, que le sang nous rugissait dans la tête, que notre estomac se soulevait en dépit de toutes les pilules qu'on nous avait fait ingurgiter et qu'on entendait rire le géant. Broum ! Broum ! Broum ! Il semblait que ces soufflets ne s'arrêteraient jamais ; ils nous martelaient le ventre, nous coupaient le souffle ; on entendait vomir un gars, un autre sanglotait et le Broum ! Broum ! meurtrier riait toujours. Puis le géant cessa de rire, de nous souffleter, et on sentit à nouveau ce corps douloureux et tremblant qu'on était surpris de redécouvrir. Walter Millis jura tout son saoul dans le hamac au-dessous de moi, Breck Jergen, notre sergent d'alors, se débarrassa péniblement de son harnais pour venir voir où nous en étions, puis, dans le brouhaha, une voix faible, cassée, annonça, hésitante : « Breck, je crois que je suis blessé... » Edmond Hamilton Comment c'est là-haut ?
Debout dans la salle de bain, Adam récita l'incantation griffonnée sur la serviette en papier, s'attendant presque à voir quelque apparition au regard mauvais prendre sa place dans la glace une fois la dernière syllabe prononcée. Dans son cou, la clapet se courba puis se détacha dans un petit bruit sec. Adam se saisit de la plaque de peau avant qu'elle ne tombe et la déposa sur une feuille d'essuie-tout bien propre. Il avait du mal à voir l'intérieur de l'ouverture, tout en n'étant pas certain de le vouloir véritablement, mais il trouva le port au toucher sans souci. Il retourna dans la chambre, prit la carte mémoire sur la table de nuit avant de s'allonger, prenant soin de baisser l'intensité des lumières. [...] Adam positionna la carte mémoire. Greg Egan La Vallée de l'étrange
Un épi de blé noir sur fond rouge. L'épi s'étirait en amande pointue, on ne pouvait s'empêcher de penser à la lame d'une épée. Sable sur lit de gueule, Merlin ne connaissait pas les mots, il ne savait rien de l'héraldique, il ne savait rien du monde. Le dessin très stylisé se trouvait sur un rectangle de tissu synthétique, un drapeau attaché à la lance d'un equites abattu. En voyant le dessin au bout de la lance couchée de ce garçon que Marie, la sage Marie avait allongé d'une balle en pleine tête, il se souvient d'avoir formulé ces mots à voix haute pour la première fois : la dame des moissons, avec un frisson de peur et de fascination comme s'il avait été capable alors de distinguer dans l'avenir son propre chemin, ses propres transformations. Les autres restaientsaisis par l'arrivée soudaine des quatre puppies, et la surprise d'avoir vu l'equites sortir du chemin, sa lance accrochée au dos portant l'étendard de l'épi. Celui-là avait failli les avoir tous, jusqu'au sacrifice d'Ishmaël... Laurent Kloetzer La Confirmation
Il y aura des gens pour vous affirmer que l'habit fait le moine et, en général, ils ont tort. Toutefois, il serait justifié de dire que, quand le jeune marquis en devenir avait enfilé ce manteau pour la toute première fois, se contemplant dans le miroir, il s'était alors redressé et sa posture modifiée tant il savait, à observer son reflet, que le personnage qui arborait un tel manteau n'était pas un adolescent quelconque, pas un quelconque chapardeur et trafiquant de faveurs. Le garçon revêtu du manteau qui, à l'époque, était trop grand pour lui, avait souri à son image et s'était remémoré une illustration vue dans un livre : le chat d'un meunier dressé sur ses deux pattes de derrière. Un chat décidé, habillé d'un beau manteau et de grandes et fières bottes. Aussi s'était-il attribué un nom. Un tel manteau, il le savait, était d'un genre que ne pouvait porter que le marquis de Carabas... Neil Gaiman Comment le marquis retrouva son manteau
De toutes les personnes qu'elle connaissait, Eleanor Voigt avait le métier le plus étrange : travailler huit heures par jour dans un bureau où il ne se passait rien. Son emploi consistait à surveiller un placard mural. Sa table comportait un bouton qu'elle devait pousser si quelqu'un sortait de ce réduit. Il y avait au mur une grande horloge. A midi pile, Eleanor allait déverrouiller la porte du local avec la clé qu'on lui avait confiée. Nu, il ne comportait ni trappe d'accès, ni panneau dérobé ; elle avait pris soin de l'inspecter. Il s'agissait d'un placard vide, point final. Si elle remarquait quoi que ce soit d'inhabituel, elle était censée regagner sa table et appuyer sur le bouton... Michael Swanwick Les Légions du temps
Plongez dans Bifrost n° 77, un numéro captivant de la revue phare de la science-fiction française. Découvrez un récit inédit de Mélanie Fazi, des dossiers thématiques et des critiques percutantes pour les amateurs d’imaginaire.