FeniXX réédition numérique (HB Éditions)
Il y a d'abord Arnaud ; puis Claude. Ou peut-être l'inverse. Deux hommes que tout sépare, sauf leur commune date de naissance. Arnaud devient Claude, Claude devient Arnaud. Ce premier roman de Claire Moracchini explore une veine fantastique, sans pour autant abuser des effets spéciaux : l'auteur a su se laisser guider par ses personnages, dont Substitution ne raconte rien d'autre que la quête d'eux-mêmes. Subtil questionnement sur l'énigme du double, réflexion à propos de l'identité, de l'altérité et de la barrière ténue qui les sépare, ce texte est aussi et avant tout un très agréable divertissement.
Quand manquent les certitudes, quand le doute sur soi s'insinue, les monstres sont partout, prêts à envahir nos existences quotidiennes. Alors, la vie la plus banale peut sombrer dans le drame. D'une plume ironique, souvent féroce, Jacqueline Weyl s'applique à décrire ce basculement vers le néant, les menaces de la maladie, de la solitude, de la mort.
Un Don Juan pervers, un mystérieux milliardaire allemand, des couples qui se font et se défont, de jeunes Européens cosmopolites, un bourreau nazi mélomane, un mort qui ne l'est pas vraiment, une amante solitaire, un petit fonctionnaire africain et sa soeur junkie à Harlem, un ethnologue pris dans le cauchemar d'une dictature de l'avenir, tels sont les personnages, tantôt tragiques, tantôt comiques, qui peuplent ces dix nouvelles écrites par les lauréats et les membres du jury du 13e Concours Francophone de la Nouvelle de Palaiseau. La variété des talents et des styles ici réunis démontre une fois de plus la capacité de l'écrit à nous faire sourire, rêver, compatir, bref à nous divertir de mille et une manières, toutes différentes les unes des autres, et pourtant toutes citoyennes de l'unique et indivisible République des Lettres.
Du fin fond de la France profonde aux ghettos noirs d'Amérique, ces cinq nouvelles de Sylvie Weil nous parlent de destinées féminines affrontées à la guerre, à l'amour ou à... l'ennui. Comment échapper au carcan du conformisme, à la bienveillance étouffante ou à l'indifférence non moins nuisible des parents, du village, de la ville anonyme ? Chacun(e) se reconnaîtra dans l'une ou l'autre de ces histoires minuscules dont l'accumulation, au bout du compte (et des contes), produit l'Histoire majuscule. Et, ce qui ne gâte rien, ces manières de biographies miniatures sont servies par une plume superbe, aussi élégante que précise.
La guerre d'Algérie - qu'il a vécue - obsède l'auteur. Il nous la rend si proche que nous apprenons à reconnaître, dans l'histoire d'hier, la terreur et le sang d'aujourd'hui. L'Algérie blessée, c'est cette femme : Tala, la source, la fontaine : « Je suis descendue, comme un désir d'eau et de sel, d'une colline des Babors, entre terre et feu (...). Il ne me reste du village qu'une haute fumée lointaine dans la mémoire ». Blessée, cette femme, entre traditions familiales et désir de liberté, blessée entre l'amour pour ce professeur français - son Rimbaud de Clignancourt ! - et les frères révoltés en guerre contre la France. « Entre, la mer ! Que viennent les vagues de demain ! Nous saurons bien trouver le chemin qui sauve. Je vous l'inventerai, ce chemin, je le choisirai, à m'y perdre ». Dans la guerre infiniment renouvelée, Tala dit l'espoir impossible de la source de jaillir encore, toujours.
Née en 1906, Eva raconte son siècle : de l'extraordinaire lycée autogéré de Varsovie, où elle fréquente le pédagogue Janusz Korczak, à la première expérience (1927) de semi-liberté pour des mineures délinquantes à Bruxelles ; puis, la guerre commencée en internement à Gurs et terminée comme colonel anglais, chargée des rescapés des camps ; enfin, la reconstruction des services sociaux en Europe. « Copyright Electre »
Atteinte d'un cancer des ovaires, Anne Matalon a dû se battre, et pas seulement pour sauver son corps : si c'est de la chimiothérapie qu'il s'agit ici, c'est que celle-ci attaque les mots autant que les cellules. Ce que raconte ce livre, c'est l'histoire d'un combat total, sans merci, à la vie à la mort. Le miracle vient de ce que l'auteur réussit à nous émouvoir profondément sans jamais larmoyer sur son sort, bien au contraire : on sourit souvent en lisant « Chimiofolies », et aussi la fiction qui suit ce témoignage : La route de Saint Antoine. À qui s'interroge sur la fonction de la littérature, Anne Matalon propose cette hypothèse : raconter, n'est-ce pas la continuation de la lutte par d'autres moyens ? L'application qu'elle en a tirée en écrivant ce livre vaut le détour. À lire et à relire, car il y a là de quoi penser d'urgence !
Près d'une carrière, Laurent se bat à mains nues avec la mort. Au coeur du XVIIe siècle, Claude Degueltes, poète de son état, périt sur le bûcher, par amour pour sa cousine et par haine de tout pouvoir, et Heinrich von Astel est égorgé par des chiens, au bord d'une fosse. Autant de destins, autant de nouvelles venues d'Europe à travers les temps. Même dans la splendeur du jour, chaque personnage de ce livre s'abandonne à ses démons familiers, à sa nuit intérieure peuplée d'abeilles, de faucons ou de fleurs. Leurs histoires s'achèvent sur l'immobilité des corps et le mystère d'un regard.
Le meilleur d'Ana, c'est ce qui la révélera à elle-même et aux autres comme un être libre et autonome. Le meilleur d'Ana, c'est ce qui lui permettra d'échapper à cette île où elle a vu le jour, cette île au milieu de l'océan comme elle fut, elle, au milieu de sa mère durant neuf mois. Le meilleur d'Ana, c'est ce qui lui permettra d'échapper à ce qui ressemble trop à son avenir. Le meilleur d'Ana, ce sera enfin ce qui l'aidera à briser le dernier des cercles qui la retiennent prisonnière de l'enfance, en devenant capable d'aimer et d'être aimée. Quand tu aimes, il faut partir, écrivait Cendrars. On se laisse volontiers embarquer dans ce récit de passage auquel une prose sobre et sensible confère la force d'évidence d'un poème. Marc Le Piouff avait déjà donné un aperçu de son talent dans Les silences à venir, son premier recueil de textes courts paru en 1997 chez HB Éditions. Il le confirme par la grâce et la maîtrise qui font Le meilleur d'Ana.
Jean Grégor continue, avec ce deuxième livre, l'exploration du "continent philéen" entamée avec les Contes philéens. De ce continent, Eric Fottorino écrivait dans Le Monde : "Il ressemble à s'y méprendre à notre quotidien, mais un quotidien exacerbé, qu'un géant invisible observerait avec une loupe, ou dont il saisirait les reflets dans un miroir grossissant". La loupe assiste à la renaissance des souvenirs chez un passant, devant une photographie, dans la vitrine d'une agence de voyages. Elle accompagne les comportements d'amateurs de motos vers la mort annoncée. Elle décortique l'embarras du Pomol émigré, fasciné par un téléviseur d'occasion, et condamné à tous les malheurs parce qu'il est Pomol. Elle suit un jeune drogué, et le patron qui tente de le sauver, elle s'attarde derrière les guichets d'une banque dans les petits conflits permanents entre employés, chefs de bureau, clients. Elle lit les signes d'émotion imperceptibles d'un amour défendu.
Les histoires contées par André Viola se déroulent sous toutes les latitudes : l'Île de Nosy Boraha, les pentes du Kilimandjaro, un circuit touristique en Grèce, le cratère de l'Etna... Voilà pour l'exotisme. Mais, pour l'amateur de peintures, pour le brocanteur du cours Saleya, pour l'employée de bureau sans charme, pour la bugadière coupée de ses racines, l'étrange est ailleurs : c'est la haine mesquine ou sauvage, la tromperie installée et, sans rivage, la solitude.
Un étrange roman... Un interrogatoire à deux protagonistes, dans une pièce où ne tombe aucune lumière directe, dans le chuintement d'un magnétophone qui déroule sans fin des bandes répétitives... Les questions réveillent d'autres temps, d'autres lieux, d'autres personnages : des jours, une nuit, Venise, une église, un gardien, un enfant, une histoire de tableaux et de meurtre. Ces deux domaines de cauchemar, troubles et enchevêtrés, mais toujours acceptés comme des évidences, servent de cadres, au sens propre, au sens figuré, aux seules vraies présences du récit : les tableaux d'un certain Victor C.... Victor C comme Vittore Carpaccio, le peintre vénitien du XVIe siècle. Est-ce un hasard si tant de tableaux de ce peintre furent détruits par le feu, et si l'on s'interroge toujours sur leur authenticité ? Un interrogatoire sur un interrogatoire, des questions posées sur le vrai et le faux, sur le vrai du faux. Vraiment, un étrange roman...
C'était en 1956. La guerre d'Algérie (on ne disait pas officiellement la « guerre », ce n'était que révolte à mater...) exigeait de plus en plus d'effectifs. Après les troupes de métier, les classes de réserve furent « rappelées ». Parmi elles, se trouvaient des hommes que la vie avait déjà mûris, qui s'étaient forgé des convictions, qui avaient noué des liens. Quelques-uns se révoltèrent, arrêtèrent des trains, tentèrent le refus d'obéissance. « Le déserteur », de Boris Vian, devint chanson interdite. Certains des « rappelés » réfractaires furent versés dans des troupes spéciales, au Maroc. Roland Perrot était du nombre. Il raconte l'histoire du « commando noir », un bagne militaire dans le Rif lui aussi soulevé, digne du « Biribi » décrit en 1890 par Georges Darien. Des hommes avaient vécu cela. Beaucoup moururent. Roland Perrot voulut témoigner : « Je veux que mes amis ne soient pas morts pour rien. Puisse ce méchant livre leur rendre, un instant, les couleurs de la vie, puisse-t-il, surtout, dégoûter à jamais ses lecteurs de la guerre, de toutes les guerres. »
On ne sait pas grand-chose de ces femmes et de ces hommes ; pas même leur nom parfois. Ce sont des rencontres, presque fortuites, mais pas tout à fait inattendues. Que sait-on des gens qui vont lire ces quelques histoires ? Sont-ils très différents de ceux dont il est question ici ? Mais si une connivence doit s'établir et servir de fil conducteur dans ce parcours amical, c'est sur le regard que se nouera cette alliance. N'est-il pas le premier langage des hommes ? Ceux de ce livre sont presque tous surpris en flagrant délit d'attention, à l'instant où, d'un regard neuf, d'un oeil soudain nu, ils construisent le monde. Frêle édifice éphémère, ou rempart définitif contre l'oubli et la mort, cela dépend des circonstances, de l'humeur des personnages, de la fantaisie de l'auteur. Mais, en fin de compte, tout se décide selon le regard du lecteur.
Le continent philéen n'existe nulle part, mais nous le connaissons. On y boit des « zonas », on paye en « dogmes », mais l'encombrement des villes, l'absurdité des déplacements, les impasses de la science, les bonheurs et les malheurs de l'amour, évoquent des pays familiers. Pays qu'ont envahis les « nouvelles maladies », pays que parcourent, dans des bus bondés, des hommes et des femmes taraudés par la question : « où donc est la logique ? ».
Une banlieue déshéritée, le dernier jour de classe ; en lycée professionnel, la journée promet d'être difficile. Au contraire, pour le prof-narrateur de ce récit, l'école ramollit : personne ne frappe, chacun joue son rôle, les élèves font même du théâtre. Mais quand le décor n'est pas assez solide, le lycée dérape... Cette fin d'année ne ressemblera à aucune autre. Un livre conseillé à ceux qui pensent le plus grand bien de l'école.
Sept visages de l’amour, sept façons de s’aimer : Annie Mignard explore avec justesse et sensibilité les passions qui traversent nos vies.
Laure, l'héroïne de ce roman, n'est pas de ces enfants malheureux que la misère des banlieues conduit au pire. Et pourtant, une nuit de folie, elle participera à une « équipée sauvage » : elle sera - sans que soit discutée ici sa part de responsabilité - l'actrice avec d'autres d'un drame meurtrier. Par quelle dérive l'adolescente intelligente, cultivée et sensible, est-elle passée du « mal vivre » au geste fatal ? Gérard Lambert, assistant social en milieu pénitentiaire, tente de répondre à cette question. Ni justicier, ni partisan, il s'efforce de comprendre la rage et l'insolence qui inspirent à Laure et à Philippe ce qu'ils pensent être l'absence de sens de la société ; il s'interroge sur l'enchaînement des refus qui les fait basculer dans la violence. Sans oublier l'horreur de l'acte final, la souffrance et la mort, il cherche à éclairer, chez Laure, le sombre mélange d'amour et de haine, de solitude et d'exaltation, d'eau et de braise. H.B.
Claire Jeannerod brosse avec simplicité un drame paysan. D'apparence, rien ne se passe à « La Peine », la ferme où vivent Paul, sa femme et son fils. Les saisons commandent : semailles, fenaison, moissons, labours. Michel travaille en suivant son père : il ébarbe les branches quand celui-ci les a coupées, il débarrasse les champs des pierrailles qui les encombrent : « elles remontent des entrailles de la terre vers la surface et l'écorchure du sillon de la charrue les fait un jour jaillir de leur lit d'argile ». Pourtant le monde est là, troublant le retour monotone des jours : les « parisiens » en résidence secondaire, la fille délurée à la mauvaise réputation, le cousin tellement dégourdi. Aux silences des taciturnes répond la rumeur du village : Michel serait allé avec cette fille... le sida... la visite médicale menaçante... Quand on a tant de mal à parler, comment affronter les bruits qui courent ? Le malheur sera le plus fort. Et la folie tuera plus sûrement que l'improbable maladie.
Treize nouvelles, autant d'images dont la diversité s'épanouit depuis des manières de fioretti - comme Saint-François d'Assise, l'auteur sait entendre le langage des bêtes -, jusqu'à des visions cauchemardesques à la Hitchcock... Des vignettes sonores, souvent : il y est question de paroles et de musiques qui se croisent, parfois sans se rencontrer, - le bel apologue Adèle et Joseph -, de chiens mélomanes et d'ânes soprano, de l'Éden inauguré par la fauvette babillarde au quatrième jour de la Création, ou encore de la descente dans l'enfer métropolitain d'un étrange Monsieur Blackbird... Qui aura le dernier mot, du quidam Descartes et de la jument, de la tourterelle et du curé, de la mouche et du rescapé du désert ? Où est le rêve, où est la réalité ? Il est des cauchemars tangibles... L'auteur, ancien journaliste et éditeur à Ouest-France, retrouve ici son regard d'enfant pour transfigurer ce monde qui est le nôtre. Loin des faits divers, il peint en naïf des miniatures pleines de fantaisie, une fantaisie dont on oublie trop facilement qu'elle est aussi celle des faits humains. Ou animaux. Ou les deux à la fois : ainsi, on se - souviendra qu'à l'enterrement de Mozart, seul un petit chien suivait le cercueil.
L'univers d'Édith Weibel baigne dans des lumières douces : celle des chemins bordés de haies dans la campagne, celle des lampes veillant au bord des nuits solitaires. Il s'encadre dans des décors connus : le jardin, le village, les bistrots familiers. Il se nourrit des conflits quotidiens, des enfances mal digérées, des tromperies comme pièges où trébuchent les vies simples. Heureusement, dans le brouillard triste, quelques rayons clignotent : l'amitié ronronnante d'un chat, la promesse d'une rencontre, et, tenace comme la bougie vacillante allumée par une héroïne, au-delà du noir, l'espoir.
« Tu es de plus en plus taciturne, desséché, racorni, m'a dit ma femme, tu ne t'intéresses plus qu'à ton jardin de sauvage, à ta forêt vierge, à ton arbre... ton Arbre ! Tu disparais dedans pendant des heures. Tu n'es plus un gamin, pourtant, pour grimper aux arbres, comme ça ! Et puis tu ne me parles plus jamais de ce que tu fais, de ton travail, de ton bureau, de rien... ». Je n'ai pas répondu ; c'est vrai que tout cela, qui faisait mon train-train de vie habituel depuis des années, a cessé de m'intéresser. Je me rends compte, tout d'un coup, de la place que cet arbre, l'Arbre, a prise, peu à peu, dans mon existence.
Jean est noir. Du moins, c'est ce que lui enseigne le regard des autres. Mais Jean, lui, sait bien qu'il n'est pas noir, ou alors ce ne peut être qu'un énorme malentendu, une erreur génétique. Jean monologue, il ressasse ses souvenirs, interrompu de temps en temps par Georges, le psychiatre, et par un épouvantable cauchemar qui lui ferait prendre les jambes à son cou si des sangles ne le maintenaient attaché sur son lit. Pourquoi suis-je noir ? Les ravages de la mystification raciale dans l'inconscient où, pour la tranquillité de l'esprit, tous les chats devraient toujours rester gris.
Max Drouin est passé, entre février 1944 et mai 1945, des prisons de Vichy - où il avait été interné comme résistant - aux camps trop fameux de Dachau, de Weiss-See, de Schneiderhau, d'Ohrdruf et de Buchenwald. En un peu plus d'un an, il connaît le sort des détenus « politiques » sous toutes ses formes : cellule, camp de travaux forcés, camp-mouroir. Sans doute n'a-t-il pas fait partie des convois juifs envoyés au crématoire, mais il a tout connu des poux, de la faim extrême, du froid, de la perte des forces, de la pleurésie, du wagon plombé, des humiliations et des violences ; on n'ose dire etc. Alors, par quel miracle ce livre donne-t-il un grand coup de fouet au moral ? Quelle gaieté grave permet de sortir comme revigoré d'un tel défilé d'ignominies ? C'est le miracle du courage et de l'espoir sans faille qui guide Max Drouin pendant ces quinze mois de misère et de mort. L'homme s'est trempé le caractère dans les équipes des Auberges de jeunesse, au temps du Front Populaire, il garde au coe
Une SDF - puisque on ne dit plus les "sans-logis" - campe sous une toile, parmi d'autres errants, perdus comme elle. Mais il lui vient un étrange cadeau : une loterie lui attribue une robe de mariée. Que faire du voile, du tulle et de la soie dans la boue d'un camping, sans fiancé à son bras ? Ce sont les "Noces de toile" : Françoise Sigoillot brosse le tableau d'un monde incohérent, où l'innocence côtoie le vice, où le bonheur n'est jamais loin de la misère. Des auto-stoppeuses découvrent une cité en perdition, une chômeuse - prête à accepter n'importe quel emploi - se retrouve garde-malade d'une petite vieille environnée d'araignées, une grand-mère se voit condamnée au réduit par sa descendance avide... Quant à "L'arche de Zoé", il faut entrer dans son univers, souriant et horrible, d'enfants et de chats abandonnés, pour toucher de près le talent de l'auteur à décrire l'insolite, l'horreur et la tendresse mêlées.
Parvient-on jamais, au cours d'une vie, à combler les manques et l'absence ? Alfred-Irakli, le narrateur, a dû imaginer, rêver, se construire de toutes pièces un fantôme de père... Il dit aussi la souffrance de l'exil, du pays perdu, inaccessible, la Géorgie, qu'il ne connait que par ouï-dire, un pays qu'il invente comme il a inventé son père... Comment l'imaginaire construit et détruit tout à la fois un être partagé entre deux identités... Le « beau voyage », c'est celui qui mène à la patrie réelle, la patrie intérieure.
Un recueil de nouvelles comme une galerie de portraits. Quelques-uns des modèles vont par couple : Claude qui reste et Béatrice qui s'en va, Hubert et Sandra enchaînés dans leurs caricatures, Jeanne et Paul enveloppés dans leur tendresse usée. D'autres vont seuls : la minuscule Constance et son sérieux d'enfance, le petit Victor sur son nuage, Gabrielle pédalant sur la route vers un amour absent, René le "simple" amoureux, Stéphane en rupture de ville, Raoul le vantard... Tous cultivent dans la banalité quotidienne, un coin secret. À travers ses observations minutieuses, Philippe Napoletano rêve peut-être de rejoindre cette part de folie et de mystère. Et son livre commence comme un voeu : "J'aurais aimé être une vieille femme en tablier. Petite et sèche, le souffle rauque et les jambes arquées par les corvées, je me serais tenue debout près du poêle à bois rouge de chaleur. Dehors, la nuit serait noire depuis longtemps et, de la boue, s'élèverait une brume de fumier".