FeniXX réédition numérique (Edilig)
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Au sein de la génération des cinéastes américains des années soixante, Arthur Penn se veut, et s'affirme, singulier. La diversité de sa filmographie, la cohérence de ses discours (sur la recherche d'identité, dans un monde qui n'en facilite pas l'émergence), l'originalité de ses écritures, ont toujours passionné critiques et publics, surtout en Europe. Sa carrière en dents de scie et l'inégalité de son audience, sont à prendre en considération dans l'examen de son oeuvre, ne serait-ce que pour mesurer avec quelle obstination (face à un système de production qui supportait mal son indépendance de pensée), ce réalisateur s'est imposé par sa rigueur et la continuité de sa réflexion. Metteur en scène jugé intellectuel par ses pairs, et prétendument influencé par le cinéma européen, Arthur Penn propose, en réalité, le meilleur cinéma américain qu'on puisse fabriquer. Ce moraliste-né ajuste tous les projets qui lui sont proposés dans l'axe d'une problématique récurrente : entre la tentation de l'innocence perpétuelle et la fascination d'une maturité par ailleurs incontournable, ses héros cherchent, de film en film, à s'initier à l'art de vivre, dont le passage obligé se situe au coeur de la violence et de la solitude. Homme d'humour, qu'habite aussi un sens inné du tragique, Arthur Penn a su merveilleusement pratiquer le mélange des genres, pour dire, de façon souvent flamboyante, sa conviction que la vérité se mérite, et que son approche est parfois douloureuse.
Parce qu'il traîne derrière lui un pamphlet vengeur (Les valseuses, 1974), dans lequel il n'a cessé, depuis, de puiser l'essentiel de son inspiration, Bertrand Blier provoque des jugements qui correspondent très mal à la véritable nature de son oeuvre. En un quart de siècle d'activité créatrice, et dix films d'inégal intérêt mais d'audience certaine, le réalisateur de Tenue de soirée (sa dernière production) n'a cessé d'affirmer un niveau d'exigence morale et intellectuelle, que bien des auteurs français pourraient lui envier. L'image du dandy provocateur, cynique et misogyne, qui lui colle à la peau, ne résiste pas à une analyse sérieuse. Ce moraliste, qu'on dit désabusé, questionneur entêté de la relation amoureuse, et poète drolatique d'un absurde dérangeant, n'a cessé d'approfondir sa réflexion existentielle sur des registres d'expression inattendus et originaux. Seul véritable pamphlétaire - Mocky mis à part - du cinéma français contemporain, sa verve iconoclaste et très colorée s'est mise au service d'interrogations majeures. Non seulement elle dénonce le triomphe de la bêtise et des conditionnements sociaux de notre temps, mais elle s'affirme instrument d'investigation des morales désuètes qui nous gouvernent. Cinéma du scalpel, le cinéma de Bertrand Blier a choisi de se manifester sur le triple terrain de la marginalité, du fantasme, et de la démesure. C'est dire son originalité, son courage et son ambition. Si la vision du monde que propose cet auteur peut choquer, elle ne laisse jamais indifférent. On conviendra que cela mérite le détour.
Douglas Sirk a été sacré « prince du mélodrame ». Chacun connaît la série flamboyante et baroque qu'il a signée chez Universal international : Le secret magnifique, Écrit sur du vent, La ronde de l'aube, Mirage de la vie, constituent autant de tableaux, peints de couleurs stridentes, de la décadence d'une société. Intoxiqués par l'alcool et le pouvoir, hantés par l'obsession de la stérilité, fascinés par les engins de vitesse et de mort, les personnages de Sirk se cloîtrent dans des palaces de marbre, qui deviendront leurs mausolées. Ce n'est là, pourtant, que la partie la plus spectaculaire d'une oeuvre singulièrement riche, tout à la fois diverse et cohérente. Dès les années trente, celui qui s'appelle encore Detlef Sierck réalise, en Allemagne nazie, d'admirables mélodrames. Curieux, depuis l'enfance, de l'Amérique, il entreprend à Hollywood une seconde carrière, signe des productions indépendantes, dirige George Sanders dans des oeuvres raffinées et ironiques, comme Scandale à Paris, étonnante biographie romancée de Vidocq. Avant de donner, avec La ronde de l'aube, la plus belle adaptation cinématographique de Faulkner, il porte à l'écran Tchekhov, réalise un film sur les Jésuites, des comédies acides, de toniques films d'action et d'aventures (Le signe du païen, Capitaine Mystère). Après avoir passé vingt ans à Hollywood, Sirk revient en Allemagne, retourne au théâtre, à l'enseignement, à la lecture des classiques : il redevient un intellectuel européen. Une analyse attentive de l'ensemble de l'oeuvre, la situe dans son contexte historique, celui de l'émigration allemande à Hollywood, et en éclaire la double et contradictoire fidélité : au Vieux continent et à la jeune Amérique, au sentiment de l'inéluctable décadence, et à la nostalgie d'une innocence pastorale.
Avec autant de films à son palmarès qu'il a d'années de pratique cinématographique, Jean-Pierre Mocky représente, dans l'univers du cinéma français, une figure à part. On le dit "marginal", "franc-tireur" (ce qu'il récuse volontiers, avec une certaine véhémence) et on le sait anarchiste d'esprit, de point de vue et de style (ce qu'il conteste moins). En fait c'est un aventurier du film, un solitaire entêté et un cinéaste pour le moins singulier. Il fallait faire parler cet homme de verbe qui s'explique volontiers sur lui-même, ses intentions, ses phobies, ses fidélités, ses manières de travailler. Cet homme s'exprime comme il filme, avec fougue et passion et nous propose à lire en filigrane sa vie à travers son oeuvre mêlées. Ce "drôle de paroissien" se confesse en toute impudeur pour dire sa phobie de la bêtise, de la vulgarité d'esprit, de l'hypocrisie, en soulignant la permanence de ses cibles de prédilection : les hommes de pouvoir, les flics, les curés et toutes les institutions répressives, quelles qu'elles soient. On découvrira, à cette occasion, les itinéraires capricieux qu'a empruntés sa carrière - belle révélation de ce que le cinéma reste un univers semé d'embûches et riche d'aventures... Les propos de Jean-Pierre Mocky ont été recueillis par Gaston Haustrate, critique et historien du cinéma, auteur d'un "Guide du cinéma" (Éd. Syros) et de deux monographies chez Edilig : "Arthur Penn" et "Bertrand Blier".