Poètes de brousse
Dans un jardin sans jardinier, les fées draguent, pourrissent, se filment et jouent à cache-cache. Elles sont des esprits, des phrases alambiquées, des plantes d'herbier et un alphabet. Elles sont amoureuses et ouvrent de drôles de chemins d'écriture. Dans ce troisième livre espiègle et ludique, Colette Zouvi cultive l'émerveillement dans lequel incube la poésie « jusqu'à ce que la ruée commence [et que] le miel sorte des lignes ». Hymne à l'amour, à la jouissance et au langage, L'herbe clochette invite à embrasser l'imagination et ses débordements à la source de tout ce qui importe : aimer, créer, rire, mais aussi tomber, se salir, recommencer. En résulte un désordre magnifique, unique et verdoyant, car à la fin « c'est le jardin qui écrit le jardin ».
Dans l'imaginaire collectif, l'été incarne « la belle saison », le soleil galvanisant, les vacances propices aux périples les plus excitants, la crème glacée et la limonade sucrée. Mais pour beaucoup, l'été n'a rien du bonheur facile qu'on essaie de nous faire avaler comme une évidence. C'est plutôt la saison des inconforts intimes (plaies de frottement entre les cuisses nues, sueur logée dans chaque crevasse du corps), de l'exacerbation de la crise du logement (familles à la rue, hausses de loyer du 1er juillet), et du paroxysme des inégalités sociales (canicules dangereuses pour celleux sans climatisation, vacances cloîtrées faute de moyens, festivals et activités hors de prix). C'est cette face sombre de la saison lumineuse qu'Alex Viens explore dans Je veux toujours mourir l'été, un recueil de vignettes imagées et sensorielles qui permet une salvatrice révolte contre l'injonction estivale au bonheur. Ambivalente, sa prose, tour à tour poignante et absurde, expose la positivité toxique d'une saison qui, chaque année, constitue une épreuve de force, mais aussi un retour à la vie. Avec une rare finesse pour dévoiler la charge politique nichée dans le quotidien et l'intime, Viens livre un texte bouleversant, sensible, mais aussi comique par moments - comme le sont souvent les expériences du corps et de la précarité. Accompagné des illustrations douces-amères de l'artiste Rose de la Riva, ce livre accueille le vécu des corps hors normes et marginalisés, offrant un contrepoint nécessaire à l'extase ensoleillée qui colonise les réseaux sociaux de mai à août.
La vieillesse n’est pas une fin, mais un passage secret vers un monde où la chair se mêle au conte. Dans la forêt des ogres de Louise Bombardier nous entraîne dans une quête poétique où chaque poème devient une effraction, une renaissance à vif.
Entre lenteur et clairvoyance, Quatre rebonds d’un caillou célèbre la sororité et la sensualité comme des forces de résistance.
Avec un style minimaliste et percutant, Ariane Tapp dévoile dans Effloraison une relation amoureuse malsaine, révélant d'abord sa beauté enivrante, puis le désespoir qu'elle engendre. Elle en dissèque les contradictions - passion et violence, dévouement et contrôle - sans rien cacher des incertitudes qui émergent quand le creux d'une épaule devient un « parfait repose-tête/avant la guillotine ». Comment concilier l'homme aimant et celui qui nous humilie, nous manipule ? Comment rester fidèle à sa propre perception quand l'autre a miné, patiemment, notre sens de soi ? Effloraison trace cet apprentissage affectif à travers les dédales d'une connexion toxique, jusqu'à l'instant où l'on comprend que les murs rassurants étouffent, et que l'air libre est le seul qui soit respirable. Ce qui fleurit, dans ce recueil, ce n'est pas un amour idéalisé, mais la connaissance de soi, la confiance retrouvée et la force de se détacher des liens qui blessent.
Après avoir tenté de mettre fin à ses jours, une pharmacienne se réveille à l'hôpital. Convaincue que tout le monde dans son village gaspésien sait ce qu'elle a fait, elle tente tant bien que mal de surmonter la honte et de réintégrer sa routine. Pourtant, cette expérience a ouvert une brèche dans le récit qu'elle tisse depuis si longtemps autour de ses maux. Par celle-ci s'immiscent d'autres vérités, d'autres histoires. Parmi elles, celle de Thomas, un jeune homme vivant avec un trouble lié à l'usage d'opioïdes qui amorce un traitement à la pharmacie pour tenter de vaincre sa dépendance. Thomas et la pharmacienne apprendront à se connaître dans cet espace étroit et mouvant qu'est la relation soignant-soigné et seront tous deux confrontés à l'impact des inégalités dans l'accès aux ressources. Oscillant entre un cynisme désabusé, un humour grinçant et un espoir timide, mais tenace, Pathologique explore la possibilité d'une vision métamorphosée des soins de première ligne. En donnant voix à une protagoniste qui se trouve des deux côtés du système, à la fois soignante et soignée, le livre ouvre un espace de réflexion complexe sur la médicalisation, la souffrance psychique et les rouages du réseau de la santé. Qu'est-ce qui définit une maladie ? Qui décide du moment où le corps ou l'esprit basculent dans la pathologie ? À qui le système profite-t-il ? Et surtout, que signifie vraiment guérir ?
Dans notre univers anxiogène où les repères s'effondrent les uns après les autres, que nous reste-t-il pour garder ardente notre aptitude à la joie ? Parmi les lumières criardes de la modernité, comment percevoir la magie propre aux secrets de la nuit ? Ce premier recueil de poésie de la compositrice et artiste Claude Périard célèbre l'amitié et les liens communautaires comme remparts à tout ce qui s'écroule. À la virtualité de notre rapportau monde et l'effritement du réel, Les lumière ont tué la nuit oppose la puissance joyeuse des choses tangibles, portant une attention accrue à la fulgurance, à la chaleur des instants partagés et à tout ce que la sphère intime a de politique. Sous forme d'appels à la révolte ou à la démission généralisée, les poèmes sondent l'expérience humaine à l'échelle d'un cosmos qui nous rappelle la grandeur de l'infime et le pouvoir de la fragilité.
L'été en travers de la gorge dépeint une traversée identitaire qui remonte aux racines des cicatrices. De la maison familiale jusqu'aux pièces où elle apprend le travail du sexe en passant par un havre où elle soigne ses amies, une jeune femme sonde les stigmates qui lui collent à la peau pour mieux s'en affranchir. Comment faire le deuil de la mère, et avec lui celui d'une famille biologique où on se sentirait accueillie ? Comment reconstruire son identité quand on rejette celle qu'on nous impose depuis la naissance ? Sur son chemin, elle rencontre toute une communauté de femmes marginales qui travaillent ensemble, font l'amour, se bercent mutuellement et s'efforcent d'échapper à la disparition. Entre la maladie, les troubles alimentaires, les clients et la pression à se conformer à un idéal de beauté et de féminité, une solidarité vivifiante et émouvante prend naissance. L'été en travers de la gorge se veut une ode aux amitiés atypiques et aux amours féminines de toutes sortes. À travers la noirceur, des lueurs d'espoir persistent et se dispersent au fil des pages, semblables à des fruits qui refuseraient de pourrir.
Regards obliques s'attache à faire émerger du territoire une parole en écho aux vies passées présentes et à venir ; un espace où les âmes se superposent, errent et espèrent, à mesure que les lieux se transforment et nous transforment tout à la fois. Entre d'anciennes résidences de pouvoir aujourd'hui transformées (la Villa Estevan des Jardins de Métis, le Vieux presbytère de Sainte-Flavie et le Château Landry de Mont-Joli) et une modeste, mais tenace maison d'habitant, les artistes posent leur regard pour faire naître un dialogue avec les traces de ce qui nous précède et un présent qui interroge notre relation à la mémoire.
Qui retrouve-t-on, couché là, Dans l'intime duvet de la disparition ? D'abord le fils submergé dont la langue s'émiette lentement dans les méandres brumeux du deuil, mais aussi cette figure fantomatique du père qui s'efface. Entre ultime hommage et recueillement, Dans l'intime duvet de la disparition nous invite, dans une langue chargée où on sent tous les ressacs propres à la traversée de la perte, à tenter de démêler les racines tordues de la filiation. Naviguant entre paysages mentaux d'un lointain passé, mines déposées dans la relation conflictuelle, souvenirs insoumis et photographies argentiques aux coins grugés « sous le règne des termites », Emmanuel Deraps se laisse hanter par la présence paternelle qui lui revient au tournant de chaque chanson peuplant son imaginaire, là où « parfois les paroles empruntent des voies imprévues ».
Ralph ELAWANI est l'auteur d'une biographie du romancier et cinéaste Emmanuel Cocke (C'est complet au royaume des morts, 2014) et d'un essai sur la contre-culture au Québec (Les marges détachables, 2014). Il a signé quelques centaines de portraits et d'articles dans la presse spécialisée, ainsi qu'une dizaine de chapitres dans divers ouvrages collectifs publiés dans les deux langues du Dominion. En 2020, il a codirigé avec Guillaume Lafleur XPQ : traversée du cinéma expérimental québécois. Il a fondé et dirigé les collections NITRATE et FILMÉCRITURE aux éditions Somme toute.
L'espace entre la base et le sommet n'est pas aussi ascensionnel qu'on pourrait le croire dans ce sixième opus de François Guerrette. Les poèmes y érigent l'histoire d'une disparition portée par « l'interminable jaillissement de la noirceur ». D'une refondation de l'être, avec pour matériaux l'incendie intérieur, ses origines, ses symptômes, ses ravages. « Brûler est un voyage intime » auquel le poète nous convie sans ménagement, explorant les racines de la soif tout autant que le feu qui l'aura animé, puis consumé de mille manières. Partout, cependant, flotte la tendresse des disparu·es, le bleu d'avril et les ronronnements d'un chat, un « colosse sur qui ressuscite la douceur ». « Entre l'enfance et Hochelaga », la base et le sommet se resserrent, s'entremêlent, on peut toucher le fond en prenant de l'altitude ou trouver de la lumière au plus creux de ce qui arrive.
L'autonomie des fleurs sauvages de Julie Dugal relate comment « la famille est une histoire d'arbres », indissociable du territoire. Que nous enseigne la forêt lorsqu'on la côtoie dans son intimité ? Lorsqu'on l'explore avec son corps et son coeur, déployant la même force que la faune qui l'habite pour survivre ? Ces questions hantent la poète qui, après des décennies passées en ville à oublier les territoires de son enfance, s'y replonge enfin pour s'ouvrir à l'indomptabilité de la nature. Accompagnée d'un amoureux qui lui enseigne à lire les cartes ou à allumer un feu, elle y découvre « un champ de possibles à l'infini / à l'extérieur des trajectoires ». Comment porter une forêt qui commence à tomber ? Entre les coupes à blanc et les parcelles de forêts vierges, elle retrace son histoire tout en veillant sur ses enfants qui poussent et n'en font, eux aussi, qu'à leur tête, s'efforçant de les élever de manière à ce qu'ils puissent, telles les fleurs sauvages, trouver l'indépendance nécessaires au bonheur.
Chambres pour une phrase en fuite est un livre d'engouffrements. Une histoire irrésolue de rupture et de défaite, de lâchetés et de gestes brisés. Ni théorie, ni récit, ni fiction, ce texte s'en remet aux mouvements et aux écarts de la prose poétique pour mettre en mots l'énigme d'un désir - un désir de fuite, un désir de perte. Car au commencement du langage, il n'y a pas d'avènement, pas de naissance, mais une séparation totale, sans début ni fin. Néanmoins, la narratrice de cet essai poétique a tenté, un jour, de rompre pour mettre un terme à une relation. Ce jour-là, elle s'est trouvée devant l'impossibilité de nommer l'amour, la mort, l'abjection que cet événement a fait surgir. Elle cherche depuis l'envers du dire, une crypte pour une phrase givrée, rocailleuse, poisseuse, chantante. Elle trouve refuge dans l'errance et l'insensé, dans les abstractions de la langue. Elle devient l'antre d'une phrase ; une phrase qui la fait et la traverse, des confins de son sexe jusqu'à l'orée de sa gorge. Traitresse du bon sens, agente déraisonnable, la phrase l'entraine dans les dédalles d'une architecture pavée de propositions, de postulats et de quelques leurres. « La Rupture est survenue au moment de l'intransitivité du verbe, à l'instant même où j'ai été incapable de dire. Je suis partie sans émettre un son, sans qu'un mot ne soit prononcé. Quand je suis revenue de cet exil, NOUS n'existait plus. TOI et MOI s'étaient disloqués, brisés ; disséminés par le vent du désamour. Depuis, j'essaie de mettre en ordre les mots afin d'offrir un récit qui se tient. En te quittant, ma syntaxe est partie en vrille. Le sens m'a déserté. Je réalise aujourd'hui que ma langue a organisé ma fuite. »
Les sutures se veut une tentative de capter les dernières lueurs d'un monde au bord du gouffre. On y perçoit d'abord le monologue d'une femme qui s'efforce de livrer avec transparence et délicatesse chacune de ses désillusions et de ses angoisses. En émanent des notes d'atelier, le journal d'une peintre qui s'évertue à dissoudre ses affects dans des paysages énigmatiques et obsédants. Peu à peu, les frontières entre la poésie et la peinture s'amenuisent, s'assemblent dans une seule et même épreuve, ce qui lui permet de transposer son regard sur une société malade où les catastrophes se perçoivent à échelle humaine : désastre écologique, perte de sens, éclatement du lien social. L'artiste et la poète en viennent à évoquer un avenir où l'humain est relégué au second plan et doit laisser place à une nature qui se déchaîne et se rebelle : « pour ne plus feindre l'activité cardiaque nous attendons d'expirer des forêts une partie de ses morts ».
Cinq filles, n'ayant en commun qu'un père et la tante préférée de ce dernier, arrivent peu après leur naissance sur l'une des îles d'un archipel du Saint-Laurent, où la tante Adélaïde a élu et nourri son sanctuaire solitaire durant des décennies. Nouées par un amour profond et par la nature insatiable les entourant, sous la garde tantôt omnisciente tantôt lunatique de leur aïeule aux dons fabuleux, les soeurs entament des destins insulaires que leur père se figure aussi spectaculaires que bizarres. Dans l'univers venteux, vivace, amoureux de L'Isle-aux-Grues, là où le minuscule s'aborde comme une immensité, tout ce qui abreuve et ravit les enfants rend du même coup leur bonheur futur un peu moins accessible, un peu plus mirobolant. Les destins se révèlent des sentiers à entretenir et à perdre du pied sans cesse. Peut-on guérir de la beauté ? Comment être sûre de devenir sorcière, de bien vouloir devenir sorcière, en grandissant ? Les gens des déserts ne vivent et ne bougent-ils pas par marées aussi ? Où les bateaux ne viennent qu'à la pleine lune est l'histoire de la poésie affamée qui écorche et unit, d'une recherche parfois désespérée de la lucidité qui, nous aidant à affronter la réalité, nous y expose également d'une façon plus crue que jamais.
NH4NO3 est la formule scientifique du nitrate d'ammonium dont 2 750 tonnes ont été stockées sans précaution aucune dans le silo 12 du port de Beyrouth, ce qui a mené à son explosion le 4 août 2020, à 18 heures et 7 minutes. La catastrophe a fait plus de 200 victimes, 6 500 blessés et a rendu plus de 300 000 personnes sans abri. Dans une langue vertigineuse où le je-poème s'affirme lui-même comme le rituel de son propre deuil, Nada Sattouf s'efforce, dans ce Requiem d'un après-midi, de tracer les contours d'une disparition. La syntaxe est fragmentée, traumatique et post-traumatique, tandis que le « je » se révèle pluriel ; il est celui des victimes qui deviennent texte-trace et preuve, il nomme l'expérience du silence et s'interroge au sein d'un paysage qui raconte aussi bien l'encombrement que la solitude. « Un tableau vert/craies en colère pour la fin/du Verbe futur ». Il essaie d'entamer un dialogue avec l'Autre comme s'il préparait le terrain au travail du deuil, ou encore comme s'il nous invitait à accepter sa propre disparition. Avec une émouvante acuité, Requiem d'un après-midi honore l'entrecroisement des voix dans la sauvegarde d'une mémoire.
Ce premier recueil de Sarine Demirjian nous plonge dans un entre-deux identitaire ; entre l'Arménie et le Québec, la narratrice ne sait pas toujours où se situent sa culture, sa tête et son coeur. Suivant le parcours d'un voyage inhabituel jusqu'au pays des racines, marqué par des allers-retours innombrables entre le passé et le présent, entre une maison et un pays, entre Montréal et Yerevan, Un froid qui ne me quitte pas devient « le pont entre ces deux cultures, le point d'ancrage recherché tout au long de ses propres pages. » Au fur et à mesure que les poèmes déferlent, l'autrice se découvre elle-même à travers les dualités qui l'habitent, pour arriver à « minimiser/l'étendue/entre/le coeur et le corps ». Traditions, culture et nature s'entremêlent à un passé collectif hanté par un génocide et des décennies d'affrontements dans l'espoir de repenser le présent. Malgré la guerre qui rage, les tiraillements identitaires, une joie féroce se dégage du pays des ancêtres où « les pas de danse font trembler le sol/recouvert d'arbres/déracinés » .
Qui traverse ces chants nordiques, ces chants mystiques ? Sans doute un halluciné aux langues faites chairs blessées, surgissant de l'inexplicable, attentif au tourbillon desincantations chamaniques. Dans la continuité de son oeuvre magistrale, Jean-Marc Desgent assemble une « langue urgente, faite de grognements entiers, absolus », qui déstabilise tout autant qu'elle fascine, faisant chaque fois du poème le lieu d'une exploration inédite. Sorte de « fable testamentaire », Chants nordiques et chants mystiques décortique un Je multiple et multiplié, habité d'hommes et de femmes, de nomades, de réfugié·e·s, d'esprits ambigus, de vivant·e·s, de cadavres... Autant d'« entités douloureuses » qui demandent « Je, combien defois, combien de temps ». Qui répondent « Je, combien et de quelles manières ». Foisonnant et dense, ce recueil insaisissable peut se lire à l'endroit, à l'envers et dans tous les sens entre les deux, car Jean-Marc Desgent parle « le cassé d'être ».
The Beretta Band décrit la rencontre fortuite de Jonathan Charette, un poète armé d'un gun à pétard, et d'Ariane Caron-Lacoste, une poète qui ne sort jamais sans son gilet pare-balles à 5000 $. Un jour de tempête, ces deux énergumènes lancent The Beretta Band, un groupe punk balistique. Du punk balistique ? Yes! Du punk qui fait pow, pow, pow. Tu connais OutKast, The White Stripes, Run The Jewels? La fièvre qui anime ces duos à l'origine d'une incroyable frénésie a été diagnostiquée chez The Beretta Band. Les poètes promettent des sensations fortes à travers un livre qui décrit leurs aventures. Au menu : délits, onomatopées, métaphores fulgurantes et humour noir. Le mandat des musiciens est clair : semer le trouble et récolter des amendes. Pas grave. The Beretta Band est prêt à vendre son trophée en plaqué or de l'ADISQ pour payer ses dettes. Par leur décadence exacerbée, il s'agit peut-être des deux plus grands terroristes de la poésie québécoise depuis Denis Vanier et Josée Yvon.
Aliénée par son travail, découragée par son maigre salaire au terme de plusieurs années d'études et obnubilée par l'horizon d'une vie meilleure, Ève abandonne tout pour partir en randonnée. Loin d'elle le désir de se ressourcer ou de renouer avec la nature ; elle est plutôt déterminée à remporter la chasse au trésor organisée par Solange McKay, riche collectionneuse d'art voulant promouvoir le plein air. Le butin est caché dans un des parcs nationaux du Canada, et elle pense avoir trouvé un indice quant à son emplacement précis. Ses chances sont quand même meilleures que de gagner à la loterie, non ? Avec tout cet argent, elle aura finalement de quoi être heureuse, non ? Sur les pistes elle rencontre Jade, jeune étudiante passionnée de randonnée, et c'est le coup de foudre instantané. Elles décident de poursuivre ensemble, mais pour Ève le temps presse et l'appât du gain surpasse tout le reste, y compris leur relation, ce qu'elle se garde bien d'avouer à quiconque. Très vite, la compétition féroce qui fait rage sur les sentiers mettra à l'épreuve son sens moral, repoussant les limites du prix à payer pour sortir de la précarité financière. Miroir d'une classe moyenne en train de disparaître, ce troisième roman de Myriam Vincent brosse un portrait douloureux de l'univers du travail, des écarts de richesse et des ambitions professionnelles qui, derrière les promesses d'une vie accomplie, poussent trop souvent au désespoir. Pas tout à fait une histoire d'amour, pas tout à fait un récit d'aventures, Avide propose une vision à la fois sensible et violente de l'obsession de la réussite, du bonheur et de l'amour.
Le Far West, la mangrove ou la forêt hantée ; la pendue, l'enfant-fille ou l'ogresse ; ce sixième recueil de Geneviève Blais superpose différentes époques, réelles ou imaginaires, différents personnages, dont les lignes de vie finissent par s'entremêler comme des cheveux, des racines, non pas dans un lieu précis, mais dans le rêche de la fibre et de l'histoire. « Ça remonte au déluge », la femme « découvre que ça se répète/que les mains ouvertes/est le seul geste à la fin. » Sous le soleil qui brûle jusqu'aux rétines, dans l'eau qui monte ou dans la noirceur fiévreuse qui se referme, le désastre procède à son décompte, indéfiniment : après tout, « on ne sait souvent pas quoi faire avec l'amour. » Geneviève Blais use ici d'une acuité incisive pour ajouter une pierre à son oeuvre où tendresse et violence s'enchevêtrent, pendant que la poésie « pioche des tunnels » pour exposer l'absence de frontière entre la sauvagerie et l'amour.
C'est juste un jeu s'attache à dresser un pont entre le Tarot et l'art poétique. Inspiré du fameux guide La voie du Tarot d'Alejandro Jodorowsky, le recueil donne voix aux arcanes majeurs et offre à chacun un espace où déployer joies, terreurs, violences et guérisons de l'aventure humaine. Marianne Martin explore cette zone où, dans le Tarot comme dans le poème, « quelque chose veut naître ». Tandis que s'entrechoquent les signes et les images, l'espoir et les hantises, il s'agit de rendre compte d'une immensité qu'on essaie de transformer en langage, porté par l'envie de débusquer « ce qui se tait/et luit ». Tout se joue au coeur de la vie même, l'éternel sujet et l'éternel désir : après tout, « l'âme est une peau ». Ne vous laissez pas berner par les monstres, les héroïnes et héros, les paysages plus grands que nature qui peuplent ce recueil : l'enjeu demeure l'intime. Ici les cartes ne sont nulles autres que des manifestations de nous-mêmes, des représentations de « toutes les bêtes crépitantes qui [nous] habitent ».
On se retrouve dans La liste de mes jointures comme dans une maison à l'étroit : la sonnette brisée, les vêtements trop petits, les mains qui peinent à redresser les murs. Au fil du quotidien et des obsessions, Évelyne Ménard nous convie dans « un corps qui connaît tous les miroirs ». De l'enfance à l'âge adulte, les poèmes recensent les insultes reçues, bruits parasitaires qui restent tels des acouphènes. Chaque pièce de l'appartement est liée à une partie de l'anatomie, meublée par la faim, le regard des autres, la filiation. Deux jumelles portent autrement leur visage : la première calcule ses portions et les heures, lutte contre la peur de mourir, alors que la deuxième perd l'appétit jusqu'à l'épuisement et souhaite disparaître. Elles s'aiment « avec un pied dehors / prêtes à courir vers l'autre si elle bascule ». Entre le bureau et la cuisine, la gorge et le dos, ce n'est peut-être pas aux soeurs de se sauver mutuellement, mais bien à chacune de trouver une lumière entre les fissures du plafond.
Né dans une « famille d'enfants morts », le narrateur de Garçon désamorcé tente de se libérer des tragédies qui parsèment son arbre généalogique. À l'aube de la trentaine, il se fait jouer des tours par sa colonne vertébrale, ses genoux et ses jointures, par sa tête et son estomac, mais il survit, il résiste ; face à la mort et ce qu'il croit être son destin, oui, mais aussi face à un monde qui intègre difficilement les personnes autistes comme lui et duquel il voudrait parfois, d'une façon ou d'une autre, se soustraire. En dialogue avec sa grand-mère décédée et Lana, la seule personne qui ait réussi à s'immiscer dans son petit univers, il apprend à apprivoiser le monde qui l'entoure et à ne plus fantasmer sa propre disparition. Plus qu'un livre sur la neurodiversité, Garçon désamorcé est un roman où l'autisme informe le fonctionnement de la prose d'un bout à l'autre, mimant le langage et la pensée autistiques et permettant de donner voix à une expérience du réel décalée. À travers les drames familiaux, la maladie, l'anxiété et différents chamboulements, le narrateur découvre qui il est, hors des diktats sociaux et par-delà l'héritage qui pèse sur lui, et réfute l'idée fausse et malheureusement répandue selon laquelle les personnes autistes sont incapables de tisser des liens avec autrui. En effet, « l'amour a des dialectes plus variés que ce que l'on croit ».
On entre dans Lettres au ciel blanc comme on sort de la ville, à la recherche d'un rythme plus apaisé ou d'une « autre heure du ciel ». Habité par la matérialité des choses et des discours qui nous assaillent, ce cinquième recueil d'Emmanuel Simard nous convie à l'exploration d'un nouveau souffle par lequel le langage, le territoire et la vie battraient d'un même essor. À travers des séries de poèmes en prose qu'on traverse comme un chemin parsemé de cailloux, il s'agit que le coeur persiste et « [tienne] sa place comme le feu s'installe à la tombée du jour ». Sorte de contemplation engagée du paysage et de « notre grande réserve d'étoiles », Lettres au ciel blanc se veut tout à la fois une invitation à l'élargissement intérieur et un appel fraternel aux pouvoirs de la douceur, là où « la forêt noire [nous] apprend le vertige ».
Les couteaux dans ma gorge ne sont pas des fruits de mer convoque l'énergie des marées pour débusquer les traces du passage du temps sur le corps et la douleur. Entre failles et fractures, comment réconcilier une filiation faite de ruptures, d'échecs et de recommencements ? Dans une posture géopoétique, Annie Landreville arpente les berges bas-laurentiennes à la recherche d'une mémoire à refaire, d'un dialogue à ouvrir entre le calme d'une mer étale et la violence des tempêtes. Au fil des poèmes et des saisons se tisse une sorte « d'archéologie des eaux », un récit fait de cicatrices et de démantèlements, mais aussi de fulgurance et de métamorphoses. Le corps se littoralise, « des astres s'allument/sans attendre la nuit », tandis que les eaux circulent et se retirent pour libérer la force brute de la résilience.
La littérature n’est pas un simple divertissement : elle transforme nos vies, même professionnelles. Dans Par-dela les livres, un collectif d’auteurs issus de milieux variés — avocats, psychiatres, musiciens, comptables.
Entre sacré et profane, Dieu de ses lettres interroge notre rapport à l'imaginaire et à la foi. Adel B. Khelifa y déploie une poésie audacieuse, où le langage devient une algèbre et la mystique, un angle mort à explorer.
En 1989, l'Union soviétique est en plein écroulement et les guerres d'indépendance pleuvent dans le Caucase. L'Azerbaïdjan refuse de laisser une région autonome se détacher du pays malgré un référendum d'indépendance réussi. Les Arméniens de l'Artsakh devront alors se battre pour leur propre survie. Voulant se sentir utile, Margo rentre à Erevan chez sa famille avec sa fille Vasya, laissant derrière elle Moscou et un mariage désengagé. Mère d'une fille illégitime, Margo choisit de plonger tête première dans la guerre pour la libération de l'Artsakh où, croit-elle, son rôle de médecin lui permettra de se racheter auprès de sa communauté. Dans ce premier roman dense où se déploie toute la richesse de la culture arménienne, Astrid Aprahamian mêle histoire personnelle et Histoire universelle pour former un récit haletant, rempli de fougue, de désespoir, de colère, de solidarité et de joie.
Alors que l'amalgame a infiltré les discours d'aujourd'hui, où se multiplient les fausses équivalences servant à constituer un nous auquel opposer un eux flou, Nos photosynthèses de Gabriel Kunst s'efforce de renverser cette tendance en usant de l'amalgame comme d'un procédé poétique à part entière. La fête occidentale dure depuis longtemps, mais la table est maintenant moins bien garnie et la musique prend des airs mortuaires. Accueillir l'autre, comprendre enfin les secrets anatomiques des pieuvres, penser les arbres peignés de la forêt amazonienne, voilà les stratégies proposées par le poète pour défaire l'engrenage des systèmes qui nous avalent.