Le Dilettante
« J'ai fait mon temps à Loubédat ». C'est le constat que fait Yasmine, double littéraire de l'autrice, contrainte de déguerpir à Bordeaux après avoir été chassée par sa mère. Débute pour elle, quelque peu roidement, l'apprentissage de la vie. On s'agglutine dans une chambre du CROUS, on y noue des relations sans grâce, on passe des vacances trop longues dans des familles qui ne nous veulent plus, et surtout on ne pige rien au cours de suédois ; bref, on rate son année en beauté. Mais, latent, se joue quelque chose de plus fondamental, on guérit de son enfance... À cette existence indocile répond comme un miroir celle d'Andreas, son ex beau-père, parti au Maroc en quête d'une épouse. Ce qui lie ces deux égarés nous sera révélé à mots couverts, comme une rumeur assourdie par la tendresse persistante qu'ils éprouvent l'un pour l'autre. Se jouant des codes de la littérature de campus et de l'autofiction, La Méthode suédoise est une traversée en solitaire de l'âge ingrat à celui où tout est possible, pourvu qu'on ait assez de rage et de malice en soi pour vivre l'aventure.
Il y a ceux qui ne feraient pas de mal à une mouche et ceux qui persécutent monsieur Mouche. Un bataillon de nuisibles gravite autour du pavillon de banlieue de ce prof de lettres qui, depuis quarante-deux-ans, courbe l'échine. À sa droite, Richard Comte qui violente femme, enfants et Mouche, dès lors que ce dernier se pique d'héroïsme. À sa gauche, Thomas Fabri qui s'emploie à massacrer la sérénité du quartier et le répertoire d'AC/DC. Face à lui, dans une salle de classe du lycée Albert-Camus, Rémy Pastre, qui achève sa puberté et le reste d'amour-propre de son professeur. Faut-il éprouver de la peine lorsque le mauvais sort vient frapper ces infectes protagonistes? Claude Alain Arnaud flatte vos pulsions vengeresses et manipule les forces karmiques pour devenir le justicier des bredouilleurs aux mains moites dans un premier roman réjouissant.
Sauver l'humanité, la sauver tout entière par la musique. C'est la mission que s'est donnée Anastasie, convaincue d'être Christ revenu sur terre. Bien sûr, le manque d'enthousiasme qu'elle met à prendre son traitement contre la bipolarité n'est pas pour rien dans les visions et les crises qui la traversent et l'isolent de son ex, de sa mère et surtout de sa fille adorée. Elle préfère se soigner aux drogues moins licites qui saturent son quotidien d'artiste techno, fabriquer des sons pour relier les Hommes au Très-Haut, et, s'il le faut, en baptiser certains de force. De soirées en after, du camp des crackheads jusqu'en teknival, la Baptiste vous entraîne dans sa dégringolade, loin de vos certitudes sur la folie, l'addiction et la foi.
D'attachement il est bien question, mais si l'héroïne l'est à la promotion de ses auteurs, le héros l'est à l'attachée elle-même, ardemment et jusqu'au délire. Un homme rencontre une femme, rien de nouveau sous le soleil mais Philippe B. Grimbert s'empare des figures, capte les situations et transfigure le propos avec un style qui fait de brindilles existentielles des branches de corail et l'application d'un orfèvre des tempérances du coeur. Satire de l'inconséquence masculine, ce roman n'en demeure pas moins un hommage à la cristallisation stendhalienne et au sentiment amoureux.
Philologue spécialisée en littérature antique, Florence est commise au sauvetage de la bibliothèque de Tombouctou dont les trésors bibliophiliques sont menacés d'autodafé par les guerriers d'Allah surgis du désert. Elle mène sa mission à bien sous le regard à la fois curieux et inquiet de Julien, agent du renseignement. L'hélicoptère tarde à venir. Florence tue donc le temps en traduisant au débotté une liasse mystérieuse, réunion de feuillets rédigés à différentes époques, en plusieurs lieux, et signés de trois auteurs au moins_: le lettré malien Djibril Kati, Rustichello de Pise, compagnon de cellule du Vénitien Marco Polo, et Pythéas de Massalia, le premier homme à s'être risqué aux confins d'Ultima Thulé. Par quels hasards ces textes mémoires qui bouleversent les limites connues du monde littéraire se sont-ils retrouvés reliés par le même cuir ? C'est ce que tente d'élucider Florence au fur et à mesure de sa lecture ; et nous, dociles lecteurs, de la suivre dans cette chorale de récits emboîtés.
Le narrateur de L'Épris littéraire se laisse entraîner dans l'appartement où vit reclus un authentique clone de Marcel Proust. Rien ne manque : calfeutrage, tisane, paperolles éparses, physique déconfit, quintes de toux et mobilier d'époque. L'endroit se visite comme une étape touristique dont il devient un habitué. Mais c'est vers Céleste, digne copie de la bonne de la Recherche, que notre narrateur, un romancier aussi charitable qu'en panne d'inspiration, ne tarde pas à braquer ses regards. Julien Leschiera nous sert sur un plateau un petit théâtre de la cruauté en exhibant l'asservissement psychique d'un individu consentant. Le récit étreint le lecteur avec l'inexorable patience d'un sable mouvant, l'appétit effroyable du boa qui engloutit la chèvre.
Schiffter nous livre, d'"Absentéisme" à "Zèle", non le Dictionnaire des idées reçues laborieuses, mais le lexique sadique des usiniers, l'argot des garde-chiourme contemporains, le patois toxique du bien-vivre en suant sa journée. Sa méthode est simple, débarbouiller le vocabulaire des hiérarques de l'entreprise pour le rendre à sa nue vérité noire. Avec lui, il n'y a plus d'acteur et de talent, de boîte et de bilan, de société, de cadre, de carrière ou de cible, mais des esclaves corvéables, soumis et diligents, et des maîtres à engraisser. La convivialité managériale et la performance reçoivent enfin une appellation correcte : celle de l'asservissement régulé et de l'abêtissement planifié du cheptel laborieux. Précis fort précieux en ces temps de start-up modèle et de coolitude directoriale.
Trois questions vous tiennent à distance de votre propre fin : Où ? Quand ? Comment ? Une seule réponse suffit pour que la mort s'invite dans votre quotidien, le parasite et s'en empare. Jacques Ferré se sait la cible d'un tireur parfaitement dissimulé qui, sans répit, braque sur lui le canon d'un fusil prêt à lui ôter la vie. Il s'en est accommodé. Il attend sa balle sans ciller et pour lui la vie n'est qu'une succession de belles journées pour mourir.
Le mythe de l'écrivain qui se retire dans sa cabane au fond des bois pour y philosopher sur la nature, faire le point sur sa vie et couper des bûches à la hache, voilà le bon truc pour assurer un succès littéraire et éventuellement s'acheter un appartement en centre-ville grâce à l'artiche raflé dans la combine... Henry David Thoreau s'y était essayé, avant lui le moine chinois Chomei dès le XIIe siècle, plus près de nous, l'inénarrable Sylvain Tesson... Aujourd'hui, c'est Guyard qui se frotte au truc, élit domicile dans un minuscule mazet cévenol, au milieu des chevreuils, des grands chênes et des bergers mutiques et libidineux. Notre maïeuticien assiste au monde, à son souffle, à sa pousse, à ses drames minuscules et cela suffit. De brefs chapitres, autant d'instants saisis dans la forêt, de fragments de sagesse brindezingue, de conseils de littérature frelatée... Jules Renard zadiste à lui tout seul... Entre expérience taoïste de la fusion avec la nature, conseils d'écriture pour pasticher les maîtres du genre, anecdotes où le talent de conteur le dispute à celui de l'enfumeur, et brûlot collapso-comique, Guyard produit cet opuscule où le luron égrillard cache mal, pourtant, sa nostalgie à bas bruit devant ce qui toujours s'enfuit... On a connu ce dialecticien des bords de route enseignant en prison, barde de la sagesse voyoute et de la gymnosophie, féministe contemplateur et promoteur du gitanisme, on le découvre, pour ce sixième esclandre jovial au Dilettante, coureur des bois solitaire épris de la vie sylvestre, de sa faune fragile, de ses émois végétaux et de ses rôdeurs espiègles.
Nicole a seize ans et mauvaise réputation. Celle que les Charentais pantouflards appellent la « Tu-baises » n'a rien d'une fille modèle. À répétition, elle cogne, vole, désire donc dérange. Avant que le torchon brûle, cette « fiancée du pirate » gagne les coins sombres de la Ville Lumière pour s'épanouir auprès de ses semblables : marginaux, crapules, prostituées, gosses esseulés, cinglés. Nicole Bley raconte, pour eux, le désir et la lutte d'un même élan brutal. Paru en 1971 chez Jean-Jacques Pauvert, La Panthère bleue est un roman d'apprentissage pour sale gosse qui, de la première à la dernière page, vous caresse à rebrousse-poil. C'est tordu, torride et pourtant très tendre. Lui est joint Lâche ton cul camarade, recueil d'essais publié chez le même en 1972 et ici augmenté d'inédits en volume. Un allume-feu féministe, joueur et jouissif qui concentre tous les espoirs de « Rêvolution » que nourrissait cette insaisissable soixante-huitarde.
Giraud vous raconte des histoires sur le ton d'une simple conversation, exactement comme si vous étiez avec lui au comptoir devant un bon beaujolais Chez Fraysse ou bien Chez Paulo qui verse l'Algérie dans des demis. (...) En traînant la savate sur les quais, en reniflant l'odeur de céleri des Halles, en perdant ses nuits dans les bistrots de Maubert, Giraud peut vous raconter un Paris que vous ne pouvez pas connaître. Mais ne vous y trompez pas, Giraud n'est pas un montreur de monstres. L'essentiel, le merveilleux de ce livre, c'est que des acteurs écorchés par la nuit jouent sur des motifs vieux comme le beau monde : l'amour, l'argent, l'honneur. Il y a là-dedans un monde fou qui rêve tout haut ; et savez-vous que tout cela est vrai ? Un personnage principal : le vin qui coule dans tous les figurants et surtout, sérum de vérité, qui délie les langues. Robert Doisneau, dédicataire du Vin des rues, évoque ainsi son complice dans la préface à ce livre. Ensemble ces deux-là, baptisés « la paire de Robert » par des esprits facétieux, ont exploré ce Paris inconnu et aujourd'hui disparu. Nul mieux que Doisneau ne pouvait présenter ce fleuron de la littérature parisienne des souvenirs et de l'amitié.
Depuis Platon, la philosophie est une affaire de mecs en mal de muscles, et pour lesquels le concept est un substitut au zguègue. Par bonheur, l'histoire de cette discipline est truffée de gonzesses qui n'eurent pas froid aux yeux et montèrent à l'assaut de l'Olympe phallocratique de la pensée. De furieuses gisquettes s'ingénièrent à débusquer la supercherie sexiste et à voler l'héritage aux hommes, d'autres s'appliquèrent joyeusement à le démolir. D'autres encore se mirent à philosopher par-delà femme et mâle, dans un pétaradant carambolage de concepts transgenres. C'est de tous ces phénomènes oubliés qu'on va causer, en dressant les portraits de ces mauvaises filles, goudous, travelos, couires, petits pédés et grandes folles qui s'amusèrent au chamboul'-tout, bousculant la respectabilité de la vieille dame philosophie pour la convertir en meneuse de revue d'un cabaret conceptuel d'un nouveau genre.
Ricardo Zelarayán (1922-2010) est un poète et romancier argentin révélé au public français grâce au film Los delincuentes de Rodriguo Moreno (2023) dans lequel le poème La Grande Saline se répand comme une coulée iodée. Dans la droite ligne de Macedonio Fernández, il place le langage, la conversation parlée, au centre de son oeuvre poétique dans une recherche de l'infraction constante des conventions. Harmonie, contrepoint, dissonance. C'est un langage poétique à part, un langage poétique en soi, que nous propose le poète argentin Ricardo Zelarayán dans L'Obsession de l'espace ; ce recueil qui est le fruit des observations d'un homme de la rue parcourant Buenos Aires au gré du vent et de son inspiration vagabonde. Pétri de philosophie classique, il n'en reste pas moins le dépositaire d'une certaine forme triviale de poésie, comparable au Surréalisme français qu'il vénérait, aux prises avec l'au-delà et l'ici-même.
Dans un État fantôme, géré, selon un énigmatique Programme, par un lointain Directoire, le narrateur est envoyé comme Curateur à Nova Radom, cité hors carte où la gare gigantesque jouxte un observatoire inachevé et précède une enfilade de quartiers déserts. Un univers parasité par la pousse massive d'un flot inendiguable de phragmites, roseaux communs dégageant, le crépuscule venu, une odeur fétide. La vie singulière du héros au sein de la petite société locale, de sa bureaucratie perdue parmi les « herbes debout » va être celle d'un progressif égarement, occupé à des relations sans suite et des chantiers en impasse. Un cri en chambre sourde, dans un récit qui tient à la fois du Buzzati du Désert des Tartares et des univers graphiques de Schuiten et Peeters.
Féerie est une succession frénétique et haletante de proses-mystères, d'épisodes poétiques graffités à même la nuit et de mésaventures à risque. Trois vies marquées au sceau du déni, racontées avec une dérangeante candeur, seule manière peut-être d'écrire la chronique d'un temps où les enfants étaient pris pour des adultes et les adultes étaient déguisés en enfants. Un monde à la fois familier et perturbant, intime et intimidant, qui tangue entre le rêve éveillé et le conte méchant.
33 leçons de philo où les philosophes sont révélés sous leur vrai jour : des mauvais garçons, en butte à l'autorité religieuse, politique de leur temps, en bagarre constante contre la bêtise, parfois en fricotant furieusement avec les limites de la légalité. 33 cours théoriques pour dépoussiérer la philosophie suivis d'exercices pratiques et métaphysiques cocasses, surprenants et/ou cochonesques. 33 leçons pour rendre à la philosophie, aujourd'hui si populaire mais si inoffensive, son maquis et sa bonne odeur de poudre, de fer chauffé à blanc, et de vin rouge.
1961. Au sein de sa capsule Vostok 1,Youri Gagarine a échappé à l'attraction terrestre et s'offre une grisante randonnée orbitale. Il se serait alors exclamé : « Je salue la fraternité des hommes, le monde des arts et Anna Magnani. » Toast incongru mettant à l'honneur une star italienne alors au déclin de sa carrière. Mais qu'en est-il vraiment de ce cri du coeur cité dans un documentaire belge et évoqué par Leonor Fini ? Mikaël Hirsch se lance dans une investigation mondiale. Et quand l'info défaille, on rêve l'histoire. L'Effet Magnani, c'est sans doute l'immense plaisir d'un écrivain qui enquête sur une déclaration mythique, puis qui, lentement, échappe à l'attraction des faits, à la gravité de l'Histoire, pour flotter sereinement dans le pur espace de la fiction.
Pour une stupide histoire de tromperie, Jean-Christophe Vitalon tue avec un couteau à pain son ami Anatole Bétancourt, turfiste repenti et désormais factotum dans une résidence seniors. « Jicé » vide alors son congélateur coffre bahut, y entrepose le cadavre et embarque quelques affaires dans un sac de sport. Jean-Christophe Vitalon a cherché asile dans un sous-sol. On y trouve normalement la paix et le calme. Pas au 2, allée Jean-Bart, dans cette bonne ville de Nantes où, d'ordinaire, il ne se passe pas grand-chose. Enfin si,quand même parfois... Dans la veine de cet humour belge qu'il apprécie tant, Sylvain Chantal livre ici un récit grinçant, où l'absurde se vit entre parenthèses et l'haletante inaction entre quatre murs. C'est arrivé près de chez vous : oui, à la cave. La cave se rebiffe, mais le rire est là, à redouter, car vite inextinguible. Personnages empêchés, digressions savantes ou idiotes, adresses au lecteur, sautes de ton et d'humeur, on retrouve ici les ingrédients qui constituaient le sel de son précédent roman. Comédie en sous-sol, un roman qui atteint des sommets comiques.
Le meilleur des articles publiés dans la presse quotidienne et magazine de 1964 à 2000, année de sa disparition. Du Boudard brut et giclé dru, paru entre 1959 et 1999, des colonnes du Crapouillot à celles du Monde, en passant par les pages vallonnées de Playboy, et d'autres encore. Si le début s'avoue rude, et même plus, avec le récit de l'enterrement de sa mère subi, entre deux flics, les menottes aux poignets, notre homme étant pour l'heure en tôle, la suite pétule à fond et congratule à pleins bras. Tout le monde est de la revue, des amis aux ennemis, des mornes tristesses aux enchantements profonds et autres ardeurs roboratives. Boudard salue ses morts, mais pas au clairon, une dernière tape dans le dos et un ultime pour la longue route avec Hardellet, Fallet, Brassens, Losfeld, Gen Paul. Autre temps de la revue : Défense et illustration de la lecture, la bonne fée qui s'est penchée sur son grabat, à lui l'enfant miséreux, l'ado délinquant, le résistant vaillant. Boudard lit comme on retrouve l'air après un plongeon, comme le naufragé se cramponne à son fragment d'épave. Et là, on va à l'essentiel, aux grands vitaux que sont Zola, Giono, le tant aimé Marcel Aymé, Céline certes et Rebatet pour faire grincer les dentiers. L'occasion, à chaque ligne, de capter l'amitié comme on chasse le papillon, mais aussi d'évoquer le vieux Paris défunt, défiguré par les urbanistes chantres de la modernité, de témoigner sur la Libération de Paris ou la fermeture des bordels, l'une suivant l'autre, de revenir sur l'abolition de la peine de mort avec un point de vue bien à lui. Et tout cela écrit en boudarien : un rameau de la langue française reconnaissable aux frissons de plaisir qu'il suscite au long des lombaires et à l'euphorie qu'il déclenche à tous coups. Alors, garçon, un Boudard, sinon rien !
La France d'après-guerre vue par Calet. Il nous parle de ses rêves de table en bois, de Daladier, des vacances, d'Herriot, de l'Opéra où l'on joue Rameau, avec sa petite voix, sa grenaille de mots comptés, tassés dans ses phrases courtes, son pas inlassable et son coeur lourd.
La peau et les os : c'est ce qui reste à Georges Hyvernaud en 1945, quand il rentre d'Allemagne après cinq ans de captivité. Une version nue de l'humanité où, pour échapper à la folie, on doit entre autres faire semblant, n'être plus qu'un semblant de vivant, une machine à pelleter les morts et surtout à ne pas penser. Publié en 1949 aux Éditions du Scorpion, c'est le récit acéré des souvenirs de la maison des morts-vivants mis à nus dans un camp de détention. Malheureusement un chef-d'oeuvre, que ce procès de la barbarie moderne. Ceci n'est pas vraiment un roman.
Jours ouvrés dans le BTP, la construction navale ou la sculpture est une variation autour des Arts Mécaniques et Libéraux (les premiers seraient déshonorants et les autres surtout prestigieux). Recueil non pas de nouvelles mais de récits qui procèdent d'un cheminement, prétendent que le travail des mains mènent à tout, ne présentent pas de contre-indications à l'activité intellectuelle (et réciproquement). Depuis les premiers gestes de l'apprenti compagnon jusqu'aux besognes aventureuses de l'artisan manoeuvrier en parfaite maîtrise de son corps en mouvement et des outils qui semblent naître dans ses mains, mesurant au plus juste la tâche à fournir, on suit l'évolution du charpentier Navarre s'affairant à toutes sortes de bâtis et de constructions : stands d'exposition ou ventre d'un grand palace des Champs-Élysées, musée ou ministère.
God Bless America est le récit d'une quête existentielle dans le Grand Ouest américain. Derrière le mythe et autour du mystérieux Don Chalmers, une violence sourde s'organise, une vérité se déploie dans le décor sublime d'un désastre annoncé, jusqu'à l'ultime révélation. Une épopée minimaliste qui se dresse sur les décombres mêlés d'une vie et d'un empire. Celui qui se voulait un randonneur « spectral et innocent [...] dans le coeur malade de l'Amérique profonde et désolée » se trouve engagé dans une dérade initiatique qu'il est inutile de tenter de repousser : « l'éternité sourde des paysages grandioses de l'Amérique » et la banalité trompeuse de son décor urbain envoient d'étranges signaux. Imaginez Jean Baudrillard pris en chasse par le camion du Duel de Spielberg et demandant aide au croque-mitaine de Stephen King, vous aurez accompli un bon bout de la route angoissante suivie par François Ide.
La Louisiane, comme chacun sait, persiste à Poissy et s'achève à Anvers. La Louisiane, entendez l'esprit louisianais, ce mélange corrosif et dansant de désespérance rigolarde et d'improvisation swinguante qui monte des mangroves et macère dans la moiteur sudiste. C'est avec pareil jus de bayou qu'ont été biberonnés les deux perdants magnifiques en haletant dans Ne pleure pas sur moi de Samuel Lebon, un roadbook déglingué et journal débordé signé Darline, une âme en peine lancée sur la piste de Lennon, ancien O.S. Peugeot et adepte du no libido, son jumeau stellaire et père de sa fille. Ces deux-là, nés à dix minutes d'écart en 1980, font fusion depuis lors, Lennon ayant atterri à bord du Boston Dollar et du Dixie, deux péniches-concert où l'amateur vient écluser du blues à la louche et faire le plein de jazz néo-orléanais. Un beau matin, Lennon déserte, décidé à gagner les Flandres pour se faire raboter les joyeuses, autrement dit se voir pratiquer une ablation testiculaire. Ulcérée par cette initiative soudaine et unilatérale, Darline prend la route avec l'enfant afin de rattraper l'eunuque potentiel. Elle voit sa vie sexuelle défiler comme les Amérindiens s'isolent dans la nature à la recherche de leur animal-totem. Un périple qui lui fera traverser un village fantôme, croiser une communauté d'artistes perchés dans les arbres et frayer avec des béguines féministes pour retrouver sa moitié d'orange dûment épépinée. Pour nous tenir en haleine tout au long de ce rodéo monologué, Samuel Lebon ne finasse pas, taclant à tout va dans une écriture qui emprunte à Nick Cave pour l'apocalyptique intime et à Lydia Lunch pour l'éros en roue libre et la pugnacité affective. Tous en selle !
Paul, le fils, a délesté Simon, le père, d'un épuisant boulet : sa vie, une vie de dentiste à l'ancienne, de juif laïque, de militant d'extrême gauche tous azimuts, de père amoureux et frénétique, une vie parvenue à sa toute fin, mais, comme pour ceux qui y ont mordu à plein, une vie difficile à quitter. Paul a confié à une dose d'Hypnovel le soin de libérer son père. Dans son troisième roman, Philippe B. Grimbert empoigne une saga familiale par la racine, avec une mordante ironie et un humour détartrant, pour nous faire rire à belles dents.
Plongez dans l'univers sombre et drôle de Ceux qui n'en mènent pas large, où deux marginaux parisiens, Georges Maman et Dagonard, errent dans une nuit sans fin.
Voici un recueil de 14 nouvelles de fiction qui mettent en scène des personnages très différents (Le Petit Nicolas, Landru, un peintre du 19ème siècle, un écrivain de seconde zone...) dans des époques très différentes, de la Révolution française à la France d'aujourd'hui. Elles alternent réalisme et fantastique. Leur point commun est un point de vue ironique et décapant sur les fausses valeurs de la société et les petitesses des passions humaines. Sept couples d'histoires, singuliers tandems narratifs où le récit ne duplique pas son voisin, pas plus qu'il n'en offre une édition décalée dans le temps ou rejouée dans un autre espace, mais deux façons de transpositions où la même énergie dramatique circule en boucle d'un texte à l'autre : chaque histoire étant une version tremblée de sa soeur, le même spectacle vu d'un autre point de l'orchestre.
Une île perdue du Finistère. Dessus, une baraque de pêcheurs en bois goudronné. Un congélateur débranché. Et à l'intérieur, une toile, cachée depuis plus d'un siècle, signée du grand Paul Gauguin. Une bonne raison : son motif est gênant, voire obscène. Alors, miracle ou arnaque? Ce court roman, à la fois érudit et galopant, déploie avec humour et fantaisie des vendeurs un peu louches, un galeriste aux abois, un assistant retors, un capitaine chilien, un détective opiniâtre et une fille aux yeux troubles...
D'apprendre, comme nous le permet son préfacier Ghislain Pierre, que sous Alain Berthier se cache Alain Lemière (1901-1984), ami de Louis Guilloux, cofondateur du fugace vorticisme à la française et administrateur de la revue Bifur, cheville ouvrière des dictionnaires Quillet et auteur pour Hazan d'une tétralogie japonaise, à la fois nous renseigne et nous déroute. Car, avec Notre lâcheté, son unique roman paru Au sans pareil en 1930, il nous livre une de ces rares effractions littéraires où semble s'être déposée toute la lie de la vie, un élixir d'amertume hargneuse, un concentré de désespoir griffu qui font de ce livre un espace à risque. Monologue hanté d'un affligé de l'existence qui semble, muré dans sa réclusion intérieure, s'enliser en soi à chaque seconde un peu plus, soliloque d'un drogué de la souffrance qui va d'une fille l'autre, éperdu de déshérence sentimentale et de sordide sexuel, Notre lâcheté et son anti-héros finissent par toucher terre. Le port où il ancre se nomme Paule, une bourgeoise racoleuse, opulente et décatie avec laquelle il entame une danse de mort et d'humiliation où les coups portent moins que les insultes. Une ronde fatale, décrite d'un parler rêche et sans apprêt, à cru, n'offrant ni jour, ni échappée. Seul horizon à cet asservissement, la veulerie à laquelle, par intérêt, finit de s'abandonner le narrateur. Une pépite oubliée déterrée par Le Dilettante, fidèle à sa vocation d'orpailleur.