Essais - Manifestes
Loin d'être un phénomène marginal, la désobéissance civile, promue par Henry David Thoreau au XIXe siècle, fait pleinement partie des luttes sociales du XXIe siècle. Elle est aujourd'hui invoquée par les activistes du climat sur un mode un peu paradoxal : il ne s'agit pas d'obtenir l'abrogation de lois injustes ou indignes en refusant de les appliquer, mais de forcer les gouvernements à respecter les engagements auxquels ils ont eux-mêmes souscrit pour tenir compte de l'urgence climatique et lutter contre la destruction de la planète. Avec ce court texte d'intervention, Sandra Laugier et Albert Ogien analysent les ressorts de la désobéissance climatique, en montrant qu'elle exprime le droit et la capacité des citoyens ordinaires à s'occuper des questions qui les concernent directement. Ils rappellent les vertus morales et démocratiques de cette résistance civile et interrogent la criminalisation d'une protestation qui fait du souci des autres, de la Terre et de la vie le coeur de l'activité politique.
Comment agir dans le monde désorienté du capitalisme mondialisé ? En trois dialogues, Alain Badiou et Aliocha Wald Lasowski échangent sur les manières de déchiffrer le réel, de le comprendre et d'y participer. De la politique de l'événement aux trois temps du communisme, des héritages d'Althusser et de Sartre en passant par les enjeux politiques du théâtre et de la dramaturgie, cet échange intergénérationnel et vivant donne à voir les lignes de force d'une pensée majeure et nécessaire, pour s'orienter dans un présent toujours plus incertain et complexe.
Depuis novembre 2022, la Terre compte 8 milliards d'êtres humains. Et forcément, au moment où les Nations unies ont publié ce chiffre, le débat traditionnel a ressurgi pour faire le lien entre démographie et ressources naturelles. Frédéric Spinhirny et Nathanaël Wallenhorst y prennent part au travers de ce manifeste joyeux, destiné en particulier aux jeunes. À contre-courant du récit pessimiste ambiant, mais loin de tout discours nataliste, ils remettent en cause l'assertion selon laquelle notre salut dépendrait d'une réduction drastique du nombre des naissances. Ne quittons pas le combat en nous retirant du monde, disent-ils, car ce n'est qu'en relation avec ceux qui feront celui de demain que nous pourrons refonder nos relations au vivant.
Depuis la découverte des possibilités de remodelage du cerveau, chez l'enfant mais aussi chez l'adulte, nombreux sont les chercheurs à s'être penchés sur les fascinants phénomènes de la plasticité cérébrale. Aujourd'hui, à l'heure où abondent les images de cerveau « super ordinateur » et les promesses d'hybridation transhumanistes, les espoirs suscités par cette formidable faculté du cerveau à se réinventer sans cesse se sont transformés en fantasmes. Qu'est-ce qui est, aujourd'hui, réellement faisable ? Et demain ? Il ne s'agit pas seulement de faire le point, mais aussi de réfléchir à ce qui est souhaitable, afin que l'humain pensant d'aujourd'hui continue à cogiter par lui-même demain...
Notre société a perdu sa joie de vivre. La faute à l'économie ? Au contexte sécuritaire actuel ? Non, l'« ennemi » ne vient pas de l'extérieur. C'est nous qui sapons les bases même de notre société, en nous isolant les uns des autres, alors que nous sommes, fondamentalement, des êtres de relations ! Les pauvres, les faibles sont en première ligne mais ne nous leurrons pas : nous subissons tous cet appauvrissement relationnel. C'est parce que ce socle de relations s'est appauvri que notre société s'affaisse. Nous ne sommes pas seulement attaqués, nous sommes fragilisés. Une société dont les membres cultivent le vivre-ensemble, l'entraide, traverse mieux les crises, les difficultés passagères. Il est loin le temps où l'on se rendait visite, où l'on riait ensemble, où les portes étaient ouvertes. Même si cela devient urgent, il n'est heureusement pas trop tard pour les rouvrir. Et ce n'est pas insurmontable. Cet ouvrage dessine ce qu'est un engagement « à taille humaine », ce que signifie « retisser les liens », de proche en proche, tout en esquissant les contours d'une vraie politique sociale qui permettrait à la fraternité de notre devise républicaine de prendre réellement son sens.
« Imaginons un monde dans lequel les enfants rêvent de devenir maçons, les paparazzi traquent les boulangers, les oeuvres d'art usagées traînent dans les décharges, les pneus anciens atteignent des prix exorbitants, les meilleurs collégiens s'orientent vers les lycées techniques et les consommateurs se méfient des produits naturels. Rien dans ce monde ne serait absurde. Et pourtant, ce monde n'est pas le nôtre. Comparer notre monde à ce monde imaginaire nous renseigne sur nos valeurs : nous pensons tous qu'une oeuvre d'art vaut plus qu'un pneu usagé... Nous adhérons, la plupart du temps, à ces valeurs sans y avoir beaucoup pensé. Ce sont, au sens propre, des préjugés. À l'origine de ce petit livre, j'avais le projet d'essayer de comprendre d'où venaient un certain nombre de préjugés, qui encombrent nos discours sur la science et sur la technique. À ma grande surprise, ce livre m'a demandé de m'aventurer parfois assez loin de mon point de départ... »
La chimie nous materne-t-elle ? Ou bien nous empoisonne-t-elle ? À ce dilemme familier, Pierre Laszlo trouve une issue. Notre société de consommation est la grande responsable des nuisances imputées à la chimie, à la fois science et industrie. Déjà capable de copier n'importe quelle substance naturelle, elle conçoit toutes sortes de nouvelles molécules, non seulement pour des médicaments, mais aussi pour en faire des machines à l'échelle du nanomètre. De plus, elle s'allie à la biologie pour inventer l'avenir de l'informatique. Nourrir, vêtir, soigner, chauffer, transporter l'humanité, les 19 chapitres de ce livre nous permettent de faire la part des risques et des bienfaits d'une industrie trop peu connue.Cette édition est entièrement mise à jour.
À la fin d'une conférence que donnait l'auteur sur la paléontologie, vint une question à laquelle il ne s'attendait pas : « Mais Monsieur, à quoi cela sert, ce que vous faites ? ». Rien d'agressif dans le ton de la dame qui l'interrogeait ainsi, mais une perplexité certaine : quelle utilité cela pouvait-il bien avoir de s'intéresser à des êtres morts depuis des millions d'années ? Si l'on se cantonne dans une attitude purement utilitariste, les dinosaures, il faut bien le dire, ne servent pas à grand chose, pas plus que l'immense majorité des fossiles qu'étudient les paléontologues. Et pourtant, la paléontologie a quelque chose à apporter à tous ceux qui s'intéressent peu ou prou au monde dont ils font partie. Elle a un message, et même de multiples messages, à transmettre. Il suffit d'ailleurs de remonter un peu dans l'histoire, de guère plus de deux siècles, pour constater à quel point les découvertes paléontologiques ont modifié notre conception de la place de l'homme dans l'Univers. Et ce n'est pas fini...
Demain, aurons-nous à faire face à de grandes structures collaboratives, propriétaires de nos données, ou nous en émanciperons-nous en exploitant différemment la sphère des idées, dont la vague numérique redessine les énormes potentialités ? Si nous misons sur la deuxième option et souhaitons oeuvrer à une société durable qui ne misera pas que sur la mise en concurrence des uns et des autres, il nous faut alors développer non pas la collaboration au sein de notre société, mais bien la coopération. Et pour cela, accepter de mettre en commun... Seul, on va plus vite, ensemble, on va plus loin. Un horizon qui nécessite de nouveaux repères institutionnels, notamment une identité numérique au service de la transmission et un instrument de mesure de l'activité propre au digital.
Comment une histoire de chimpanzés pourrait-elle réussir à nous expliquer pourquoi les femmes sont si peu représentées parmi les dirigeants d'États ou d'entreprises ? Ou pourquoi l'intégration des émigrés de nos anciennes colonies est si difficile ? Ou encore pourquoi les ultra-riches cherchent à devenir encore plus riches alors que leurs besoins matériels sont satisfaits pour des générations ? Il semblerait pourtant que cette histoire - qui parle aussi de bonobos ! - pourrait nous aider à comprendre beaucoup de choses sur notre propre espèce... Car nous sommes des animaux sociaux, comme nombre d'autres espèces animales, même si nous préférerions mourir sous la torture plutôt qu'admettre que parmi nous, il y a des dominants... et des dominés. Et que cela pourrait être un atout pour tous au lieu d'être une arme pour quelques privilégiés.
Autorité publique indépendante, la Haute Autorité de Santé a été créée afin de contribuer au maintien d'un système de santé solidaire et au renforcement de la qualité des soins, au bénéfice des patients. Laurent Degos, qui en a inauguré la présidence, fait un portrait incisif d'un système de santé au seuil de bouleversements majeurs qu'il analyse sans langue de bois : les nouvelles stratégies de l'industrie pharmaceutique et leur impact sur l'assurance maladie, la douloureuse mutation de l'hôpital, la menace que le principe de précaution fait peser sur les avancées thérapeutiques, la mise en place chaotique du parcours personnalisé de soins, tant réclamée par le patient, tant contrecarrée par l'organisation administrative... Au travers d'« affaires » emblématiques (grippe A, sang contaminé, Médiator...), il démonte les mécanismes complexes qui risquent de faire basculer, voire s'effondrer, tout le système. Mieux vaut prévenir que guérir : la situation exige que chacun de nous sache à quoi s'attendre... et soit partie prenante des solutions à mettre en oeuvre.
« Quand j'étais enfant, le monde se façonnait autour de moi au fur et à mesure que je l'explorais. Mes intuitions m'amenaient à m'en faire une représentation partielle et subjective. Comme dans un rêve, j'y occupais le centre et j'avais le sentiment qu'il avait été fait juste pour moi. Je me créais mon monde. J'ai perdu ce sentiment d'être un dieu créateur du monde. Le passage à l'âge adulte m'a conduit à percevoir un monde prétendument plus objectif, tel qu'il est pour tous ses habitants, et dont je ne suis plus le centre. Je voudrais pourtant prendre le parti inverse, continuer à croire que chacun peut créer son monde toute sa vie, appeler ça le paradis, se mettre au centre et donc être dieu. » Au travers de cette belle utopie, l'auteur fait un portrait révolutionnaire de notre société (économie, politique, vie sociale, nouvelles technologies ou éducation) et nous propose d'en imaginer une autre... qui plaira certainement à Petite Poucette !
Avec la « résonance », Hartmut Rosa a proposé un concept pour remédier à l'accélération hégémonique et réifiante du capitalisme rentier et spéculatif, qui nous condamne à la croissance et à la surchauffe. Pour lui, la transformation en profondeur de nos sociétés ne se réalisera que si nous acceptons d'entrer dans un nouveau rapport au monde, marqué par une relation « responsive » avec lui. En quoi cette résonance peut-elle bien consister concrètement ? Et surtout en quoi pourrait-elle aider les jeunes générations à vivre avec la réalité de l'Anthropocène, chaque jour plus prégnante ? La résonance, au contraire de l'éducation au « développement durable », semble un nouveau paradigme à même de faire advenir un autre monde, où ne s'opposeraient plus humains et non-humains. Avec Hartmut Rosa, le temps est venu d'écouter ce que le monde a à nous dire... Traduit de l'allemand par Sophie Paré et Nathanaël Wallenhorst.
C'est le paradoxe du siècle : nous savons que la catastrophe écologique est là, pourtant rien ne se passe. Pourquoi la science et la politique peinent-elles à mobiliser ? Perçues comme des blocs spécialisés, elles restent hermétiques à la société civile. Pour y remédier, les auteurs de ce manifeste proposent d'emprunter une voie inusitée : l'écologie culturelle. Inscrite dans notre roman national (La Fontaine, Rousseau, George Sand, Michelet...), l'écologie est loin d'être une nouveauté. Trop souvent négligées, son histoire, ses dimensions psychologiques et artistiques sont pourtant la clé : l'éducation à l'écologie devrait s'imposer comme une priorité. Tel est le pari de ce manifeste : approprions-nous l'écologie par la culture, ciment de la société, rendons compte de son inscription dans notre passé, situons-la dans une continuité et non dans une rupture anxiogène, et rompons avec une approche trop technicienne pour prendre en compte la dimension sensible et empathique de l'humain.
Selon Albert Einstein, « nous ne pouvons pas résoudre nos problèmes avec la même pensée que nous avons utilisée lorsque nous les avons créés ». Pour le collectif « Osons les territoires », là est la clé : c'est tout le système de pensée sur l'économie, la gouvernance, le droit, les relations entre sociétés, humains et biosphère, qu'il convient de transformer. Dans notre modernité, l'efficacité opérationnelle, la spécialisation et la séparation en sont venus à produire des effets délétères. Aux origines des crises contemporaines ? Une crise plus ancienne et profonde : celle des relations. Mais comment refonder une modernité qui proposerait au contraire de tisser des liens ? Quelles doctrines, quels acteurs former pour inventer une nouvelle éthique et une nouvelle gouvernance ? Dans ce manifeste, le collectif a décidé de relever le gant en proposant une boussole et des réformes à engager d'urgence. Et c'est parce que les territoires sont l'espace par excellence des relations qu'ils sont ici au coeur de sa réflexion.
L'Anthropocène, cette « ère de l'humain », nous met face à un défi sans précédent dans l'histoire de la Terre. Face à l'anéantissement total de la nature dont nous sommes les artisans, et donc aux dangers qui pèsent sur nos propres conditions d'existence, nous devons façonner une nouvelle éthique de la cohabitation - plus encore : de la solidarité profonde avec tous les autres êtres vivants. Dans ce manifeste, Andreas Weber et Hildegard Kurt posent les jalons de cette pensée neuve, qu'ils appellent « vitalité ». Partie intégrante d'un système terrestre où la culture est inséparable de la nature, l'être humain doit désormais se faire créateur. Une responsabilité nouvelle qui nous incombe et que le discours de l'Anthropocène entend affirmer. Plaidant pour une nouvelle politique du vivant, ce texte courageux, lumineux, écrit dans une langue fluide et puissante, touchera tous ceux qui cherchent des réponses à la crise globale que nous traversons.
Si nous vivons une crise, au sens plein du terme, aucun retour en arrière n'est possible. Il faut donc inventer du nouveau. Or, le nouveau nous submerge ! En agriculture, transports, santé, démographie, informatique, conflits, des bouleversements gigantesques ont transformé notre condition comme jamais cela n'était arrivé dans l'histoire. Seules nos institutions n'ont pas changé. Et voici l'une de ces ruptures profondes : notre planète devient un acteur essentiel de la scène politique. Qui, désormais, représentera le Monde, ce muet ? Et comment ? Michel Serres montre que nous sommes encore les acteurs de notre avenir.
Depuis les domaines du numérique et de la biologie moléculaire, on nous annonce que tous les mécanismes biologiques vont enfin pouvoir être révélés, modélisés, dépassés. Le temps serait venu de se passer du monde réel et du vivant lui-même, désormais réductible à ses composants, à une mécanique. Derrière ces promesses de vie augmentée se cache en réalité toujours le même projet réactionnaire : celui de se débarrasser des corps pour accéder enfin à la « vraie vie » qui serait du côté des données et des algorithmes. Or, en assénant que « tout est information », le monde numérique non seulement ignore mais écrase les singularités propres au monde du vivant et de la culture. Mettant à mal nos possibilités mêmes d'agir, de penser, de désirer et d'aimer... Contre cette menace, Miguel Benasayag invite à envisager un mode d'hybridation entre la technique et les organismes qui ne soit pas une brutale assimilation. Cela passe par la production d'un nouvel imaginaire, d'un nouveau paradigme capable de nous aider à étudier ce qui, dans la complexité propre au vivant et à la culture, n'est pas réductible au modèle informatique dominant.
Que devraient nous dire les candidats à l'élection présidentielle de 2022 qu'ils ne nous diront pas, créant ainsi un gouffre béant entre l'offre politique existante et les attentes des Français ? Alain Caillé, qui n'a pourtant pas la moindre envie de solliciter leurs suffrages, se risque à le formuler parce que, depuis longtemps déjà, rien, dans toutes les élections d'importance nationale, n'est explicité des questions les plus importantes, de celles que nous nous posons tous sans trop nous le dire. Face à la régression chauvine, voire raciste, au néolibéralisme des premiers de cordée et à la décomposition de la gauche, il reste une voie convivialiste à explorer, propositions à l'appui...
Laurent Degos revivifie les traditionnelles vertus de l'erreur, en en soulignant la surprenante modernité. À partir de son expérience de Président de la Haute Autorité de Santé et de médecin des hôpitaux, il montre, dans une réflexion qui va bien au-delà du domaine de la santé, que notre société, de jour en jour plus complexe, cherche à se prémunir de l'erreur en jouant la carte du tout-sécurité et du risque zéro. Ce faisant, elle se condamne à courte échéance. Car l'erreur est le moteur de la vie et la source de découvertes et d'innovations. Sans elle, pas d'évolution possible... Un rappel nécessaire des vertus de l'erreur, qui dépasse le strict cadre de la nature et touche au plus profond des sociétés humaines contemporaines.