Éditions de l`École des hautes études en sciences sociales
Omniprésents dans l'espace public, les sondages d'opinion sont aussi soumis à de vives critiques. Ils sont régulièrement accusés de se tromper, de saturer l'actualité ou d'influencer les débats politiques. Mais que sait-on vraiment de la manière dont ils sont fabriqués ? Comment fonctionnent les « instituts » de sondage ? Qui sont celles et ceux qui produisent les données ? Comment mesurer le niveau de soutien à un gouvernement ou prédire le résultat d'une future élection ?C'est à ces questions que répond Hugo Touzet en nous emmenant à la rencontre des professionnel·les du sondage, de leur parcours et de leurs réalités de travail quotidiennes. À partir d'une enquête de plusieurs années, le livre met en lumière les interactions complexes qui se jouent dans la « fabrique de l'opinion publique », entre enjeux politiques, exigences scientifiques et logiques de marché.
Découvrez la vie quotidienne derrière les barreaux dans la France des années 1910-1930. Sous les verrous révèle, à travers des archives inédites, les trajectoires oubliées de milliers de détenus et le fonctionnement d’un système carcéral marqué.
« La Guadeloupe est à nous, la Guadeloupe n'est pas à eux, nous ne les laisserons pas faire ce qu'ils veulent dans notre pays. » Lors de la grève qui a paralysé la Guadeloupe début 2009, cet hymne faisait office de cri de ralliement pour le collectif contre la « profitation » (LKP). Mais que recouvre le « nous » dans ce slogan et au-delà ? Comment peut-on faire communauté, penser un avenir commun sur un territoire insulaire transformé par l'histoire de la colonisation, de l'esclavage, de l'installation massive de travailleurs engagés, notamment indiens, et encore fortement marqué par la domination économique des descendants de colons ? En enquêtant sur les manières dont se définissent les habitants de la Guadeloupe, Ary Gordien met en lumière des systèmes de représentation divers, souvent conflictuels, qui ont résulté de l'histoire de la colonisation et de l'exploitation mais aussi des luttes pour l'émancipation.
Alger, début du XXe siècle. À travers les archives inédites de René Basset, plongez dans les coulisses de l’orientalisme colonial, entre salles de classe, réseaux savants et intimité familiale.
1881-1956 : comment les monarchies marocaine et tunisienne ont résisté et évolué sous le protectorat français. Une plongée inédite dans les archives arabes pour comprendre la survie et la transformation de ces États face à la colonisation.
Comment le pouvoir s'exerce-t-il, concrètement, dans un État « autoritaire » ? C'est à cette question simple en apparence que Mehdi Labzaé cherche à répondre en poussant les portes de l'administration foncière éthiopienne. Le livre nous plonge dans le quotidien de fonctionnaires sous le régime de l'Ethiopian Peoples' Revolutionary Democratic Front (EPRDF), la coalition qui a gouverné le pays de 1991 à 2018.Au fil de réunions lénifiantes et d'humiliantes évaluations, les fonctionnaires locaux aux conditions de vie souvent précaires sont contrôlés par les agents du parti tout autant qu'ils contrôlent la paysannerie et les terres. Si le cadre idéologique du régime évolue, d'abord socialiste puis néolibéral, les instruments de pouvoir demeurent inchangés : la « participation populaire » et la « lutte contre la corruption », toutes deux vantées par les bailleurs internationaux, renforcent les rapports de domination entre fonctionnaires, partisans et paysans.De ce portrait original de la bureaucratie éthiopienne se dégage une vision dynamique et nuancée de l'autoritarisme, permettant de comprendre comment le régime de l'EPRDF a tenu pendant vingt-sept ans. Mehdi Labzaé offre ainsi des clés pour appréhender la guerre civile qui déchire actuellement le pays, mais aussi, plus généralement, pour saisir la nature du pacte paradoxal qui peut s'instaurer entre un État-parti et une population.
Bénarès, Banaras, Kasi ou Varanasi, est sans doute la ville indienne la plus célèbre, symbole d'une « Inde éternelle » hindoue, rythmée par les flots du Gange. Cet ouvrage s'intéresse à la manière dont cette « idée de Bénarès » (M. S. Dodson), souvent présentée comme immémoriale, est en fait et avant tout un produit de la modernité, construit en dialogue avec les enjeux sociaux qui traversent la ville. Bénarès tient ainsi davantage d'une multiplicité de « lieux de mémoire », selon la formule de Pierre Nora, que du symbole monolithique et sacré de l'hindouisme, tant y cohabitent de nombreux acteurs, monuments et espaces significatifs de mémoires collectives, locales comme globales.Les contributions d'historiens, anthropologues, sociologues et politologues réunies ici abordent Bénarès autant par l'histoire coloniale et post-coloniale que par les études des pratiques contemporaines. L'ouvrage fait dialoguer les représentations régionales comme nationales (via le cinéma) et internationales (à l'instar de la communauté hindoue de l'île Maurice et de générations d'artistes et voyageurs européens), dévoilant, par-delà l'image archétypale de la ville, un entrelacs de communautés, de savoirs et savoir-faire ainsi que d'imaginaires, eux-mêmes objets de divergences, voire de controverses.À rebours des clichés et stéréotypes sur son apparent « immobilisme », Bénarès apparaît comme un lieu de débats politiques, de conflits religieux et d'enjeux sociaux qui ont participé à transformer et redéfinir le sous-continent indien jusqu'à nos jours.
Rouvrir la bibliothèque des sciences sociales et relire les livres qui, année après année, depuis la Seconde Guerre mondiale, ont marqué la construction des sciences sociales en France et à travers le monde : voilà le pari de cet ouvrage.Près de cent chercheurs se sont rassemblés pour présenter avec simplicité et vivacité 101 livres connus ou moins connus, souligner leurs enjeux et dire leur actualité ; 101 plutôt que cent, comme une invite à augmenter à l'infini les rayonnages de cette bibliothèque. Loin de l'image d'un panthéon figé, elle se révèle un paysage mobile, multiforme, où chacun est invité à entrer et circuler librement.Cette sélection critique, unique en son genre, permet de plonger aux origines des sciences sociales, d'en suivre l'évolution et d'en saisir l'unité, au-delà des divisions disciplinaires. Véritable aventure de recherches, elle incite, dans sa pluralité, à approfondir notre connaissance des débats contemporains.
Historien d'origine russe, Alexandre Koyré (1892-1964) est l'une de ces personnalités exceptionnelles dont les découvertes et les audaces ont profondément marqué l'évolution des idées au xxe siècle.Année par année, de 1922 à 1962, ce recueil nous fait suivre son itinéraire intellectuel à travers les enseignements qu'il donna à l'École pratique des hautes études à Paris et aux États-Unis. Il nous permet de mieux comprendre le combat de Koyré pour faire de l'histoire des sciences le coeur même d'une histoire de la pensée humaine, préfigurant aussi bien l'extraordinaire développement de cette discipline depuis un demi-siècle que l'anthropologie historique.Pietro Redondi a largement enrichi le contenu de ce livre à l'occasion de sa réédition, trente ans après sa première parution. Avec une nouvelle présentation, des textes inédits, un index et de nombreuses illustrations, ce volume offre ainsi la meilleure introduction à l'oeuvre de Koyré.
Comment l'oeuvre de Louis Marin a-t-elle travaillé, dans sa grandeur discrète, depuis la disparition du philosophe, historien et sémiologue, en 1992 ? Comment sa méthode d'approche des objets, textes et images, sur lesquels il a fait porter son attention patiente depuis ses Études sémiologiques (1971) jusqu'au Pouvoir des images, dernier livre publié de son vivant, a-t-elle profondément imprimé sa trace dans un grand nombre de recherches conduites par des historiens de la littérature, de l'art, de la philosophie, et plus généralement des sociétés modernes ? Les études réunies ici s'échelonnent sur les vingt-cinq ans qui nous séparent de sa mort et veulent rendre compte de l'unité d'une oeuvre mais aussi de l'extrême variété de ses effets. Louis Marin n'a pas fait système, mais il a aidé de nouvelles générations à concevoir et à comprendre les systèmes de représentation au sein desquels ont été produits les gestes d'écriture et de peinture qu'il a su interroger.
Jusqu'aux années 1970, le monde turc et ottoman à l'âge classique restait aux yeux des Occidentaux une curiosité mêlant orientalisme exotique et de très anciens clichés. Gilles Veinstein a fait partie de cette génération de jeunes chercheurs qui a accompagné l'ouverture progressive des archives de l'Empire. Il en a résulté une compréhension profondément renouvelée - car captée de l'intérieur - de ce monde.Les études présentées dans ce volume, publiées entre 1978 et 2009, s'attachent, à partir de cas concrets, à éclairer le fonctionnement et l'évolution de l'État, de l'économie et de la société ottomane, les rapports de pouvoir et les relations entre communautés. Aux mythes qui obscurcissent souvent encore notre vision, Gilles Veinstein oppose les connaissances qu'il a contribué à établir et les conclusions nuancées que lui a inspirées sa fréquentation intime, sur de longues années, de la réalité ottomane.
Ivry, 1770-1860 : comment les familles paysannes ont-elles résisté à l’urbanisation et à l’industrialisation qui transformaient leur village en banlieue parisienne ?
Jean-Claude Chamboredon (1938-2020) est une figure de référence de la sociologie, connu pour avoir écrit Le métier de sociologue avec Bourdieu et Passeron. Grand lecteur, il était convaincu de l'unité des sciences sociales et il mettait cette conviction en pratique tous les jours. Si son oeuvre reste largement à découvrir, ce collectif, fidèle aux préoccupations qui ont été les siennes, offre une remarquable introduction à son travail.
Les sciences sociales peuvent-elles décrire la vulnérabilité, l'incertitude, la solitude ? Pour répondre à cette question, Michel Naepels, assumant sa position d'auteur, adopte dans ce livre une approche pragmatique et s'interroge sur le rôle du chercheur et le statut du témoignage qu'il suscite, à partir d'enquêtes menées dans des zones de conflits et de troubles, et de lectures à la fois anthropologiques, philosophiques et littéraires. Au lecteur qui se demande quelle est la place de celui ou celle qui enquête dans des situations de détresse, cet essai propose une anthropologie politique renouvelée de la violence, de la prédation, du capitalisme. Il endosse un point de vue, celui de la vulnérabilité et de l'exposition à la violence, en prêtant attention aux subjectivités, aux émotions et aux pensées des personnes qui y sont confrontées. Il s'agit d'articuler l'exploitation de l'homme et de la nature avec la construction de soi, de penser dans le sensible, avec la douleur, malgré tout.
Cet ouvrage se veut un hommage critique à l'oeuvre de Paola Tabet, anthropologue féministe qui contesta dès les années 1980 la distinction convenue entre sexualité « ordinaire » et sexualité « commerciale ». Des maisons de passe en Bolivie aux clubs libertins parisiens, de l'homosexualité au Maroc aux mariages de convenance, il propose de repenser les logiques de l'échange économico-sexuel et des rapports de genre qui le fondent. Le regard de chercheurs de terrain montre combien sont ténues les frontières qui séparent intérêts et sentiments, contraintes et plaisirs, égalité et domination. En définitive, les transactions sexuelles apparaissent conditionnées par des rapports de pouvoir où interviennent en particulier la classe sociale, la « race », l'âge ou l'orientation sexuelle.
À la fin du xixe siècle, la violence raciste dirigée contre la communauté africaine-américaine a détruit les avancées historiques obtenues grâce à l'abolition de l'esclavage une génération plus tôt. Parce que le corps est la cible première de l'oppression raciale, les Noirs américains ont alors fait du sport l'un des supports de leurs luttes pour la dignité, l'égalité et la justice. L'éducation physique est ainsi devenue une éducation politique cherchant à renforcer la fierté raciale à l'intérieur de la communauté et à détromper les préjugés raciaux à l'extérieur. En ce sens, les pratiques sportives, aussi bien professionnelles qu'amateurs, ont constitué l'une des fondations du long mouvement pour les droits civiques. À l'aide d'un vaste travail dans les archives, Nicolas Martin-Breteau montre comment la ville de Washington a été le berceau méconnu de ce programme d'élévation et d'émancipation individuelles et collectives qui continue d'influencer les mobilisations noires aux États-Unis. En étudiant les rapports entre activités sportives et politiques en situation dominée, Corps politiques renouvelle l'histoire des corps minoritaires et de leur puissance d'action.
Comment les rêves sont-ils devenus des objets de science ? Pourquoi des savants se sont-ils intéressés à leurs songes et appliqués à les noter minutieusement ?Centré sur l'Europe francophone, ce livre prend comme objet d'étude une figure qui s'affirme au cours du xixe siècle et se perpétue jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, celle du « savant rêveur ». Dans un but scientifique, philosophes, médecins et psychologues, mais aussi amateurs cultivés, utilisent leurs propres exemples pour construire une psychologie fondée sur les rêves, interprétés comme résultant de perceptions extérieures transformées, d'impressions intimes, parfois sexuelles, ou d'associations d'idées. Ces expériences nocturnes leur apparaissent principalement comme des retours d'un passé soit récent, soit très ancien, demeuré le plus souvent inconscient. Par ailleurs, on continue à donner aux visions nocturnes un sens prémonitoire, en particulier dans les clefs des songes, largement diffusées à l'époque. Enfin, lors de la Grande Guerre, les consigner par écrit devient un précieux refuge pour fuir une réalité vécue comme un cauchemar.En permettant de redécouvrir les « nuits savantes » de personnages comme Maury, Hervey de Saint-Denys, Tarde, Delboeuf ou Halbwachs, l'auteur propose une histoire inédite des rêves et revient sur les débuts de la psychanalyse. Jacqueline Carroy montre que Freud, savant rêveur de son temps, a suivi les pas de ses prédécesseurs, tout en posant les bases d'une nouvelle approche des songes. Cet ouvrage novateur exhume des conceptions et des pratiques aujourd'hui oubliées, bien qu'à l'origine de notre modernité.
Dans un monde indien connu pour le foisonnement de son panthéon, comment penser les dieux ? ´Siva, Mahddev, Yellamma, Taleju... Les dieux sont dotés de formes et d'attributions multiples, leurs champs d'action se recouvrent et se mêlent. Mais aussi des hiérarchies se dessinent, des regroupements s'opèrent et la diversité peut s'inclure dans l'unicité d'une figure englobante. Du Kérala jusqu'à l'Himalaya, les questions se retrouvent, comparables : comment appréhender un panthéon aussi labile ? Comment définir l'infinité du divin ? Comment classer l'inclassable ? À ces questions, les auteurs de ce recueil répondent de diverses manières mais tous ont un même regard pour saisir les dieux dans la précision des gestes du rituel, selon leur contexte, et ainsi comprendre comment les perçoivent ceux qui les vénèrent.
Que les vivants puissent un jour écouter les morts. Ne serait-ce pas ce désir secret qui fonde en dernier ressort l'enregistrement et la mise en archives des voix du passé ? Après son ouvrage L'historien, l'archiviste et le magnétophone (2001), qui a inspiré nombre de campagnes de collecte d'archives orales, Florence Descamps reprend sa réflexion sur les usages scientifiques et sociaux des témoignages oraux et fait le bilan de la réintégration de la source orale dans la boîte à outils de l'historien. De l'histoire orale au patrimoine culturel immatériel, en empruntant la voie de la parole enregistrée, cet essai revisite la grande trilogie « Histoire, Mémoire et Patrimoine » qui, depuis quarante ans, a saisi l'ensemble de la société française.
La boxe est un affrontement à l'Autre dont l'enjeu dépasse les seules limites du gymnase. Jérôme Beauchez l'a compris en transpirant avec les boxeurs, dont il a partagé les entraînements et recueilli les récits de vie. Décrivant l'expérience du face-à-face dans toutes ses dimensions, l'auteur montre les visages de l'adversité tels qu'ils apparaissent aux combattants. Les existences de ces hommes issus des quartiers populaires et de l'immigration sont vécues à l'intersection des dominations. Boxer équivaut dès lors à résister ; un geste dont la capacité des corps à « encaisser » les coups et en donner ne constitue qu'un aspect. Car il y a un au-delà du corps à corps, dans la quotidienneté des luttes contre le racisme ordinaire et la disqualification sociale. Au plus près de la rudesse charnelle des combats se révèlent ainsi toutes ces épreuves qui légitiment celle du ring et creusent l'empreinte du poing.
Depuis la fin du xviiie siècle, l'Europe constitue le théâtre privilégié des passions révolutionnaires. Mais durant la même période, jusqu'aux événements qui marquent le début du xxie siècle, le monde non-européen résonne également d'attentes et de crises révolutionnaires. Comment comprendre les passions révolutionnaires ayant vu le jour hors du continent européen ? Dans quelle mesure ont-elles été conditionnées par les matrices européennes auxquelles elles se référaient ? Ont-elles, à leur tour, donné naissance à des modèles exportables ? À travers le « Tri-continent » - espace latino-américain, moyen-oriental et indien -, les trois auteurs interrogent le fait révolutionnaire dans un dialogue avec le maître-livre de François Furet Le passé d'une illusion, rétrospective sur « l'idée communiste » publiée en 1995 peu après la chute du Mur de Berlin. Nationaliste, religieuse, prolétarienne, internationaliste, anticoloniale, ou simplement libertaire et égalitaire, vécue pacifiquement ou réprimée dans la violence : au-delà de cette diversité de forme, la révolution, son passé comme son avenir, s'avèrent néanmoins un analyseur de nos sociétés.
À la veille de la Première Guerre mondiale, les Amérindiens qui vivent sur le territoire américain sont des peuples colonisés à la citoyenneté incomplète. Lors de l'entrée en guerre des États-Unis en 1917, un grand nombre d'entre eux - un contingent de 12 000 soldats - s'engageront pour combattre en Europe.Thomas Grillot, en focalisant son attention sur les vétérans issus des tribus des Plaines, révèle comment le conflit mondial a transformé la vie politique, sociale et culturelle des réserves indiennes. Les anciens combattants tirent de leur participation à la guerre un grand prestige aux yeux des Blancs, mais aussi et surtout aux yeux des Indiens eux-mêmes. Cela leur permet de jouer un rôle politique crucial dans les décennies qui suivent. À travers les archives militaires, les organisations de vétérans, les monuments aux morts, les cérémonies patriotiques, les funérailles ou les powwows, la mémoire de guerre dessine un demi-siècle d'histoire oublié, où se réinvente le rapport des Indiens à la société américaine.Refusant une vision progressiste de l'histoire des Indiens allant de la colonisation à l'émancipation, Thomas Grillot souligne toute la complexité du rattachement des autochtones à la nation américaine. Les débats sur le patriotisme traduisent des luttes idéologiques très vives, d'une génération à l'autre, sur la place des Amérindiens aux États-Unis, sur le respect ou non des cultures tribales et, en définitive, sur l'assimilation, en dehors de toute tutelle coloniale. Car Après la Grande Guerre pose aussi une question centrale : pourquoi et comment des peuples colonisés répondent-ils à l'injonction de défendre l'État colonial ?
Le Comité des mères de soldats de Russie défend les droits des conscrits et de leurs familles. Dans une société russe dont on a souvent critiqué la passivité, il apparaît, depuis sa création, en 1989, comme un lieu de résistance active face à l'arbitraire de l'armée et de la puissance publique.Ce livre se nourrit d'un travail de terrain au sein de cette organisation, aux côtés de ces femmes modestes confrontées à la machine militaire et apprenant à s'y opposer. L'analyse des lettres d'appel à l'aide adressées au Comité des mères de soldats permet de prendre la mesure de la détresse de ces jeunes gens et de leurs familles, malmenés par l'armée, mais aussi de comprendre la manière dont, à partir d'une inquiétude maternelle, une protestation et une action collectives peuvent prendre forme dans la société russe actuelle. Plus qu'un îlot militant au milieu d'une société apathique, est ici mise en lumière une action protestataire d'un type différent, inscrite dans une architecture de la relation du citoyen à l'État en partie héritée de la période soviétique.Anna Colin Lebedev porte un regard sensible sur la société russe contemporaine et sur l'intervention des femmes dans l'espace public russe. Elle invite également à une réflexion sur les formes prises par l'action collective dans des sociétés où le militantisme et la protestation publique ne sont pas les modalités privilégiées d'interpellation de l'État. Elle donne enfin un éclairage sur l'évolution récente de ce qui fut jadis l'Armée rouge.
La psychiatrie soviétique passe aujourd'hui pour une spécialité médicale dévoyée qui a servi à réprimer les opposants politiques. Si elle n'est pas fausse, cette image s'avère réductrice. Grégory Dufaud propose dans cet essai une autre perspective. Il montre combien le traitement de la folie a pu être un espace d'initiatives et d'innovations, animé par des psychiatres soucieux de la santé mentale de la population et attentifs à ne pas couper leur spécialité de la pratique médicale. Explorant la variété des significations et des usages de la psychiatrie en Union soviétique, il éclaire les rapports complexes qu'elle a entretenus avec le pouvoir politique, ainsi que la vision du progrès scientifique et social qui l'a structurée.Cet ouvrage propose ainsi une histoire des savoirs et des pratiques de la médecine tout en mettant au jour les multiples ressorts de la domination sociale et politique en régime autoritaire.
La philosophie et les sciences sociales ont souvent du mal à se rencontrer. C'est pourtant leur dialogue complexe et leurs échanges féconds que Vincent Descombes a placés depuis plusieurs décennies au centre de son travail. Quel est le sens du social, quelle est son incidence sur l'esprit ? Le philosophe décline cette question essentielle en s'interrogeant sur le statut du sujet et la place de l'altérité, la nature des institutions et la fonction des règles, les conditions de l'action collective et la forme du raisonnement pratique, l'origine de la modernité et le destin de l'individualisme...En écho à cette démarche, les sociologues, anthropologues, historiens et philosophes réunis dans ce livre cherchent à établir ce que signifie « avoir le social à l'esprit ». Les réponses de Vincent Descombes, aussi bien que la discussion finale avec Charles Taylor et Étienne Balibar au sujet de l'identité, achèvent de montrer qu'une meilleure compréhension de notre condition politique est possible, au croisement de la philosophie et des sciences sociales.
Et si la philosophie se racontait aussi à travers des histoires ? Nommer l’histoire explore comment les grands penseurs, de Rousseau à Foucault, ont façonné leur propre récit du passé, entre vérité et fiction.
Ce livre retrace l'histoire du parcours des rapatriés d'Algérie, leur mutation en métropolitains, et révèle la première politique d'intégration de l'État faite à l'intention de migrants. Inédite, cette étude fait aussi entendre la voix des rapatriés.En posant la question de l'action de l'État français dans le « devenir métropolitain », Yann Scioldo-Zürcher montre une vigoureuse politique d'intégration à l'oeuvre qui dément à la fois une histoire trop larmoyante et met au jour l'action de l'État. Pour comprendre cette histoire d'une émigration/immigration/installation, Yann Scioldo-Zürcher revient d'abord sur les populations présentes en Algérie coloniale et les conditions dramatiques du départ. Le principe d'une aide au rapatriement se met en place dès avant « l'Exode ». Ce qui n'empêche pas les difficultés réelles de l'insertion. Inédite, cette étude est également remarquable car, outre la quantité d'archives publiques dépouillées, elle fait entendre la voix des rapatriés (corpus de plus de 200 lettres, journal intime) sans négliger les représentations attachées aux Français d'Algérie (émissions télévisées).En inscrivant cette histoire des rapatriés dans l'histoire des migrants, l'auteur invite à la fois à relativiser et mesurer la singularité du destin des pieds-noirs d'Algérie. Il est étonnant d'observer ce qu'un État peut faire, quand il le veut, pour l'intégration des nouveaux venus.« Pour l'historienne des migrations, il est étonnant de voir à quel point l'État peut promouvoir des mesures très concrètes d'aide à l'insertion pour les gens venus d'ailleurs quand il le veut et méditer sur la façon dont l'État choisit ceux qu'il aide. (...) L'ouvrage pose enfin la question de la définition même de l'immigration. » (Nancy Green, historienne)
Qui se souvient d'Henri Herz (1803-1888), figure célèbre du monde musical au XIXe siècle ? Pianiste virtuose, compositeur prolifique, professeur acharné, facteur de pianos renommé et propriétaire, avant Pleyel, d'une salle de concert des plus courues : rarement notoriété si grande chuta de façon aussi spectaculaire. L'itinéraire de cet immigré plein d'humour, qui désirait par-dessus tout gravir les échelons de la société, témoigne des goûts et des pratiques d'une époque.S'il connut gloire et prospérité, il subit aussi les foudres des artistes qui l'accusaient de flatter le nouveau maître, le public. Ainsi, après une carrière fulgurante qui le conduisit des salons parisiens à la conquête des Amériques, Herz fut détrôné par la figure émergente de l'artiste d'exception, le génie romantique qu'illustraient ses contemporains Liszt et Chopin. À une période charnière où les tensions se cristallisent autour d'une nouvelle conception de l'art et de l'artiste, entre « musique d'art » et « musique d'industrie », le parcours de ce musicien polyvalent fournit un matériau historique précieux sur la vie musicale et, bien avant les premiers enregistrements, sur l'activité des pianistes virtuoses.En s'intéressant à cet artiste-entrepreneur, Laure Schnapper éclaire un versant oublié de la vie culturelle et musicale en France. Enrichie de commentaires de partitions et d'extraits des journaux d'époque, cette étude contribue à renouveler, à travers le destin de ce magnat du piano, les relations entre histoire, musicologie et sciences sociales.
Comment créer un complot politique, faire naître une rumeur, mobiliser l'opinion pour traquer les suspects ? Gilles Malandain nous fait vivre sous cet angle un événement retentissant dans la France post-révolutionnaire : l'assassinat du duc de Berry en 1820.Interprété comme le résultat d'un complot contre la monarchie, ce quasi régicide a suscité la mobilisation des agents de l'État et secoué le corps social. Ce récit s'intéresse à la création de cette affaire, depuis les représentations de l'événement à ses perceptions populaires en passant par les mécanismes de l'enquête policière et judiciaire. Le complot se révélant introuvable, l'investigation se déploie dans des pistes très variées. De cette enquête résulte d'abondantes archives judiciaires, policières, véritable gisement de bruits, de conversations suspectes, de lettres anonymes qui informent sur les divers usages de la politique dans la France de 1820. Elles font se rencontrer le discours politique légitime et le « bruit populaire », le pays « légal » et le pays « réel ».Gilles Malandain nous fait vivre l'intensité de la rumeur et de l'échange social suscités par l'attentat. Une très belle étude dont les résonances excèdent la France de 1820.
Dossier : Dans les cités grecques, le luxe est qualifié de barbare et féminin. L'historiographie s'est accommodée de ce topos pour forger l'image de corps civiques sobres et égalitaires. Le genre du luxe remet ces idées en cause. Varia : Homère, serment de Zeus et recettes magiques. Polysensorialité des sanctuaires grecs. La ceinture de Gabies. Narratologie pindarique. Solon à Salamine. Leucothée à Élée. Dettes et balances en Méditerranée. Ramon Pane et Lucien. Entretien avec François Lissarrague. Considéré généralement comme un marqueur ethnique, un signe de la richesse du souverain et de l'élite achéménides, caractéristique d'un régime politique plein d'hubris (démesure), le luxe ne disparaît pourtant pas des cités après les guerres médiques ; il demeure un moyen de reconnaissance sociale. Le dossier intitulé Le genre du luxe dans le monde grec ancien offre l'occasion de s'interroger sur le luxe, compris comme pratique et mode de distinction, en premier lieu élitaire, sous l'angle du genre. En effet, si deux de ses personnifications, Habrosunê comme Truphê, ont les traits et le corps d'une femme que caractérisent la délicatesse, le faste, l'opulence, la prospérité mais également la mollesse, la lascivité, la séduction et la féminité, le luxe n'était pas, loin de là, l'apanage des Barbares et des femmes. Mais le mettre au féminin était sans doute un moyen, pour les Anciens, de le stigmatiser, au sein de cités fondées sur l'égalité civique. Et si les Modernes ont repris ce topos, c'est qu'il permet de concéder l'existence du luxe sans entamer l'image, bien ancrée dans l'historiographie, d'un corps civique sobre et égalitaire. Les contributions, sans embrasser toutes les pistes possibles, portent sur les produits et objets de luxe (étoffes, vêtements, produits exotiques, cristal de roche et parfum) ; elles s'attachent également aux contextes et aux espaces de son déploiement ou étalage (religieux, politique ou encore domestique et familial ; du côté des Grecs comme chez les Barbares), ainsi qu'aux différents discours consacrés au luxe, comme mode de consommation et mode de vie (somptuosité vestimentaire, opulence des banquets, séduction outrancière, sexualité débridée, quête excessive des plaisirs, etc.), aux pratiques fastueuses comme marqueurs identitaires et modes de domination.
Comment offrir aux chercheur-e-s les moyens et les outils permettant de réaliser une histoire mixte de l'Antiquité ? En s'appuyant sur la méthodologie élaborée par le collectif Eurykleia, les articles du dossier explorent les pratiques sociales qui rendent les femmes visibles, mais aussi celles où la présence féminine, quoique réelle, semble plus discrète. Ils mettent l'accent sur le rôle de la modalisation et de la pratique discursive dans les processus d'affichage, de conservation et de transmission du nom des femmes, en éclairant les logiques propres à chaque contexte étudié : lamelles oraculaires de Dodone, décrets honorifiques, fondations sous condition, traités de Cicéron. Les analyses invitent à en finir avec certains préjugés sur les femmes antiques (par exemple, les prétendus « noms de courtisanes ») et proposent une vision renouvelée des relations sociales en Grèce et à Rome.
L'importance accordée à l'observation de l'action est une tendance marquante des sciences sociales contemporaines. Mais comment observe-t-on ? Que capte l'oeil du sociologue ou de l'anthropologue quand il observe ? En réalité, le regard fait le partage entre ce qui est pertinent et ce qui ne l'est pas ou l'est moins, entre le nécessaire et l'accessoire. Toute observation comporte ainsi un reste, qui mérite cependant que l'on s'y arrête. Dans ce livre publié pour la première fois en 1996 et devenu un classique, Albert Piette interroge les différentes traditions sociologiques ou ethnologiques afin de dégager le principe de pertinence que chacune d'elles met en oeuvre pour séparer l'essentiel du détail. Développant une approche originale, il défend l'idée selon laquelle la réalité sociale se construit dans la tension, variable selon chaque situation et chaque acteur, entre le primordial et le superflu. Ce sont ces écarts, ces restes, qui contribuent à définir les individus dans ce qu'ils ont de proprement humain.