FeniXX réédition numérique (Messene)
En octobre 1964, après treize années de gestion conservatrice, le travailliste Harold Wilson devient Premier ministre, bien décidé à moderniser la Grande-Bretagne et à « relever les défis du futur ». Par sa personnalité et son sens politique, Harold Wilson marque de son empreinte une période qui se caractérise par des mutations accélérées : avancées scientifiques et technologiques, progrès du niveau de vie et de la consommation, triomphe des médias et de la culture de masse, essor d'une société plus tolérante et plus « permissive ». Le pays n'en demeure pas moins, à bien des égards, l'« homme malade de l'Europe » et le diagnostic est inquiétant. La croissance économique reste globalement décevante et la monnaie fragile ; les ambitieux programmes économiques et sociaux ont des effets limités, tandis que les relations industrielles se dégradent. Enfin, la politique étrangère est marquée par la « révision déchirante » des objectifs de grande puissance mondiale. En dépit d'un bilan très contrasté, les années 1964-1970 n'ont rien perdu de leur pouvoir de fascination, ne serait-ce qu'à travers l'épopée des Beatles, le Swinging London ou les grandes séries télévisées.
Mexico ne comptait pas, il y a un siècle, parmi les dix villes du monde les plus peuplées. En quelques décennies, phagocytant le reste du pays, Mexico n'a cessé de s'acheminer vers une monstruosité aujourd'hui sienne dans l'écriture, et s'est pétrifiée dans un chaos en marche. Le paradoxe est formidable. Dans la fiction, celle qui est devenue le chancre de l'Amérique répand sa décomposition. Faisant le vide autour d'elle, ces quarante dernières années, Mexico s'est dressée face à elle-même. La ville enferme le personnage dans un corps à corps de plus en plus menaçant, elle se consume et s'asphyxie dans sa démesure, d'un seul coup figée dans l'unicité d'un cataclysme en devenir. En cette présence monumentale et chaotique sourd, tout ensemble collectif et individuel, l'échec d'un monde avili par l'incurie et le mensonge. Mexico DF... une société s'égare dans une multiplicité de voix qui, loin d'être une richesse, exhale une touffeur confuse. Quarante années d'écriture ont donné deux naissances à Mexico : elle s'est découverte comme monstre de la seconde moitié du vingtième siècle et comme création de l'écrivain. En même temps qu'elle s'est affirmée dans son gigantisme, elle a fait de la parole, de l'écriture, un acte à l'échelle de sa démesure.
En 1880, le Royaume-Uni, porté par trois décennies d'une croissance économique exceptionnelle, est une superpuissance. Il assure le quart de la production industrielle mondiale et le cinquième du commerce international. Sa population dispose d'un niveau de vie inégalé. À la tête d'un empire colonial qui s'étend sur cinq continents, il est au centre de l'économie-monde. L'Empire allemand, qui connaît un processus d'industrialisation très soutenu mais encore récent, fait figure de rival tardif dans la compétition économique. À la fin des années 1960, le rapport de force s'est totalement inversé : le Royaume-Uni, victime d'un lent processus de déclassement au sein des nations industrielles, ne contribue plus qu'à la hauteur de 10 % à la production industrielle mondiale et sa part dans le commerce international est tombée à moins de 7 % ; des pans entiers de son ancienne puissance industrielle sont sinistrés et les contemporains sont hantés par le « syndrome du déclin ». L'Allemagne - ou, plutôt, la République fédérale allemande - s'est en revanche imposée comme la deuxième puissance industrielle mondiale, exportant dans le monde entier les productions de qualité, de haute valeur ajoutée et peu concurrencées, talonnant les États-Unis dans de nombreux domaines. La rivalité anglo-allemande pour le leadership économique est l'un des faits majeurs des années 1880-1970. On la retrouve parmi les causes des deux guerres mondiales qui ensanglantèrent le Vieux continent et, au-delà des enjeux purement économiques, ce sont deux modèles de société qui en sont venus à s'opposer. Inversement, les points communs sont aussi nombreux, que ce soit leur statut de grandes nations industrielles d'envergure mondiale, ou les similitudes dans leur structure sociale, et, en particulier, l'existence de deux classes ouvrières puissantes et organisées. Le livre de Philippe Chassaigne propose dans une perspective chronologique mettant l'accent sur les moments clefs, une synthèse comparative du cours de l'industrialisation et de ses conséquences sur la vie matérielle et quotidienne des individus. II aborde également, à la lumière des acquis récents de la recherche anglo-saxonne, trop souvent méconnus en France, les grands problèmes historiographiques : réalité du Sonderweg allemand, question du « déclin » britannique, rapport entre nazisme et « grand capital », bilan de la politique industrielle de l'État nazi ou des gouvernements travaillistes britanniques de l'après-guerre, nature et caractère de l'évolution vers la « société post-industrielle » dans les années 1960... Entre « Britannia, Rule the Waves » et « Deutschland über alles », il s'agit de présenter un bilan équilibré.
Pont-à-Mousson, la vie, la ville nous offre une vision renouvelée d'une cité aux multiples facettes. De l'abbaye des Prémontrés aux arcades Renaissance de la place Duroc, en passant par l'église Saint-Martin, chef-d'oeuvre de l'art gothique avec ses tours majestueuses finement ciselées, les amateurs d'art découvriront à chaque page un témoignage vivant du riche passé de la ville. Sur les chemins de halage qui courent le long des anciennes fortifications, sous les tilleuls des boulevards ou au fond de l'île d'Esch, les amoureux de la nature retrouveront les pittoresques chemins buissonniers. Aujourd'hui, sans renier ce qui fit son histoire, la cité mussipontaine bâtit son avenir avec détermination. De nouveaux quartiers sont nés et se sont progressivement fondus dans l'entité mussipontaine. De nombreuses entreprises se sont installées en profitant d'une situation privilégiée : Pont-à-Mousson S.A. qui fait connaître le nom de la ville sur les cinq continents ; Philips Éclairage, leader européen de la lampe halogène ou bien encore Électricité Gaz de France et sa centrale thermique. Pont-à-Mousson, la vie, la ville explore avec talent les multiples facettes de la cité de Duroc. Qui, mieux qu'un mussipontain, pouvait nous faire vivre sa ville avec autant de coeur et de passion ?
Examinée sur la longue durée, la France combine la capacité à être au rendez-vous des grandes révolutions technologiques et la conservation de structures de production traditionnelles. L'industrialisation est à la fois un processus - continu malgré l'exception vichyste - et un fait social total. D'où la tentative de fournir certains éléments d'explication à ce qui est, au-delà de l'écume des événements, le fait majeur du siècle ici considéré : la formation d'une « société industrielle ». Ce qui signifie que les lieux du travail et du cercle familial se sont séparés, que le salariat s'est généralisé et que la division du travail s'est affinée ; tandis que l'accumulation continue du capital nécessaire au bon fonctionnement du système a contribué à imposer, au-delà des entrepreneurs, l'accoutumance idéologique aux normes de l'économique. Mais c'est également un système de production qui a multiplié et diversifié les produits manufacturés mis à la disposition des hommes. Ces « choses », dont parlait précisément en 1965 Georges Perec. Et lorsque le romancier sous-titre son livre « une histoire des années soixante », et prétend « qu'il y a entre les choses du monde moderne et le bonheur, un rapport obligé », on sent bien que sur un autre registre que les statistiques ou la sociologie la littérature a saisi cette mutation de la vie matérielle, de la quotidienneté. L'angle d'attaque privilégié par l'auteur est celui des relations internationales, enjeu vital pour une économie aussi dépendante du reste du monde que l'Italie. L'évolution des échanges extérieurs représente à la fois un puissant révélateur des progrès de l'industrialisation, et l'une des principales forces d'impulsion, intervenant tour à tour comme moteur de la croissance et comme facteur de blocage. A plusieurs reprises, le choix du protectionnisme, associé à une politique d'industrialisation volontariste, entraîne un développement accéléré des secteurs de base, mais aussi une montée des déséquilibres, suivie d'une brusque retombée. L'échec le plus flagrant est celui du fascisme, dont la politique d'« autarcie » n'aboutit paradoxalement qu'à exacerber la dépendance extérieure de l'économie italienne, tout en précipitant le pays dans la guerre. La grande expansion d'après-guerre s'identifie avant tout à la réouverture aux échanges internationaux et au choix de l'Europe. Les tensions sociales qui accompagnent une croissance plus rapide encore que celle de l'Allemagne, ne doivent pas faire oublier les réalités du miracle économique : qui aurait prédit, vers 1880, que l'Italie dépasserait, un siècle plus tard, la puissante économie britannique ? qui aurait parié, vers 1950 encore, sur un « rattrapage » aussi rapide ?
Surprenant contraste que les rapports que Français et Anglais entretiennent avec une même période de leur histoire : la Seconde Guerre mondiale. De ce côté-ci de la Manche, défaite, collaboration, division et suspicion. De l'autre côté du Channel, victoire, résistance sans faille, unanimité et abnégation contribuèrent à l'élaboration d'un mythe fondateur dans lequel ont communié trois générations de Britanniques : la « guerre du peuple ». Cet ouvrage vise donc à présenter une synthèse des profonds changements que subit la société anglaise, entre 1939 et 1945, six années durant lesquelles, dans un contexte de guerre totale, le Home Front - le front « de l'intérieur » - revêtit une importance égale à celui des armes. Tout en faisant le point sur la réalité du Blitz, la mise en place de l'économie de guerre, le rôle joué par Winston Churchill, les relations entre Anglais et étrangers, ou encore les enjeux des élections de juillet 1945, ce livre souhaite également introduire le lecteur aux débats historiographiques en cours, en s'appuyant sur les recherches les plus récentes des historiens d'outre-Manche.
En 1918, les démocraties libérales européennes, aidées de la démocratie américaine, sortent victorieuses d'un conflit meurtrier contre les Empires centraux. En 1989, la chute du Mur de Berlin, symbole de la guerre froide, élargit l'espace démocratique à l'Europe entière alors que, dès l'après-guerre, il s'était recomposé à travers l'espace de la communauté européenne et que dès 1974, il s'était ouvert à l'Espagne. L'histoire de la démocratie pendant ces soixante-dix années est celle d'une réussite sur le long terme. Elle triomphe non sans mal des totalitarismes nazi et fasciste en 1945, elle lutte efficacement contre la concurrence du modèle soviétique et de ses satellites, les démocraties populaires. L'histoire de la démocratie est aussi celle d'une perpétuelle évolution qui tient compte des revendications sociales et citoyennes ce qui n'exclue pas les explosions sporadiques des terrorismes et des forces antidémocratiques qui la menacent à l'occasion de crises. La démocratie est confrontée à deux crises économiques majeures, dans les années trente et dans les années soixante-dix et quatre-vingt qui la fragilisent et font douter de son efficacité. Enfin l'histoire de la démocratie est multiforme car elle est le reflet de spécificités nationales. Celles-ci découlent du cadre institutionnel et de la culture politique propres à chaque État démocratique.
« The Handmaid's Tale » de Margaret Atwood nous rappelle la présence de la voix aux sources de la littérature première. En effet, le texte qu'elle nous livre se présente comme une transcription de bandes magnétiques enregistrées deux cents ans auparavant. Si Margaret Atwood s'emploie à rendre à l'écriture la force communicative du langage parlé, elle met également en avant le processus de recomposition de son histoire. Récit de vie enregistré sur bandes séparées et non numérotées, le texte est un assemblage de morceaux épars, de pièces rapportées, dont l'agencement est arbitraire et réversible. II se construit et se déconstruit sans cesse, se délite et se dérobe. Parce que le conte ressortit à une esthétique du fragment, Héliane Ventura s'est elle-même attachée à mettre en valeur les éclats, les morceaux, les pépites. Elle présente une série de six interprétations de textes (explications linéaires ou commentaires composés) qui, de l'incipit aux deux clausules, reconstitue la trame de l'existence de la Servante, livrée à la tyrannie, dans cet univers dystopique qui s'appelle ironiquement « la République de Galaad » et qui se situe à Boston sur la terre des anciens Puritains de la Nouvelle Angleterre à l'aube du vingt et unième siècle.
« El público » et « Así que pasen cinco años » sont les deux pièces jumelles du séjour new-yorkais et cubain (juin 1929-juin 1930). Revues par Lorca après son retour en Espagne, leur achèvement est entériné sur chaque manuscrit par une date qui semble jouer aussi avec le double. La deuxième est étrangement prémonitoire : 22 août 1930 (El público) et 19 août 1931 (Así que pasen cinco años). Malgré cet intervalle d'un an tout porte à croire que l'élaboration des pièces américaines a été simultanée. L'impression contradictoire que « El Publico » est la première née du cycle et que « Así que pasen cinco años » est une étape lyrico-dramatique intermédiaire qui prépare l'arrivée de la plus impossible des deux pièces peut s'interpréter comme un effet d'étrangeté supplémentaire en rapport avec le troublant climat de ce Théâtre américain de Lorca. Tous les échos que la critique a remarqués entre les poèmes d'Arlequin et de Juliette au tombeau, le Nu Rouge et l'Enfant Mort, entre les deux Valets, entre les deux structures circulaires, entre la mort finale du Directeur et du Jeune Homme, entre le Prestidigitateur et les Joueurs, entre l'un et l'autre espace mental rompant les conventions du Théâtre de caractères et d'argument, donnent la sensation d'un continuum spatio-temporel où les idées et les passions incarnées par les Figures des deux pièces ne cessent de se retrouver avec des variantes et d'imperceptibles déplacements. Au milieu de tant d'échos, de symétries et de ressemblances « El público » nous impose pourtant l'image d'un état paroxystique de « Así que pasen cinco años ». C'est pourquoi les analyses de ces deux pièces, à la fois si semblables et si différentes (l'une plus âpre, plus agressive et excessive, l'autre plus lyrique et mélancolique), se complètent et s'aident, entrant elles aussi en travail d'échos, résonances et modulations afin de mieux saisir ce qu'il y a, dans ce Théâtre impossible de Lorca, de nouveauté et de constance. D'un certain point de vue la distinction suggérée par l'auteur lui-même entre Théâtre impossible et Théâtre possible ne vaut que pour le choix des formes et du langage théâtral. Du Castelet et de Guignol aux « maisons » multiples de l'auto sacramental, Lorca ne cesse d'explorer, de déchiffrer, de redire ses angoisses essentielles. De nous obliger aussi à nous reconnaître dans les miroirs de l'inavouable, ou tout du moins à nous montrer dignes d'être ce public qu'il a recherché toute sa vie.
Entre la « Renaissance » du douzième siècle et l'éclosion au quinzième de l'humanisme et les prémices de la Renaissance, la culture savante de l'Occident chrétien connaît un profond renouvellement. La redécouverte d'Aristote et les apports de la science arabe, grâce à des traductions en latin, amènent un reclassement des savoirs, où se distinguent notamment la dialectique et la médecine, même si la théologie reste la discipline reine. Les besoins d'un État moderne en gestation et ceux de l'administration de l'Église donnent un lustre sans précédent au droit, ressourcé aux compilations de Justinien. De cette culture savante, les vecteurs aussi sont nouveaux : les écoles urbaines se sont muées, à partir du treizième siècle, en universités, qui pratiquent un enseignement avant tout oral, fondé sur le commentaire des autorités, tout en laissant une large place au livre, dont la production se normalise et s'accélère. Les langues vernaculaires, par le biais de traductions et de productions toujours plus nombreuses, accèdent au statut de langues de savoir. Mais l'éducation passe aussi par d'autres canaux : les petites écoles contribuent à une alphabétisation limitée de la société médiévale et les mères jouent le même rôle dans la sphère familiale. Les artisans transmettent aux apprentis les gestes de leur profession et, dans les cours, princières ou seigneuriales, les jeunes gens sont initiés aux bonnes manières et aux vertus chevaleresques. Enfin, l'Église, animée d'un réel souci pastoral, cherche à imprégner les fidèles, notamment grâce à la prédication, des croyances fondamentales et des règles morales, ce qui oblige les prêcheurs à tenir compte de la culture des auditoires variés auxquels ils s'adressent. Ainsi se transmettent des cultures, c'est-à-dire des manières de concevoir le monde, des façons de penser, de croire et de faire. Attentif aux niveaux et aux acteurs ou médiateurs culturels, aussi bien qu'à leur production, ce livre met l'accent sur les grandes évolutions qui ont caractérisé les cultures médiévales, tout en présentant les individus et les lieux qui jouèrent un rôle clef dans leur transmission.
Le contenu de ce livre va surprendre plus d'un français de l'intérieur du pays. Ces Lorrains qui se mirent jadis au service de la maison d'Autriche ont-ils été assez nombreux pour constituer un groupe social « à part » ? Par quel accident ignoré de l'histoire ont-ils pu s'écarter d'une destinée légitime qui aurait été française ? Ces Lorrains déviés, pour ne pas dire dévoyés, ont-ils eu quelque parenté politique avec ces huguenots qui, à partir de 1685, quittèrent la France pour aller se réfugier auprès de l'électeur de Brandebourg, bientôt roi de Prusse, à Berlin ? Non, il s'agit d'autre chose. Ces Lorrains expatriés n'ont été ni des fugitifs ni des mécontents. Pour comprendre ce phénomène d'émigration presque furtive, il faut d'abord se remettre en mémoire une donnée historique un peu trop oubliée : jusqu'en 1737, la Lorraine fut un État indépendant, avec un duc souverain qui n'avait rien de commun avec les ducs à la française vivant à Versailles dont a parlé Saint Simon dans ses Mémoires. Le duc de Lorraine et de Bar avait une Cour souveraine et des baillis rendant la justice en son nom. Il exerçait pleinement son droit de grâce. Le duc avait sa monnaie propre, ses agents diplomatiques à Versailles, à Rome, à La Haye, à Madrid, à Vienne, à Londres. Dans les églises, les prières du prône étaient faites en son nom. Les fidèles prononçaient : Salvum fac Ducem alors qu'en France on disait : Salvum fac Regem. Le duc pouvait créer des offices, fonder des universités, ouvrir des foires et des marchés, anoblir ses sujets. Il possédait et exerçait sans restriction tous les droits régaliens connus. Ses sujets pouvaient s'expatrier où bon leur semblait, même chez les ennemis du roi de France, pourvu que le duc de Lorraine, seul maître chez lui, leur en ait donné l'autorisation. On vit ainsi au dix-septième siècle, presque au même moment, deux Lorrains authentiques prendre du service armé dans deux camps opposés : le maréchal de Bassompierre chez le roi de France, le feld maréchal François de Mercy chez l'empereur. On aurait bien étonné Bassompierre et Mercy si on les avait traités de transfuges, si on les avait accusés « d'intelligence avec l'ennemi ». L'un et l'autre appartenaient à la haute chevalerie lorraine. Or la Lorraine était trop petite pour eux. Comme Descartes l'avait fait lui-même, ils allèrent chercher un emploi auprès des souverains ayant besoin de leur épée, un point c'est tout.
« Great Expectations » est sans doute un roman qui se laisse lire. Mais s'il se situe dans la tradition des grands romans victoriens, il appelle aussi à la réflexion critique, notamment en raison de son caractère de profusion et de variété. C'est pourquoi la critique contemporaine, riche des apports de la linguistique, de la sémiotique, de la pragmatique, de la psychanalyse ou de l'épistémocritique, par exemple, se tourne vers ce roman pour en faire lecture autrement. Rendre compte de certains aspects de « Great Expectations » selon des éclairages contemporains, telle est la perspective de l'équipe d'enseignants-chercheurs spécialisés en littérature victorienne qui a rédigé cet ouvrage critique.
Saupoudrée d'étangs, irriguée par un réseau hydrographique très dense et parfois encore sauvage, la Lorraine n'a rien à envier à la Camargue, la Dombes ou la Sologne. Elle accueille une faune diversifiée et une flore bigarrée, comme il sied aux milieux palustres exceptionnels. Parmi les nombreux plans d'eau qui s'égrènent sur les lourdes terres du plateau lorrain, dans cette région fort justement appelée le Pays des Étangs, il en est un dont la renommée a depuis très longtemps dépassé le simple cadre de son bassin-versant. Épargné de l'agression touristique qui a dénaturé les rives de ses grands voisins du Stock, de Gondrexange ou de Mittersheim, l'étang de Lindre a pu conserver en l'état le cadre paisible et fabuleux qu'il a hérité du haut Moyen Âge. Une position privilégiée et souveraine qui lui vaut bien le titre de roi, au royaume de la biodiversité préservée. Aujourd'hui propriété du Département de la Moselle, les neuf cents hectares du domaine de Lindre représentent la plus importante manufacture à vocation piscicole de l'Hexagone. À l'origine de la notoriété biologique de l'étang-roi, la culture du poisson et l'ancestrale tradition qui s'y rattache, constituent l'un des atouts pour le développement harmonieux de l'un des plus beaux sites du Parc naturel régional de Lorraine. Ce théâtre d'eau, de forêts, de prairies et de roseaux où palpitent tant de prospérités animales, Patrice Costa le connaît bien, pour le fréquenter assidûment depuis plus de vingt ans. L'ouvrage qu'il lui consacre aujourd'hui est une invitation à partager un spectacle rare : celui d'une nature quasi intacte, heureuse de vivre en paix à l'écart des bousculades du monde moderne. Un paysage dont la pureté et l'intensité avaient déjà ému Maurice Barrés au point que le célèbre écrivain lorrain pensait en y flânant « qu'aucun pays ne peut offrir de telles réserves de richesses sentimentales non exprimées ».
En 1440, Juan de Mena offre le Laberinto de Fortuna au roi de Castille Juan II ; Garcilaso meurt en 1536, près de Nice, lors de l'une des campagnes militaires de Charles Quint contre la France. Un siècle à peine sépare le poème politique de Mena de l'oeuvre lyrique du Prince des Poètes mais tout semble les séparer, sauf la gloire littéraire de leurs auteurs que réunit encore l'écriture amoureuse : Juan de Mena est en effet un grand poète cancioneril et la première poésie de Garcilaso porte l'empreinte de l'esthétique raffinée, sophistiquée, des variations poétiques sur les mots et les paradoxes de l'amour. Le Laberinto de Fortuna, aux frontières incertaines du Moyen Âge et de la Renaissance, fascine par son artifice et sa vérité. Nebrija en fait la référence majeure des chapitres de métrique de sa Gramática española et les humanistes l'éditent et le commentent, soit pour exalter la teneur morale ou nationale de ses copias et la dignité de la langue, latinisante et sublime soit, comme Juan de Valdés, pour en dénoncer l'obscurité et le caractère hybride et « monstrueux ». Le poème, érudit, complexe, est emporté par un souffle épique et une vigueur dramatique remarquables ; il est aussi traversé par des moments d'émotion, de courage moral, intellectuel et politique et par des épisodes d'une extraordinaire puissance poétique. À l'inverse de Juan de Mena, qui s'inscrit dans la lignée conceptiste des Lucain, des Góngora ou des Gracián, Garcilaso de la Vega dote la poésie espagnole d'une langue lumineuse et fluide dont l'exceptionnelle harmonie produit un étonnant « effet de naturel ». Ainsi passent inaperçus le travail rhétorique et l'érudition, si profondément assimilée qu'elle en devient culture. Très largement autobiographique, la poésie lyrique de Garcilaso, en assimilant les traditions péninsulaires et les conquêtes définitives de Pétrarque, en adoptant l'ample et souple hendécasyllabe, en ouvrant la « prison d'amour » aux beautés d'une Nature amène, invente la grammaire lyrique de l'émotion et réalise une véritable révolution dont les résonances s'entendent encore dans la poésie du vingtième siècle espagnol.
Dernière pièce de la première tétralogie, inspirée par les grandes Chroniques de l'histoire d'Angleterre, Richard III met en scène la patiente ascension et la chute vertigineuse de Richard de Gloucester. Dans la lignée des miroirs médiévaux à l'usage de l'éducation des princes dont, à la Renaissance, le Mirror for Magistrates (1559-1563) fut l'un des exemples les plus parfaits et l'une des sources de la pièce, Richard III épouse la forme conventionnelle d'une tragédie De Casibus fondée sur le mouvement de la roue de la Fortune, la rétribution des bons et la punition des méchants. Articulée sur un temps providentiel qui rend illégitimes les agissements de Richard, elle assure le triomphe final du Bien, symbolisé par le mariage de Richmond et d'Elizabeth d'York qui met un terme aux guerres civiles. Richard III pourrait donc facilement se lire comme apologie du mythe Tudor. Mais cela serait sans tenir compte des subtilités d'une structure fondée sur la contiguïté des contraires. Le temps de la Providence est comme parasité par les jeux du hasard et la construction des personnages selon le principe de la catoptrique brouille les pistes, diffracte le sens et interdit une lecture univoque pour poser des problèmes sur la nature intrinsèque du pouvoir et les motivations des actions humaines. Richard III agrège ainsi à la pensée politique élisabéthaine encore fortement imbriquée dans la métaphysique et la cosmologie chrétienne les enseignements plus corrosifs de Machiavel pour montrer que les hommes agissent par intérêt plus que par idéal. Leur arme est moins la force que le langage. Richard et Richmond utilisent tous les artifices du langage poétique, définis dans les traités de rhétorique de la Renaissance comme moyens de plaire et d'instruire, à la seule fin de séduire et d'asseoir leur pouvoir. Mais la dialectique du vrai et du faux sur lequel ils reposent est aussi un moyen de saisir les complexités de la réalité. Richard III est une leçon de politique et une leçon d'humanité. C'est aussi une leçon de théâtralité où, par une stratégie de mise en abîme opérée par le roi acteur, sont réfléchis les principes de fonctionnement de la dramaturgie qui sont peut-être les mêmes que ceux de la vie. Tragédie historique rapportant des évènements datant de plus de cinq cents ans, artificielle par sa construction et excessive par son intrigue, Richard III est paradoxalement encore très proche de nos préoccupations actuelles.
La politique répressive du gouvernement de Vichy a nécessité la création de camps d'internement sur le territoire national. Écrouves, petite commune de la banlieue de Toul, a été le Drancy lorrain, avec plus de quatre mille internés en trois ans. Dépendant de l'administration française, le camp d'Écrouves avait été prévu pour emprisonner les opposants au régime (communistes, gaullistes et résistants) et les trafiquants de marché noir. Les uns et les autres devaient y purger une peine généralement brève. Avec la mainmise des autorités allemandes sur le camp, Écrouves est devenu, parallèlement à sa fonction première, un centre de transit avant la déportation vers les camps de travail forcé et d'extermination outre-Rhin. Victimes de persécutions, arrêtés selon un plan dont le caractère systématique est prouvé, les juifs ont représenté près de la moitié des effectifs d'Écrouves. L'exploitation d'une documentation inédite considérable a permis à Françoise Job de tirer d'un oubli total les conditions d'arrestation des internés et de mettre en évidence l'ambiguïté des comportements de certains responsables administratifs de cette période trouble. S'attachant à décrire dans le détail la vie quotidienne d'un camp d'internement en France sous l'Occupation, l'auteur a complété son étude historique par la nomenclature et l'index de près de mille huit cents internés juifs, alsaciens et lorrains pour la plupart, qui ont transité par Écrouves, avant d'être « transférés pour une destination inconnue » d'où bien peu revinrent.
Ce texte est à la fois un récit romancé, une forme de méditation et un travail d'Histoire. François Baudin a imaginé les mémoires de ce grand Saint du Moyen Âge. Bernard est homme d'action, fondateur parmi les plus importants, et aussi homme de prières et de méditation. Les Mémoires de Saint Bernard nous parlent encore aujourd'hui : peut-être ont-elles été écrites pour cette raison même, car ce moine - qui a décidé de vivre silence et solitude - fut également un homme pleinement engagé dans le XXIIe siècle. Homme de passion et de réflexion, humble parmi les plus humbles, il mesurait aussi le pouvoir qui était le sien. Malgré sa charge, malgré les jours passés sur les chemins et dans les Cours des plus grands de son siècle, afin d'y régler les conflits, Bernard sut toujours se ménager un temps pour méditer et être à l'écoute de ses frères de Clairvaux, un temps pour prier et écrire ses plus belles pages. Pages de vie intérieure, qui aideront les générations futures dans leur recherche de l'absolu, pages qui firent de lui un maître de vie spirituelle et le dernier Père de l'Église.
Ernest Dowson, poète, nouvelliste, traducteur et romancier apparaît comme le représentant archétypal de la « fin de siècle » anglaise dont il théorise les obsessions et les interrogations. La dernière décennie du dix-neuvième siècle est perçue comme un lieu de contradictions non seulement parce qu'elle juxtapose des courants esthétiques différents, voire divergents, décadents et traditionalistes, impressionnistes et symbolistes, sensualistes et chrétiens, mais surtout dans la mesure où la novation théorique qui la sous-tend est contestée de l'intérieur par une pratique esthétique sclérosée et une référence souterraine au dogme de la mimésis. Imprégné des idées de Walter Pater, le texte de Dowson décline les motifs du temps déréalisé et de la féminité rêvée. Par le jeu d'une écriture en miroir, le poète convoque les facettes troublantes d'un moi émietté que l'entreprise de création artistique s'efforce de circonscrire. Mais l'utilisation récurrente de formes littéraires archaïques et le recours à la langue morte des mythes antiques signent l'échec d'un poète trop peu confiant dans le pouvoir salvateur du verbe. L'intuition traumatisante de la vanité de toute tentative d'expression traverse la méditation du poète. Dans un ultime effort pour revivifier son matériau poétique, Ernest Dowson se tourne vers le catholicisme romain pour constater l'irréductibilité de l'écriture à l'expression de la foi : il éprouve ainsi la tragédie du poète « fin de siècle » pour qui la littérature se confronte à l'indicible. La présente étude n'a rien d'une tentative de réhabilitation d'un poète mineur, elle se donne à lire sous la forme d'une biographie contextuelle dans laquelle l'auteur s'est efforcé de cerner au plus près la contiguïté féconde entre l'exiguïté d'un texte et l'esprit d'un moment littéraire privilégié. C'est en définitive à une lecture très attentive et très serrée de l'oeuvre de Dowson que l'auteur nous convie.
Si témoigner de ce qu'il a vécu apparaît comme une obligation morale au rescapé des camps de concentration, le survivant se heurte cependant de manière immédiate au problème du nouveau rapport qu'il lui faut établir avec le langage avant de pouvoir rendre compte, dans toute sa monstruosité, de l'entreprise d'anéantissement menée par le nazisme. Dans cette perspective, le recours de Primo Levi à des textes religieux ou littéraires faisant partie du patrimoine de l'humanité - la Bible, La Divine Comédie ou L'Odyssée - et à des thèmes universels comme celui du voyage et de l'exil, ne relève pas seulement d'une sorte de palimpseste lui permettant de combler les insuffisances du langage et de parler de l'indicible : il correspond à une volonté d'appréhender et de comprendre un mystère qui reste indiscutablement le plus opaque de ce siècle. Les emprunts à ces textes doivent donc être envisagés comme inscrits dans une sorte de matrice intellectuelle à la base d'un projet qui dépasse le simple témoignage, puisque Primo Levi, d'une oeuvre à l'autre, s'efforce de démonter les plus petits rouages de l'univers concentrationnaire et d'en dégager toutes les implications philosophiques ou morales, tous les effets passés ou à venir. À bien des égards, ces références culturelles constituent le point commun entre les différents aspects de la production lévienne - la poésie, les textes nés d'Auschwitz, les oeuvres de fiction ou de science-fiction ; elles sont au centre d'un projet littéraire qui reste, en dépit de son extraordinaire variété, éminemment cohérent.