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« Mes grands-pères n'ont pas écrit de souvenirs, et mes grands-mères n'ont pas tenu de journal intime. Ma source à moi, c'est un album de cartes postales - images grises noyant d'ombre l'ardoise des toits, ou immobilisant, sur le seuil d'une boutique, le commis au tablier blanc ou la dame élégante au chapeau à voilette, quelques lettres, si brèves et si pudiques, pour dire le bonheur de l'amour ou la souffrance de la guerre, des factures, des menus de restaurant, des photos - mariées ou militaires - tous posant un peu crispés devant les mêmes toiles peintes et la même sellette, des phrases entendues dans mon enfance, des visages... De ce que j'ai trouvé dans le grenier - ou dans ma mémoire - j'ai donc écrit un roman, y mêlant ce que je devinais, ce que j'ai imaginé, ce qui est peut-être arrivé, et ce qui n'a jamais pu se produire. J'ai voulu faire entendre leur voix, imaginer leur vie ou la vie de gens comme eux, des petites gens, dont les livres d'histoire ne se soucient pas, et dont on n'écrira pas la biographie parce qu'on ne sait rien d'eux, ou parce qu'on ne veut rien en savoir. En me souvenant de l'odeur de l'eau au bord du Loir, je n'ai voulu qu'être la mémoire de ceux qui n'ont pas écrit. »
Cette après-midi, je vais à nouveau monter au grenier, et ouvrir les deux coffrets noirs où sont les lettres de mes parents. Je savais qu'elles étaient là, enfermées dans les coffrets, mais je n'avais jamais eu la curiosité de les lire auparavant. Il me semblait qu'elles ne pouvaient avoir aucun intérêt pour moi, qu'elles appartenaient à des morts, à une histoire qui était la leur, à jamais révolue, où j'avais sans doute joué un rôle, d'où j'étais sorti, détaché, une histoire qui ne me concernait pas, ou si peu. Maintenant que je lis ces lettres, la figure de mon père - dont je n'ai aucun souvenir - prend quelque consistance, et je retrouve ma mère que j'allais oublier, laisser mourir une seconde fois. Il me semble que je les tire de l'oubli, que je les ressuscite. Le miracle, c'est qu'ils ne vieillissent pas. Je me promets que, plus tard, je les affranchirai du temps en écrivant leur histoire. Plus tard... Dans le grenier, qu'éclaire la seule lumière d'une étroite lucarne dans le toit, se distinguent à peine, dans la demi-obscurité du jour qui tombe, les bottes d'oignons et d'ail suspendues à un fil de fer, le piège à rat du père Jarry, le grand blutoir, l'accordéon, et le tambour de l'oncle Clément. En bas, Mentine va et vient, remuant des casseroles ou traînant une marmite.