FeniXX réédition numérique (Chimères)
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« Toutes les larmes de mon corps » n'est pas tant une autobiographie de jeunesse qu'un documentaire moral, la chronique d'un mode d'éducation où la modernité est un alibi et le conformisme, un garde-fou. Ce qui est ici décrit de, l'intérieur sous la forme éclatée d'un puzzle thématique, c'est le broyage d'un individu non conforme aux normes de la caste à laquelle il appartient. Histoire tragiquement ordinaire d'un être qui, se sachant à jamais de trop, devance le désastre pour mieux provoquer la vie. « Toutes les larmes de mon corps » est le récit implacable, sans pathétique, cliniquement lucide, d'une plongée dans cette classe moyenne où l'ennui est un réflexe, l'indifférence une tradition, la parole une trahison, et le goût de vivre une indécence. Plutôt qu'écrits certains livres doivent être proférés. « Toutes les larmes de mon corps » est assurément de ceux-là,
« Cette complicité inespérée, presque biologique, entre Ferdinand et cette femme qui avait si décisivement contribué à sa formation intellectuelle, provoquait en lui un sentiment curieux, inextricable, où l'admiration côtoyait cette forme particulière de désir qu'est la tendresse. En effet, la proximité physique de cette nonagénaire, loin d'être repoussante, se révélait singulièrement voluptueuse. Et le besoin qu'il avait chaque jour plus obstinément de la proximité physique de Marie-Ange n'était au fond pas si différent du désir violent et essentiellement bestial qu'il éprouvait pour les jambes de Gwendoline. Non qu'il eût l'envie macabre de lui faire l'amour. Mais, en demeurant proche d'elle, en la touchant, il avait l'impression de s'approprier un peu de l'ardeur, tout à la fois divine et humaine, d'un être qui s'était si totalement réalisé. Ce savant dosage de génie, d'expérience et de juvénilité la rendait presque désirable. Et Ferdinand se prenait à rêver des nombreux hommes qu'elle avait rendus fous tant elle avait dû être, tant elle était encore de ces femmes dont l'attirance est sans antidote ».
Cela faisait ving-cinq ans que Victorien Loudemer avait perdu la femme de sa vie, Pénélope, emportée en trois jours par un mal étrange, et cela faisait vingt ans qu'il fabriquait des poupées à son exacte ressemblance. La douleur que lui avait causée la mort de sa femme (qui n'avait pas eu en réalité le temps de l'être) avait, pour la vie entière, effacé jusqu'au souvenir du bonheur qu'elle lui avait donné...