Les hommes sans épaules
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C'est sur le double problème du voyage et de la mort, que s'est penché le poète. Mais ce grand voyageur n'a jamais rencontré les joies du dépaysement. Il a pu, toutefois, disposer « d'une certaine marge de désespoir », dans le décalage des paysages, et sa mémoire s'est enrichie. Dans « la forêt de la réalité », voici d'étonnants types d'humanité. Partout, la femme règne sur l'instant, l'enfant répète l'illusion. La mère est morte. Le poète sent rôder un légendaire celte ou africain. Il a le regret d'avoir perdu la foi. Il essaie de recevoir la parole du griot. Il rêve de métamorphoses (« Je sais qui je voudrais être »), au-delà du « mensonge des signes ». Mais la passion du poète est de fréquenter avec humilité les mots, de les investir inlassablement, dans l'espoir de faire naître « un langage imprévu ».
Malgré un refus du « négoce poétique », ces poèmes veulent, avec volonté, enthousiasme, contribuer à un équilibre intérieur. Quand on écrit, la feuille blanche nous fait « fils de l'infini ». Mais il faut savoir être à l'écoute de toutes nos perturbations, voir large, dire les émotions au-delà de nos « peurs », s'ouvrir au monde et à l'autre : « Un rire lointain me remonte dans la main ». Dans ces pages, angoisses parfois, désirs souvent, projets sont malaxés en pêle-mêle aux joies de la vie, avec la « tribu » des amis et des proches, non sans inserts des grands textes de l'humanité qui grignotent la mémoire. Voici les braises de l'Éros, le plaisir de la marche à pied, le refus des humiliations collectives, la colère contre la léthargie, ou l'absence que sécrètent tant de regards - le meilleur toujours cueilli pour de nouveaux bondissements de coeur : un fait divers estampillé, une fantaisie lyrico-comique sur Chagall, la quête, chaque jour, « du secret qui délivre » et qui « justifie une formidable envie de vivre », la ville qui est intercession, mais ne contredit pas le sentiment de la nature. Réalisme, violence, ironie, goût volontaire de l'absolu et d'une sorte de mysticisme laïc : un ensemble ferme, courageux, qui n'a pas froid aux yeux et s'inscrit dans la diaspora de la poésie pour vivre.
Dans ce recueil, l'amour est partout, avec sa soif de réciprocité dans l'amour de l'autre. La nature, nue de toute comparaison, est là pour dire et vivre cette quête qui doit conduire à la plénitude. De la plaine de l'enfance, jusqu'aux vallées secrètes de l'Himalaya, monte le refus du désespoir, malgré « les présences qu'on invente » pour parvenir à la réalité de ces « instants » futurs, qui exigent de traverser le pont d'un présent fait d'absence. Après avoir « ramassé les pièges aux espoirs », le poète attend « la nouvelle saison des amours » et implore : « Ne m'envoyez pas arroser l'arbre de l'absence ». L'adieu à l'ami du désert n'empêche pas l'appel ardent de l'être aimé, sans lequel la vie n'aurait plus de sens. Poussé par le « désir vêtu de fièvre », le poète part à la recherche de l'autre : itinéraire et course spirituels avec ses départs, ses voyages-prétexte, ses villes bâties par le vent, où l'on est à l'affût d'une « fenêtre qui s'ouvre », et où l'infini est toujours à la portée de la soif qui aspire à l'apaisement. « Sur la route de Chitral », en bord de mer d'Oman et sur les berges de l'Indus, on entend crier : « Avez-vous vu passer mon amour ? ». Et l'auteur croit l'entrevoir et le reconnaître. Alors retentit son nom, tandis que le silence se met à « parler sur les lèvres de la lumière », dans « la nuit où tout se perd, même l'immense ». Après avoir retenu le temps « pour se nourrir d'infini » et s'être invité à bord du navire « chargé d'amours rares » qui pénètre dans le Bosphore, le poète est récompensé par la vision de « la ville bâtie par le vent », « aimée du désert », qui n'apparaît qu'à « ceux qui s'aiment » et que plus rien ne sépare, « même pas l'espérance ».