L'espace de l'histoire
L'histoire de la thérapie morale et psychologique des aliénistes et des psychologues doit bien davantage aux pratiques religieuses qu'on veut bien le croire. Quand elles s'appliquent à la souffrance des âmes, médecine et religion s'opposent-elles ? L'histoire de la folie pourrait s'écrire en retraçant la lente marche vers une " laïcisation de l'esprit " : le prêtre progressivement dépossédé de son pouvoir guérisseur par le médecin, l'âme qui tend à se fondre dans l'univers neurologique, l'inconscient qui surgit avec la psychanalyse au début du XXe siècle. Pourtant, l'étude des pratiques thérapeutiques, religieuses et laïques, incite à réviser assez largement cette vision schématique. Dans ce livre ambitieux, Hervé Guillemain révèle que la thérapie morale et psychologique des aliénistes et des psychologues doit quelque chose aux pratiques religieuses. Les techniques hypnotiques regardent ainsi du côté de l'exorcisme et la psychanalyse du côté de la confession. On sait peu, par exemple, que, dans l'entre-deux-guerres, des chrétiens jouèrent un rôle important dans la diffusion de la psychanalyse dans la société française. L'histoire des pratiques thérapeutiques de la folie et des troubles psychiques, depuis le traitement moral appliqué dans les asiles d'aliénés au XIXe siècle jusqu'aux psychothérapies modernes du XXe siècle, apparaît à certains égards comme un nouveau développement de l'histoire des directions de conscience héritées du christianisme. L'auteur montre que le savoir scientifique sur la folie et sur la conscience ne peut être, lui non plus, dissocié de la morale et des concepts religieux et qu'il faut comprendre ensemble le péché et la dégénérescence, le traitement des aliénistes et la théologie morale, la possession et l'hystérie. Il avance que, loin de s'opposer, la médecine, la psychologie et la religion font partie d'une même histoire sociale et culturelle. (Cette édition numérique reprend, à l'identique, l'édition originale de 2006).
L'histoire oubliée des enfants " métis " de la colonie : une face cachée mais fondamentale de l'histoire de l'appartenance nationale. (Cette édition numérique reprend, à l'identique, l'édition originale de 2007.) Pendant la colonisation française, des dizaines de milliers d'enfants sont nés d'" Européens " et d'" indigènes ". Souvent illégitimes, non reconnus puis abandonnés par leur père, ces métis furent perçus comme un danger parce que leur existence brouillait la frontière entre " citoyens " et " sujets " au fondement de l'ordre colonial. Leur situation a pourtant varié : invisibles en Algérie, ils ont été au centre des préoccupations en Indochine. La " question métisse " a également été posée à Madagascar, en Afrique et en Nouvelle-Calédonie. Retraçant l'histoire oubliée de ces enfants de la colonie, cet ouvrage révèle une face cachée, mais fondamentale, de l'histoire de l'appartenance nationale en France : il montre comment les tentatives d'assimilation des métis ont culminé, à la fin des années 1920, avec des décrets reconnaissant la citoyenneté à ceux qui pouvaient prouver leur " race française ". Aux colonies, la nation se découvrait sous les traits d'une race. Cette législation bouleversa le destin de milliers d'individus, passant soudainement de la sujétion à la citoyenneté : ainsi, en Indochine, en 1954, 4 500 enfants furent séparés de leur mère et " rapatriés " en tant que Français. Surtout, elle introduisait la race en droit français, comme critère d'appartenance à la nation. Cela oblige à revoir le " modèle républicain " de la citoyenneté, fondé sur la figure d'un individu abstrait, adhérant volontaire à un projet politique commun et à souligner les liens entre filiation, nationalité et race. (Cette édition numérique reprend, à l'identique, l'édition originale de 2007.)
Qu'a pu signifier être un intellectuel communiste ? Quel rapport ces intellectuels ont-ils entretenu à l'autorité politique du Parti ? C'est à ces questions que s'efforce de répondre cet ouvrage à travers l'histoire de la revue française La Nouvelle Critique, revue née orthodoxe, devenue alliée du groupe dirigeant du Parti, puis supprimée pour être devenue critique. Dans la France de la guerre froide, le Parti communiste exerce un extraordinaire pouvoir d'attraction auprès de l'intelligentsia française, au point que la figure de l'intellectuel communiste occupe une place centrale. Cette figure connaît pourtant une transformation à la fin des années 1960, où de nombreux intellectuels communistes se confrontent à la pensée de Foucault, Lévi-Strauss, Lacan ou Althusser. Signe d'ouverture, cette confrontation s'inscrit dans une phase décisive de rénovation théorique, politique et organisationnelle du PCF. " Conseillers du prince ", les intellectuels communistes produisent alors les soubassements théoriques de cet aggiornamento manqué. Qu'a pu signifier alors être un intellectuel communiste ? Entre soumission et émancipation, quel rapport ces intellectuels ont-ils entretenu à l'autorité politique du parti ? Comme le montre ici Frédérique Matonti, une revue intellectuelle communiste, La Nouvelle Critique, constitue un observatoire particulièrement précieux pour répondre à ces questions. Née orthodoxe pendant la guerre froide, rénovée en 1967, elle fut l'alliée de la fraction dominante du groupe dirigeant du PCF en Mai 68, avant de basculer dans la contestation au moment de la rupture du programme commun. Elle fut supprimée en 1980, parce qu'elle était devenue... critique. À travers cette histoire, l'auteure propose une approche passionnante de l'obéissance des intellectuels communistes français -; obéissance profonde et singulière au regard de leurs homologues étrangers. Elle restitue la gamme de leurs rapports à l'autorité qui, en cette période et à la différence de la guerre froide où ils ne pouvaient guère que se soumettre ou se révolter, passent par la ruse, le double langage, l'avancée timide ou la critique ouverte.
À travers la vie aventureuse d'un fonctionnaire international, Ludwik Rajchman, on accède aux coulisses d'épisodes fondamentaux du XX e siècle. L'auteur reconstruit avec brio l'extraordinaire parcours d'un homme qui fut non seulement sans doute " médecin sans frontières ", mais aussi une grande figure d'intellectuel doué d'un exceptionnel " sens de l'universel ". Quoi de moins héroïque qu'un fonctionnaire international ? C'est pourtant le portrait d'un héros de notre temps que trace Marta A. Balinska avec cette biographie de Ludwik Rajchman. Précurseur de l'ingérence humanitaire, défenseur des peuples colonisés, aussi doué pour la diplomatie secrète que pour la lutte anti-épidémique, Rajchman est né en 1881 en Pologne dans une famille d'intellectuels juifs patriotes et socialistes. Après une jeunesse d 'étudiant en médecine et de militant anti-tsariste, ses qualités exceptionnelles lui valent d'être nommé en 1921 à la tête de la Section d'hygiène de la Société des nations. Il combat le typhus en Europe de l'Est, anime l'aide sanitaire à l'URSS et promeut l'intégration de l'Allemagne aux instances internationales. Bête noire des cercles diplomatiques conservateurs et des régimes fascistes, ce Polonais démocrate et internationaliste s'attirera également dans les années trente l'hostilité des milieux colonialistes européens en organisant l'aide à la Chine nationaliste agressée par le Japon. Il inspire en 1945 la création de l'OMS et impulse celle de l'UNICEF, dont il est le premier président. Progressiste de tout coeur mais hostile à tous les dogmes, il devra fuir les Etats-Unis face aux menées maccarthystes, mais sera vite dans le bloc soviétique l'objet d'une méfiance qui l'éloignera de sa Pologne bien-aimée. C'est en France qu'il s'éteindra en 1965. A travers cette vie aventureuse, on accède aux coulisses d'épisodes fondamentaux du XXe siècle : la création de la SDN, la guerre civile et la famine en Russie, le jeu des puissances dans l'entre-deux guerres, le destin tragique de la Pologne, la montée de l'antisémitisme, le combat et l'éveil de la Chine, les ambiguïtés de la guerre froide. S'appuyant sur les archives familiales et sur des sources documentaires dispersées dans une douzaine de pays, l'auteur reconstruit avec brio l'extraordinaire parcours d'un homme qui fut non seulement sans doute " médecin sans frontières ", mais aussi une grande figure d'intellectuel doué, comme l'a dit son ami Jean Monnet, d'un exceptionnel " sens de l'universel ".
Ancêtre de l'actuel Conseil économique et social, le Conseil national économique, créé en 1925 et supprimé en 1940, est une réponse spécifique aux débats sur le corporatisme et sur la place des syndicats face aux pouvoirs législatif et exécutif. Fondé sur le dépouillement d'archives considérables, ce livre propose une histoire à la fois politique, sociale et économique de la France des années 1920 et 1930. (Cette édition numérique reprend, à l'identique, l'édition originale de 2003.) Société civile contre État jacobin semble être un résumé de l'histoire de France depuis deux siècles. Mais l'opposition n'est pas si simple et l'État a toujours développé des institutions pour servir d'interface avec les syndicats et les associations. Pour comprendre la voie française d'une démocratie sociale, l'étude de l'entre-deux-guerres est un terrain privilégié. Ancêtre de l'actuel Conseil économique et social, le Conseil national économique, institution créée en 1925 et supprimée en 1940, est une réponse spécifique aux débats sur le corporatisme et sur la place des syndicats face aux pouvoirs législatif et exécutif. Lieu de confrontations entre ouvriers, patrons, agriculteurs, artisans et ingénieurs, le CNE a été aussi un espace d'expression des transformations de la haute administration française qui se constitue alors une expertise économique nouvelle. Pris dans les débats liés à la crise économique des années trente, l'action du CNE a été liée à la remise en cause du libéralisme et au développement de l'économie dirigée. Enfin, le Conseil tient un rôle majeur dans l'application des lois sociales du Front populaire, et en particulier celle sur la réduction du temps de travail (la semaine de 40 heures). Fondé sur le dépouillement d'une masse d'archives considérables, souvent inédites, ce livre aide à mieux comprendre les confrontations entre partenaires sociaux et État et tente de " prendre l'institution au sérieux ", en dressant ainsi une histoire à la fois politique, sociale et économique de la France des années 1920 et 1930. Dans le contexte actuel de refondation sociale, des débats sur la représentativité syndicale et des développements d'une société civile internationale, le recours à l'histoire d'une institution originale permet de mieux comprendre des enjeux pour demain.
La chambre de commerce de Paris, institution discrète qui fête en 2003 son bicentenaire est une institution toujours vivante aujourd'hui, et dont il est important de connaître l'histoire pour comprendre ce que les débats contemporains sur la régulation de l'économie et le gouvernement d'entreprises doivent à cet héritage. Dans la première moitié du XIXe siècle, la France n'est pas, comme on le croit trop souvent, le pays de la centralisation extrême alliée à un capitalisme naissant sans entraves. Ainsi, la chambre de commerce de Paris, institution discrète qui fête en 2003 son bicentenaire, est alors au coeur de multiples tentatives de régulation économique, de la question de la spéculation boursière à celle du travail des enfants. C'est l'histoire, méconnue et passionnante, de son premier demi-siècle d'existence que retrace ce livre. En s'appuyant sur un important travail de dépouillement d'archives inédites, son auteur fait découvrir ce " corps intermédiaire " constamment sollicité, par l'administration comme par les industriels et les commerçants. Si elle se tient en général à l'écart des débats publics, la chambre de commerce de Paris est alors un des principaux conseillers du pouvoir en matière économique. Regroupant à la fois des experts et des représentants, elle parvient, non sans conflits, à allier la culture des économistes, celle des administrateurs et celle des hommes d'affaires. Et elle sait adapter son rôle aux bouleversements économiques et politiques, devenant progressivement une tribune pour l'industrie parisienne et une institution de services aux commerçants. Une institution toujours vivante aujourd'hui, et dont il est important de connaître l'histoire pour comprendre ce que les débats contemporains sur la régulation de l'économie et le gouvernement d'entreprises doivent à cet héritage. Prix d'histoire consulaire André Conquet en 2004
Dans cet ouvrage, Frédéric Monier retrace l'histoire de ces " stratégies du secret " et s'efforce de présenter une analyse globale du phénomène. De la conspiration boulangiste à la tentative de putsch menée par la Cagoule en passant par les menaces de complot bolchevique dans les années vingt, la France de la IIIe République a vécu au rythme des conspirations. Des années 1880 à l'effondrement de juillet 1940, une série de poursuites judiciaires pour complot et atteinte à la sûreté de l'État ont révélé l'inquiétude persistante des gouvernements devant les menaces de sédition. Pour la première fois, un ouvrage tente de mettre en perspective cette histoire secrète des complots politiques. Pour Frédéric Monier, ces épisodes souvent dramatiques, parfois rocambolesques, viennent témoigner de la crainte de voir le pays céder sous les assauts de minorités résolues, unies dans le secret et prêtes à employer la force pour renverser le premier régime démocratique stable qu'ait connu la France : le général Boulanger en 1889, Déroulède en 1899, des dirigeants de la CGT dans les premières années du siècle. Après les complots communistes des années vingt, ce fut au tour de l'extrême droit de se trouver dans la ligne de mire des pouvoirs publics pendant les années trente. À la suite de la nuit d'émeute du 6 février 1934 et de la dissolution des ligues, il restait à affronter un dernier complot, le plus impressionnant sans doute, celui du comité secret d'action révolutionnaire, surnommé la " Cagoule ". Dans cet ouvrage, Frédéric Monier retrace l'histoire de ces " stratégies du secret " et s'efforce de présenter une analyse globale du phénomène. En distinguant la conspiration, révolutionnaire et subversive, le complot, judiciaire et répressif, et la conjuration, fabuleuse et mythologique, il nous invite à découvrir l'histoire obscure des rapports de la République et de ses ennemis, réels et imaginaires.
Une étude brillante sur la naissance de cette figure oubliée de l'histoire intellectuelle : l'écrivain et intellectuel catholique. Au tournant des années 1910, s'affirme en France un mouvement de " renaissance littéraire catholique ". Nombre d'écrivains, parmi lesquels Francis Jammes, Paul Claudel et François Mauriac, s'unissent pour mettre leur oeuvre au service de la religion et former ainsi une " armée catholique de la plume ". C'est cette histoire de la naissance et de l'affirmation de l'intellectuel catholique dans la période 1880-1935 qu'Hervé Serry restitue dans ce livre. Après avoir évoqué les racines du mouvement depuis la figure tutélaire de Chateaubriand et du Génie du christianisme, il montre comment, dans le contexte d'effervescence spirituelle de la fin du siècle, des intellectuels laïques s'engagent collectivement dans des polémiques sur la place du moralisme en littérature. Ces écrivains se heurtent à la fois au rejet du champ littéraire qui refuse de subordonner l'art à la morale religieuse, et aux pressions de la hiérarchie ecclésiastique, qui tente de limiter la liberté de création. Lorsqu'au début des années 1930 s'épuise le mouvement de " renaissance ", la condamnation de Charles Maurras prononcée par Rome en 1926 entraîne une redéfinition des enjeux et permet l'affirmation d'une parole critique au sein de l'Église. Il laisse la place à une figure de l'écrivain catholique désormais intégré dans le monde intellectuel fran-çais. Hervé Serry propose ici une étude brillante et originale de ces " oubliés de la vie intellectuelle " et des rapports qu'ils ont entretenus à l'institution ecclésiale. Ce faisant, il analyse les effets du processus de " privatisation " de la religion sur les intellectuels catholiques, la redéfinition des formes et des contenus de leurs engagements politiques et esthétiques jusqu'à la Seconde Guerre mondiale.