Bibliothèque Derrida
Entre 1975 et 1977, Jacques Derrida s’engage dans un séminaire énigmatique, voire obscur au premier abord, intitulé La Chose. Ce séminaire se révèle pourtant l’un des plus fascinants de son œuvre : il se situe au carrefour de plusieurs de ses textes les plus audacieux, La Dissémination, Glas, La Vérité en peinture et La Carte postale. Déjà, il mobilise la lecture des corpus philosophiques, littéraires et psychanalytiques que Derrida ne cessera d’approfondir dans les décennies suivantes. Chaque année d’enseignement est consacrée à une analyse à la fois parallèle et alternée où le philosophe fait se croiser l’œuvre de Heidegger avec celles de Ponge (1975), de Blanchot (1976) et de Freud (1977). La Chose permet ainsi de redécouvrir ces textes en montrant toute l’attention que le philosophe accorde à cette chose non humaine – un apport philosophique essentiel pour les grandes questions d’écologie, de matérialisme et d’éthique qui sont les nôtres aujourd’hui. Derrida avait un jour formulé le souhait de réunir ces séminaires et ses notes sur la thématique de « Donner le temps » (1977-1978). Ce vœu est maintenant exaucé en publiant dans ce volume la sixième séance inédite de Donner le temps II, où il soulignait le lien étroit reliant la chose et le don car, selon Derrida, « le don est peut-être l’affaire de la chose, la chose affaire du don ». Édition établie par Philippe Lynes.
Des fantômes hantent ces pages, les fantômes de témoins disparus. Leur passage est annoncé par un propos du poète Paul Celan : « Nul ne témoigne pour le témoin. » C'est à partir de ces vers que Jacques Derrida demande ce que « témoigner » veut dire dans un séminaire de l'année 1992-1993. Poursuivant la problématique ouverte l'année précédente ayant pour motif l'affaire du « secret », le philosophe questionne ici l'expérience de ce qui est pour lui l'acte le plus quotidien des êtres parlants - car « chaque fois que je parle je témoigne dans la mesure où tout énoncé implique "je te dis la vérité, je te dis ce que je pense, je témoigne devant toi" ». Témoigner devant un tribunal ne serait donc qu'un cas particulier de ce principe de fiabilité ou de crédibilité, d'engagement envers l'autre fondé sur la foi en l'autre, sur la structure du serment, que le nom de Dieu soit prononcé ou non, que cela ait lieu dans une situation judiciaire ou dans un engagement passionnel, voire une banale conversation. Le principe sera testé dans des circonstances diverses qui vont du grand paradigme qu'est la Shoah (représenté tant par la poésie de Celan que par le film de Claude Lanzmann) au procès de Rodney King (qui avait lieu à Los Angeles à l'époque), de l'énoncé « je t'aime » à des discussions sur Descartes, Husserl, Heidegger et Blanchot. Au coeur de ces recherches se trouvent la distinction entre témoigner et prouver, la possibilité « nécessaire » du parjure, et le dilemme d'un moment unique que le témoin doit éprouver puis répéter en le racontant, dilemme retrouvé dans le témoignage vidéo et d'autres médiations modernes qui ne cessent de démontrer la contemporanéité et la pérennité des enjeux abondants du volume.Édition établie par Peggy Kamuf et David Wills.
Durant l’année universitaire 1969-1970, Jacques Derrida consacre un séminaire au problème des rapports entre la psychanalyse et la critique littéraire. Ce séminaire, l’un des rares à traiter de l’esthétique freudienne, est l’occasion pour Derrida d’analyser ce qu’il appelle la « première doctrine » de Freud, à savoir sa théorie marquée par la toute-puissance du plaisir. Or, avec l’introduction par Freud de la catégorie du double et ses spéculations sur la pulsion de mort, tout change ou aurait dû changer, d’après Derrida. La remise en question de la toute-puissance du principe de plaisir dans Au-delà du principe de plaisir (1920) aurait dû conduire à une refonte, à une réorganisation, à un déplacement de la « poétique » psychanalytique. Pourtant il n’en est rien : d’où, selon Derrida, un certain boitement de la théorie freudienne de l’art et de la littérature et de tout ce qui en dépend ou y fait retour. Ce boitement va se répéter dans la critique littéraire d’inspiration psychanalytique. Qu’il s’agisse de la psychanalyse de l’imagination matérielle de Bachelard, la psychanalyse existentielle de Sartre ou la méthode psychocritique de Mauron, Derrida constate que rien n’a changé. C’est seulement avec Lacan, à la toute fin du séminaire, que se produit un tournant décisif, la psychanalyse reconnaissant l’instance proprement signifiante du texte littéraire, qu’elle avait largement négligée jusqu’ici. Psychanalyse et critique littéraire propose ainsi un contexte (littéraire) fascinant et déterminant pour le travail ultérieur de Derrida sur la psychanalyse.
En 1963, Jacques Derrida consacre deux cours à Husserl dans le cadre de son enseignement à la Sorbonne : « Phénoménologie, téléologie, théologie : le Dieu de Husserl » et « La cinquième des Méditations cartésiennes de Husserl ». Chacun de ces deux textes soigneusement rédigés a les dimensions d’un cours, mené avec une clarté et une maîtrise singulières, mais surtout l’ampleur d’une recherche. Derrida ne se contente pas d’y exposer les principes fondamentaux de la phénoménologie husserlienne, mais s’interroge sur deux cas-limites – Dieu et autrui – qui risquent de poser un problème à la phénoménologie. Si celle-ci constitue un « retour aux choses mêmes » et n’autorise à parler que de ce qui fait l’objet d’une présentation à la conscience, il n’est pas évident de voir comment elle peut parler de quelque chose comme un alter ego ou un Dieu. L’examen de ces deux questions permet à Derrida d’éprouver les capacités de la méthode phénoménologique, de souligner sa force, et de montrer jusqu’où elle peut nous mener. Il est aussi l’occasion de montrer l’importance de notre rapport au langage : pour poser différemment certains problèmes métaphysiques traditionnels, et notamment pour comprendre vraiment notre rapport à l’autre (ou à l’Autre), la philosophie doit se mettre à parler autrement qu’elle ne l’a longtemps fait. Par leur densité philosophique et leur valeur de témoignage dans la trajectoire d’éloignement progressif de Derrida vis-à-vis de la phénoménologie, ces deux cours dessinent l’identité philosophique de Derrida, à partir de son point de départ husserlien. Édition établie par Raphaël Authier et Édouard Mehl.
«Le secret, dit-on, c’est ce qui ne se dit pas » : c’est sur cette phrase que s’ouvre le séminaire Répondre – du secret, le tout premier de la série « Questions de responsabilité » que Jacques Derrida donnera à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) de 1991 à 2003. Ce cycle de recherches portant sur les enjeux actuels du concept de responsabilité (philosophique, littéraire, éthique, juridique, psychanalytique, politique) privilégie d’entrée de jeu le thème du secret puis celui du témoignage, qui sera déployé de 1992 à 1995. Qu’est-ce qu’un secret et comment se lie-t-il à un appel à la responsabilité ? Pour répondre à ces questions, Jacques Derrida examine d’abord la sémantique du secret à travers divers registres (scientifique, technique, social, politique et religieux), où le secret trouble l’opposition entre le privé et le public. Suivant la généalogie du cryptique ou de l’hermétique dans différentes familles de langues (grecque, latine, allemande), il explore l’histoire et les valeurs culturelles qui lui sont associées (secret d’État ou militaire, secret professionnel, société secrète), analyse la thématique et les « effets » de secret dans certaines œuvre littéraires (notamment celles de Melville, de Baudelaire, de James et de Poe), puis élabore une problématique de la « curiosité » et du « souci » à partir de textes de Freud et de Heidegger. Explorant trois « logiques » entrelacées du secret (le cogito cartésiano-kantien, le sujet de l’inconscient freudien, l’être-caché de la dissimulation heideggérienne comme vérité), Jacques Derrida s’engage ensuite dans une lecture approfondie du secret abrahamique dans les Essais hérétiques… de Patočka et Crainte et Tremblement de Kierkegaard, où se découvre la figure par excellence du secret comme mort donnée. Il poursuit également le « dialogue fictif », amorcé en 1975-1976 dans son séminaire La Vie la mort, entre Freud et Heidegger au sujet du concept de l’Unheimlichkeit, tout en interrogeant les effets de la pulsion secrétariale à l'œuvre dans son propre enseignement. Le texte de ce séminaire a été établi par Ginette Michaud et Nicholas Cotton.
Durant l’année scolaire 1960-1961, Jacques Derrida, alors assistant en philosophie générale et logique à La Sorbonne, entreprend une lecture de la phrase d’Alain, « Penser, c’est dire non ». Ce cours magistral en quatre séances donne déjà à lire les marques d’une écriture déconstructrice à venir. Il s’inscrit aussi dans une pensée du « oui non », de ce qu’est fondamentalement la pensée, et de ce qu’elle dit quand elle dit oui, non. Des questions qui servent de points d’appui pédagogiques récurrents à Derrida dans les années 1960 – décennie de pensée effervescente en France. À la lecture de cette présente édition, ces questions apparaissent aussi comme ayant toujours déjà été fondamentales à la pensée derridienne. Elles gardent aujourd’hui toute leur pertinence, à une époque où il est souvent difficile de dire la différence entre pensée et croyance. Entièrement inédit et rédigé à la main par Derrida pendant la guerre d’indépendance de son pays de naissance, l’Algérie, Penser, c’est dire non est le fruit d’un défi éditorial de plusieurs années qui donne lieu aujourd’hui à la publication d’un des textes les plus anciens du corpus derridien paru à ce jour. Édition établie par Brieuc Gérard.
Jacques Derrida poursuivit pendant plusieurs années un cycle de recherches sur les enjeux actuels (philosophique, éthique, juridique ou politique) du concept de responsabilité. Après avoir privilégié, à titre de fil conducteur, les thèmes du secret et du témoignage, il a élaboré une problématique de l’étranger. Qu’appelle-t-on « un étranger » ? Comment l’accueille-t-on ? Comment le refoule-t-on ? Quelle différence entre un autre et un étranger ? Qu’est-ce qu’une invitation, une visite, une « visitation » ? Ces questions et d’autres semblables ont conduit Jacques Derrida dans cette deuxième année de son séminaire sur l’hospitalité à cheminer assez longuement dans une problématique judaïque de l’hospitalité, se laissant alors guider par des textes bibliques, parfois interprétés par Emmanuel Levinas, puis dans une problématique arabomusulmane sur le seuil de laquelle il étudie l’oeuvre de Louis Massignon et son discours sur la tradition de l’hospitalité abrahamique. La lecture de ces deux grands corpus se rassemble à un moment donné autour du concept et du mot de « substitution ». La « substitution » occupe au centre de ces deux pensées une place décisive et énigmatique, justement quant à l’accueil et à l’hospitalité. Jacques Derrida en étudie à la fois les filiations et la « logique ». Le texte de ce séminaire a été établi par Pascale-Anne Brault et Peggy Kamuf.
Qu’appelle-t-on un étranger ? Comment l’accueille-t-on ? Comment le refoule-t-on ? Quelle différence entre un autre et un étranger ? Qu’est-ce qu'une invitation, une visite, une visitation ? Comment la notion de l’étranger s’inscrit-elle dans la langue ? Quelle est son histoire européenne, et d’abord grecque ou latine ? Comment se distribue-t-elle dans les espaces de la parenté, de l’ethnie, de la Cité, de l’État, de la nation ? Comment analyser aujourd’hui, notamment en France et en Europe, la pertinence et les enjeux de l’opposition ami/ennemi ? Compte tenu de mutations technologiques (par exemple dans la structure et la vitesse de la communication), qu’en est-il des frontières, de la citoyenneté, des droits dits du sol ou du sang, des populations déplacées ou déportées, de l’immigration, de l’exil ou de l’asile, de l’intégration ou de l’assimilation (républicaine ou démocratique), de la xénophobie ou du racisme ? Ces questions sont travaillées par Jacques Derrida à travers des lectures croisées de grands textes classiques (de la Bible, de Sophocle ou de Platon – et surtout du fameux article de Kant sur le droit cosmopolitique à l’hospitalité universelle dans Vers la paix perpétuelle) et modernes (de Heidegger, de Benveniste sur l’ipséité ou sur le rapport hospes/hostis, d’Arendt sur le déclin de l’État-nation, de Roberte ce soir de Klossowski), mais aussi à propos de débats en cours au sujet de l’immigration ou du droit d’asile en France et en Europe. La réflexion préliminaire de Derrida dans cette première année de son séminaire « Hospitalité » est structurée par la distinction rigoureuse, quoique sans opposition, entre deux logiques hétérogènes qui risquent toujours de se pervertir l’une l’autre : celle d’une hospitalité stricte et conventionnelle (toujours finie, conditionnelle et subordonnée à la maîtrise du chez soi ou de l’ipséité) et l’idée d’une hospitalité inconditionnellement ouverte à l’arrivant. Séminaire établi par Pascale-Anne Brault et Peggy Kamuf.
Jacques Derrida poursuit dans le second volume de son séminaire sa réflexion sur l’inconditionnalité du pardon, une notion qui ne saurait être confondue avec l’excuse, l’amnistie, la prescription ou la grâce. Si le pardon est hérité de diverses traditions (judéo-chrétienne, coranique et grecque), il ne leur est pas réductible : il excède les modalités du « comprendre », de la mémoire et de l’oubli, d’un certain travail de deuil aussi. Hétérogène à la phénoménalité, à la théâtralisation, voire au langage verbal lui-même, il suspend, comme une « violente tempête », l’histoire, le droit et le politique. Inconditionnel, le pardon fait l’épreuve de l’impossible : c’est pourquoi il doit rester exceptionnel, sans calcul ni finalité, à l’écart de tout échange et de toute transaction. Se déplaçant du contexte européen d’après-guerre à l’Afrique du Sud et aux États-Unis, la dimension politique du pardon prend, au cours de cette seconde année du séminaire, un relief particulier alors que Jacques Derrida analyse la théâtralité des scènes de repentance en faisant comparaître successivement Hegel, Nelson Mandela, Desmond Tutu et Bill Clinton – sans oublier la portée singulière de la parole des femmes. La trajectoire esquissée en 1998-1999 passe ainsi par la lecture de La Cité de Dieu de saint Augustin, des textes de Hegel sur le pardon, de certaines Lectures talmudiques de Levinas, de différents écrits de Mandela et de Tutu au sujet de la Commission Vérité et Réconciliation, notamment, ainsi que par l’analyse de scènes d’actualité – d’aveu ou de repentir – telles qu’elles se sont multipliées dans l’espace public, en France, en Afrique du Sud, au Chili et aux États-Unis, en particulier sous la présidence de Bill Clinton au sujet de l’esclavage, de la politique américaine en Amérique latine, ou encore du « Monicagate ». Le texte de ce séminaire a été établi par Ginette Michaud, Nicholas Cotton et Rodrigo Therezo.
« Donner, est-ce possible ? » C'est la question que pose Jacques Derrida dans Donner le temps. 1. La fausse monnaie (1991). Un don ne peut jamais s'annoncer comme tel. Dès lors qu'il engage dans le cercle de l'échange économique et de la dette, le don semble s'annuler dans l'équivalence symbolique qui l'aura toujours réduit à l'objet d'un calcul, d'une ruse qui prétend donner généreusement mais non sans attendre quelque récompense en retour. Un don, s'il y en a, ne peut jamais se faire présent, c'est-à-dire qu'il ne peut jamais se présenter ni pour le donataire ni pour le donateur. Pour donner - si une telle chose est possible - il faudrait, peut-être, renoncer au présent. Indiqué comme un premier tome, Donner le temps en promettait clairement un second à venir. Le présent volume fournit les éléments de cette pièce manquante en donnant à lire les neuf dernières séances du séminaire donné par Jacques Derrida à l'École normale supérieure en 1978-1979 sous le titre « Donner - le temps ». Après être passé par des lectures de Baudelaire, Mauss, Benveniste, Lévi-Strauss et Lacan, Jacques Derrida tourne son attention vers la présence subtile mais décisive du don chez Heidegger, lisant des textes qui sont parmi les plus riches et les plus énigmatiques de son corpus, dont L'Origine de l'oeuvre d'art, La Chose, Être et Temps et, surtout, Temps et Être. Suivant la trace de l'expression allemande « es gibt » (« il y a », plus littéralement « ça donne ») dans la pensée heideggérienne, Derrida donne à penser quelque « chose » qui n'est pas (une chose) mais qu'il y a, ainsi qu'un donner encore plus originaire que le temps et l'être. Édition établie par Laura Odello, Peter Szendy et Rodrigo Therezo. Préface de Rodrigo Therezo.
Texte énigmatique et entièrement inédit, Le Calcul des langues marque la première tentative de Jacques Derrida d’écrire un livre en deux colonnes. Annoncé comme « à paraître » sur la quatrième de couverture de l’Archéologie du frivole (1973) mais jamais publié du vivant de l’auteur, le tapuscrit de ce projet inachevé fut retrouvé chez Derrida après son décès. La publication posthume de ce texte fort original met au jour un véritable laboratoire typographique où, avant l’écriture de l’un de ses textes les plus célèbres, Glas (1974), Derrida ose couper la page en deux en vue de repenser la relation entre philosophie et écriture. Poursuivant une réflexion sur les sciences du langage au XVIIIe siècle entamée avec De la grammatologie (1967), Derrida propose ici une lecture en partie double de L’Art d’écrire de Condillac. Mais à la différence de Glas, dont les deux colonnes confrontent un philosophe (Hegel) à un auteur littéraire (Genet), Le Calcul des langues confronte Condillac à lui-même. Si la colonne de gauche propose une exégèse plutôt conventionnelle et méthodologique de L’Art d’écrire, celle de droite divague sans cesse, multipliant les digressions en direction de Freud et d’autres penseurs, à la recherche d’un plaisir de l’écriture qui échapperait à la philosophie. Lecture de Condillac en deux colonnes, donc, mais aussi en « deux styles » comme l’indique le sous-titre (« Distyle »), cet ouvrage tout à fait singulier dans le corpus derridien donne à lire l’une des plus belles expérimentations de l’écriture déconstructrice. Le texte a été établi par Geoffrey Bennington et Katie Chenoweth.