Bibliothèque Albin Michel Michel Histoi
Spécialiste de l'antisémitisme, Simon Epstein a constitué au fil des ans un socle informatif considérable sur les itinéraires contrastés de deux catégories de Français : ceux qui protestèrent contre le racisme et l'antisémitisme dans les années 1920 et 1930, avant de s'engager dans la Collaboration ; et ceux qui exprimèrent une hostilité ou un préjugé à l'égard des juifs, puis qui se retrouvèrent, l'heure venue, dans la Résistance. Ce livre ne retrace ni l'histoire de l'antiracisme ni celle de l'antisémitisme ; il est l'histoire du passage de l'un à l'autre. Les principaux chefs de la Collaboration ont traversé, chacun à sa manière, une phase de dénonciation de la haine antijuive ; beaucoup furent même militants de la Ligue internationale contre l'antisémitisme (LICA). Réciproquement, de nombreux résistants, et non des moindres, sont originaires d'une extrême droite nationaliste qui, dans les années 1930, fut fertile en prises de positions hostiles aux juifs. C'est ce phénomène paradoxal que Simon Epstein décrit puis analyse, en s'appliquant aussi à démonter l'occultation dont ces chassés-croisés, déroutants certes mais significatifs, ont fait l'objet dans les mémoires françaises.
Le renouvellement des études sur la Grèce ancienne doit beaucoup à l'oeuvre de Claude Mossé qui, depuis près de quarante ans, aux côtés de Jean-Pierre Vernant et de Pierre Vidal-Naquet, a contribué à nous rendre l'Antiquité familière, et l'histoire de la démocratie athénienne plus accessible. Bien qu'elle n'ait jamais cherché à faire école, son influence fut décisive et profonde. Parallèlement aux avancées de l'anthropologie, de la philosophie et des recherches sur les représentations et les catégories de pensée des Grecs, Claude Mossé a nourri toute une réflexion sur l'histoire de la cité, de l'institution politique et de ses interactions avec l'histoire économique et sociale, dont Athènes constitua le terrain d'étude privilégié. Soucieuse de mieux comprendre ce qu'était le politique, ce mode d'être ensemble propre à la cité grecque, elle a su, tout au long de sa carrière, appréhender et rendre compte des différentes formes de pensée du monde ancien. C'est dans cette démarche que se reconnaissent les contributeurs de ce volume, qu'ils aient eux-mêmes été formés par Claude Mossé ou qu'ils s'inscrivent dans le sillage de son oeuvre.
Corsetée par l'idéologie communiste, la mémoire du sort des Juifs en Pologne - la destruction de trois millions d'entre eux et l'assassinat de ceux qui y avaient été acheminés - fut comme frappée d'amnésie jusqu'aux années 1980. Récemment, ce passé a ressurgi dans le débat public. La découverte du massacre de Jedwabne, bourgade de l'est du pays où, en juillet 1941, la population juive fut assassinée par la population polonaise, a suscité une introspection historiographique, politique et morale comparable au débat sur le régime de Vichy ou à la querelle des historiens allemands. Ce livre se fait l'écho des interrogations qui ont fait du « témoin polonais » une figure centrale dans la réflexion sur l'extermination des Juifs. Le témoin polonais assiste aux massacres perpétrés par l'armée allemande, informe les Alliés du génocide, prodigue de l'aide aux Juifs en fuite. Parfois il profite de leur situation, pour dépouiller, dénoncer ou assassiner. Issues de plusieurs rencontres franco-polonaises, les contributions de ce livre, notamment celles des historiens polonais, abordent, à partir d'archives rarement exploitées, des questions difficiles : la délation, le chantage, l'amertume des Justes, les assassinats de Juifs après la guerre et leur destin dans la Pologne populaire.
Dans cette vaste fresque, l’anthropologue Joanna Tokarska-Bakir étudie le préjugé antisémite en Pologne d’un point de vue linguistique, ethnologique et historique. Elle déconstruit le système fantasmatique qui en est la racine, commune à toute l’Europe chrétienne. La première partie de l’ouvrage présente un corpus de cent récits anciens (XIIIe-XVIIIe s.) qui ont nourri les croyances populaires sur plusieurs siècles. Ces légendes du sang parlent toutes de profanations d’hostie, d’attentats contre les images saintes, mais aussi d’assassinats d’enfants chrétiens prétendument commis par les Juifs pour se procurer le sang nécessaire à la fabrication du pain azyme. Ces légendes, propagées par le clergé, ont essaimé d’abord en Occident, puis dans les pays situés à l’est de l’actuelle Allemagne.Appliquant la méthode d’analyse du conte élaborée par Vladimir Propp, l’auteur montre comment ce type de récits a toujours exploité et manipulé une fausse violence juive pour justifier les vrais massacres chrétiens perpétrés contre les Juifs. Diabolisé, le Juif imaginaire a progressivement changé de statut, passant de celui de voisin, à celui d’ennemi absolu, meurtrier « assoiffé de sang chrétien ».La seconde partie repose sur une grande enquête de terrain récente (2005), conduite auprès de quatre cents Polonais. Cet ensemble d’entretiens révèle la persistance du mythe du « meurtre rituel » : la légende fonctionne comme un savoir constitué, familier et naturel, un savoir incrusté dans la langue, la religion, les transmissions familiales et générationnelles. En 2008, on trouvait encore dans la cathédrale de Sandomierz, au-dessus de l'autel, un tableau représentant un meurtre d'enfants chrétiens par des Juifs.
On a cru pouvoir, au XIXe siècle, écarter les "utopies" hors du politique alors que la démocratie représentative élaborait ses règles. Au mieux, elles anticipaient sur un progrès social de toute façon irrésistible. A l'encontre de bien des analyses actuelles toujours inscrites dans le sillage des adversaires des utopistes, Michèle Riot-Sarcey, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Paris VIII, veut montrer combien la lecture de ce mouvement comme force concrète de changement est féconde. Dans les années 1830-1840, la pensée des utopistes n'est pas restée dans l'espace clos des débats d'idées. Par sa réception populaire, comme en témoignent les nombreuses lettres reçues par le journal saint-simonien Le Globe, par sa rencontre avec des événements insurrectionnels, telle la révolte des canuts à Lyon, elle fonde un autre modèle de transformation des sociétés, moins violent, moins préoccupé par la captation du pouvoir que celui inauguré par l'ère des révolutions, mais peut-être plus efficace et vraiment démocratique. Ainsi voit-on des anonymes, sans instance pour les représenter, devenir les inventeurs d'une nouvelle organisation du travail, d'une nouvelle répartition de la propriété et des richesses, d'une reconnaissance des droits de chacun. Ce réel de l'utopie qui se construit dans l'intervalle du temps présent et des aspirations au changement doit retrouver sa vraie place : celle du politique.
À travers l'étude des Sociétés de géographie en France, de leur idéologie et de l'évolution de leur recrutement, du début du XIXe siècle - leur « grand siècle » - à l'entre-deux-guerres, Dominique Lejeune, professeur au lycée Louis-le-Grand, éclaire à la fois l'histoire d'une élite de l'esprit et de l'argent, celle du phénomène des Sociétés savantes et celle d'une science, la géographie, synonyme d'exploration, différemment comprise selon les époques et les individus. De l'association de grands notables des années 1820 qui ne songent qu'à l'exploration du globe sans aucune vue utilitaire, aux groupes de pression des années 1860 prônant une géographie commerciale et colonialiste, les Sociétés de géographie, dominées par celle de Paris, la doyenne du monde, participent au mouvement de tout un siècle qui porte l'Europe au-delà de ses frontières. Explorateurs et géographes de cabinet s'affrontent; mais tous, avec les officiers, les négociants, les artistes - Jules Verne et Rimbaud pour ne citer qu'eux -, écrivent un chapitre passionnant de la grande histoire de la curiosité occidentale.
Le hassidisme est surtout connu grâce aux anthologies de légendes compilées par Martin Buber ou aux ouvrages de Gershom Scholem sur la mystique juive. Dans cette étude magistrale, Jean Baumgarten livre la première synthèse en français sur ce mouvement, qu'il étudie dans sa totalité : de sa dimension théologique à son organisation sociale, des coutumes religieuses aux techniques mystiques. Cette approche originale permet de saisir comment s'est opérée la rupture entre le judaïsme rabbinique et le hassidisme. Dans quel contexte ce mouvement piétiste est-il né et comment s'est-il diffusé en Europe orientale ? Quels sont les fondements mystiques de la société hassidique et sur quel modèle économique fonctionne-t-elle ? Comment a émergé la figure centrale du tsaddik, le juste, et quels sont les liens spirituels qui l'unissent à ses disciples ? Qu'estce qu'une cour hassidique et comment se sont constituées les dynasties, véritables chaînes de succession ? Fondé sur l'analyse d'une abondante littérature, ce livre permet de situer le hassidisme dans l'histoire de la mystique juive, d'en recomposer la genèse, mais aussi de cerner la nouveauté doctrinale des premiers maîtres, qui, notamment dans la prière extatique, la danse, le chant, cherchent à provoquer l'union du corps avec le monde divin. L'on comprend aussi comment, par rapport au judaïsme traditionnel et à la sécularisation de la société juive, la « dissidence » hassidique est devenue une des forces vives de l'ultra-orthodoxie.
À la traditionnelle relation filiale établie entre judaïsme et christianisme, Israel J. Yuval propose de substituer une relation de fratrie et de concurrence, dont le symbole biblique serait le couple de jumeaux Jacob et Ésaü, fils ennemis de Rébecca, à laquelle l'Éternel avait annoncé : « Il y a deux nations dans ton sein ; deux peuples, issus de tes entrailles, se sépareront. Un peuple sera plus fort que l'autre et l'aîné servira le cadet. » (Genèse 25,23.) Dans cette perspective, Isarel J. Yuval renouvelle en profondeur la perception des relations entre Juifs et Chrétiens au Moyen Âge. Loin de former deux univers étanches, les « frères ennemis » possédaient une subtile connaissance l'un de l'autre, fondée sur la proximité dialectique, la familiarité avec les catégories théologiques de l'adversaire et sur de constants renversements mutuels d'images, de symboles, de rituels et de pratiques. « Deux peuples en ton sein » s'attarde particulièrement sur les trois couples conceptuels qui se trouvent au coeur de la controverse entre Juifs et Chrétiens : Jacob et Ésaü, Pessah et Pâques, la sanctification du Nom et l'accusation de crime rituel. À l'écart de tout parti pris et de toute provocation, cet ouvrage est de nature à bouleverser plus d'une idée reçue sur l'histoire des Juifs comme sur celle des Chrétiens.Professeur à l'Université hébraïque de Jérusalem, Israel Jacob Yuval est un historien renommé du judaïsme médiéval ainsi que le directeur scientifique du Mandel Institute of Jewish Studies.
Ce livre raconte l'aventure singulière des hommes qui, quelques décennies durant, furent rois dans une Jérusalem redevenue chrétienne. Après Godefroy de Bouillon, le duc qui ne fut pas roi, vinrent Baudouin Ier, Baudouin II et leurs successeurs, avant Baudouin IV, le roi lépreux, et BaudouinV, l'enfant roi. Les chroniques du temps ont servi de guide à l'enquête. Comment les événements de la prise de Jérusalem et de la création du royaume latin furent-ils relatés ? Comment les chroniqueurs fabriquèrent-ils une trame historique qui est moins une « vérité » que leur vérité ? En quoi cette vérité informe-t-elle des tensions et des contradictions, des attentes et des angoisses inhérentes à la croisade? Une question hante en effet les récits des débuts du royaume de Jérusalem : comment un homme pouvait-il régner dans une ville qui était le patrimoine du Christ? Quand cette question est résolue ou oubliée, il revient aux chroniqueurs de faire revivre une espérance immense, qui sombre lorsque Jérusalem, conquise par les croisés en 1099, est reprise par Saladin en 1187. Dans cette magistrale étude, Élisabeth Crouzet-Pavan met en scène la confrontation à la transcendance des hommes du XIIe siècle, acteurs et historiens : une histoire parcourue par le mystère irréductible de l'histoire elle-même.
Découvert par Daniel Roche, historien du XVIIIe siècle et professeur à la Sorbonne, le Journal du compagnon vitrier Ménétra (1738-1812) est un des rares témoignages que nous ayons d'un ouvrier du siècle des Lumières. Le bonhomme, Parisien le Bienvenue selon son nom de compagnonnage, étonne par son franc-parler, sa gouaille, sa joie de vivre, aussi bien que par son sens de l'observation, son souci de tout dire d'un petit peuple auquel il appartient - lien qu'il inscrit très consciemment dans son écriture Ce « Rousseau des ateliers » nous ouvre les portes d'un Paris en pleine expansion, nous raconte une France des campagnes (Bretagne, Guyenne, pays lyonnais, etc.) avec les yeux d'un homme de la grande ville. Alors que l'on redécouvre aujourd'hui les « écritures ordinaires », que la fécondité des études sur l'autobiographie ne se dément pas, la lecture de ce texte, guidée par les riches analyses de Daniel Roche, outre le plaisir qu'elle procure, révèle un véritable enjeu pour l'histoire culturelle. Au-delà d'une simple description des mentalités, elle fait percevoir comment s'élaborent les normes sociales qui définissent une culture. Selon la formule de Robert Darnton dans sa préface, le texte de Ménétra nous pose la question de « notre compréhension de ce que signifie être homme il y a deux siècles ».
Maître et disciple. Ces mots gardent-ils encore un sens aujourd'hui, alors que des bouleversements nombreux ont modifié l'économie traditionnelle des connaissances et affecté bien des croyances qui ont longtemps fondé la civilisation occidentale ? Un libre parcours entre le XVIIe siècle et nos jours révèle, au fil des récits, des rituels et des pratiques, la profondeur de sens que ces mots simples contiennent. Des exemples pris dans des champs disciplinaires multiples restituent la variété des figures magistrales qui ont leurs archétypes dans Socrate et l'image du père. Ils traduisent la diversité et la complexité d'une relation fondée sur le pouvoir et l'affection, dévoilant « un lien d'âme », quand ce n'est pas une filiation. Cette relation de personne à personne apparaît, dans le contraste avec les institutions et les livres, comme le mode par excellence de la transmission du vrai savoir : celui qui passe en écoutant le maître parler et en le voyant travailler ; celui qui ne se paie pas, mais qui se donne. Une relation ambivalente qui peut figer les connaissances en orthodoxie et produire des clones ou, au contraire, liant pour le meilleur la tradition et l'originalité, engendrer de nouveaux maîtres qui continuent la longue chaîne du savoir.
Le corps humain fut longtemps considéré comme un objet d?étude secondaire. Or les textes de la tradition juive comprennent un ensemble impressionnant de références portant sur les réalités somatiques qui, toutes, nous montrent que l?être humain est un monde en miniature. L?ouvrage foisonnant de Jean Baumgarten, en s?appuyant sur l?analyse de sources juives mises en regard avec des textes issus d?autres traditions religieuses et philosophiques, montre comment les discours juifs sur le corps se sont formés, développés et transformés, depuis la Bible jusqu?au xviiie siècle. Leur étude donne accès aux valeurs, aux codes culturels, et éclaire tout particulièrement les controverses entre les différents courants religieux qui particularisent le judaïsme. En marge des conceptions sur la prééminence de l?âme, cette synthèse inédite des représentations du corps humain nous permet d?accéder à la compréhension des catégories légales, des principes philosophiques, des normes morales et des idées mystiques propres à la religion et à la culture juives.
à l'époque de la destruction du Second Temple de Jérusalem, en 70 de notre ère, le peuple juif qui vivait en majorité en Palestine et en Mésopotamie travaillait la terre et ne savait ni lire ni écrire. En 1492, date de son expulsion d'Espagne, il est devenu un modèle de communauté citadine et éduquée, particulièrement dynamique dans les domaines de l'artisanat, du commerce, de la banque. Comment expliquer un tel changement ? Pour Maristella Botticini et Zvi Eckstein, il existe une corrélation entre le niveau d'alphabétisation des populations juives et leur degré de fidélité au judaïsme. Urbains et lettrés, les Juifs perdurent ; ruraux et analphabètes, ils disparaissent. Revisitant quinze siècles d'histoire, les auteurs montrent que ce ne sont pas les contraintes extérieures qui ont poussé les Juifs à se lancer dans les professions liées à l'argent, mais que le processus s'est amorcé auparavant, notamment grâce à l'usage de l'hébreu et aux fortes ramifications de réseaux juifs marchands à une échelle internationale. En effet, l'éducation favorise non seulement l'écriture, mais aussi la maîtrise des questions juridiques, notamment dans l'établissement des contrats. Ce livre original apporte une contribution remarquable à l'histoire juive, revisitée sous l'angle économique et démographique, et invalide bien des idées reçues.
Seuls deux procès du nazisme peuvent prétendre au statut de lieu de mémoire : celui de Nuremberg et celui d'Adolf Eichmann. C'est ce dernier procès qui constitue le génocide des Juifs en événement distinct, le détourant de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale, jusqu'à effacer le contexte même dans lequel il se déroula, pour l'inscrire dans la seule histoire des Juifs.Le procès Eichmann fut l'un des tout premiers événements médiatiques mondiaux. Cet ouvrage collectif analyse pour la première fois la façon dont il fut raconté par la presse, la radio, la télévision ainsi que la postérité de ces premiers récits.Une pensée politique forte, un récit raconté de façon puissante par les témoins et une médiatisation bien pensée font de ce procès un événement fondateur. Il y eut bien un « moment Eichmann » qui délimita un avant et un après.
Dans la première moitié du siècle, le discours sur la sexualité semblait, au sein de l'Eglise, confisqué par les clercs. Seuls les évêques, et d'abord celui de Rome, pouvaient énoncer le bon usage du sexe. Mais derrière les prêches, quelle était donc la pratique des couples catholiques ? Entre 1924 et 1943, des femmes et des hommes, catholiques fervents, ont écrit à l'abbé Viollet, directeur de l'Association du mariage chrétien et grand spécialiste de la morale conjugale, pour lui livrer leurs questions, leurs difficultés et, finalement, leur vie sexuelle. Voici donc exposé le sexe catholique tel qu'il fut vécu et pensé par des laïcs. Martine Sevegrand, historienne, auteur des Enfants du bon Dieu, nous livre 120 lettres de femmes et d'hommes ordinaires, de tous âges et de tous milieux sociaux, reproduites intégralement. Ecrites dans une langue à la fois prude et crue, ces lettres disent la fidélité candide à l'Eglise et la sourde révolte, l'angoisse et les désirs réfrénés, l'amour rescapé ou brisé. Elles constituent un témoignage exceptionnel, et même unique, sur les mentalités et les moeurs des catholiques français de l'entre-deux-guerres, qui, au temps de la contraception, de l'avortement et du sida, pourra éclairer la confrontation toujours d'actualité entre l'Eglise et la sexualité.
Le XVIe siècle français est marqué par la figure de Catherine de Médicis (1519-1589) qui, exerçant le pouvoir avec une étonnante ténacité, fut soupçonnée de recourir aux moyens les plus sinistres, mensonges, complots, poison, magie noire, assassinats, culminant dans l'extrême violence du massacre de la Saint-Barthélemy. C'est avec une énergie intense qu'elle se consacra à la défense de l'État monarchique, incarné successivement par ses fils François II, Charles IX et Henri III. L'humaniste Étienne Pasquier disait qu'elle « était armée d'un haut coeur », un coeur supérieur, plein de force, de foi et d'intelligence qui la poussa à se dresser contre les passions qui ensanglantaient le royaume. Dans sa magistrale étude, Denis Crouzet fait vivre cette Catherine de Médicis plurielle, oscillant entre le bien et le mal, adepte de la parole et de la négociation, figure humaniste persuadée de sa mission de pacification du royaume, mais aussi fine stratège, forgeant les instruments idéologiques de son intrusion active dans la sphère de la décision politique, allant jusqu'à légitimer l'usage de la violence vue comme une nécessité pour l'avenir de la paix. Dans le contexte tragique des guerres de Religion, autour d'une souveraine hors du commun, s'invente la raison politique moderne.
Dans ce livre, aboutissement d'une enquête de plus de vingt ans, l'histoire insolite est celle des chapelles d'ambassade scandinaves de Paris, chapelle de Suède, chapelle de Danemark, qui n'avait jamais été écrite. C'est aussi celle des communautés luthériennes qui y ont été accueillies et protégées deux siècles durant, alors qu'une persécution violente s'abattait de différentes manières sur les protestants. C'est encore celle des luthériens de Paris, ces immigrants germanophones, artisans spécialisés alsaciens ou allemands venus dans la capitale pour y faire métier du meuble ou de mode, qui s'installent au faubourg Saint-Antoine et peuvent, grâce à ces chapelles, rester fidèles à leur foi et à leurs pratiques. C'est l'histoire de près de deux siècles de vie souvent difficile et menacée dans un environnement en ébullition, la foi luthérienne restant le lien protecteur pour ceux qui l'ont pratiquée aux chapelles d'ambassade, de génération en génération.
Au commencement était le verbe du Christ : "Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés." De cette parole fondatrice nait le don des larmes, figure historique et vivante de la valorisation chrétienne des pleurs. Dès ses débuts, le christianisme recommande de pleurer pour purifier son âme ; au Moyen Âge, nombreux sont les hommes et les femmes qui versent des larmes abondantes et douces ou aspirent à la grâce divine des pleurs. Comment les mots de Jésus ont-ils pu engendrer ces pratiques ? Comment les pleurs, traditionnellement attachés à l'expression de la tristesse et de la douleur, ont-ils pu devenir un signe de béatitude, un véritable charisme ? C'est cette force créatrice et interprétative du christianisme qu'interroge Piroska Nagy, à partir des sources de l'Antiquité tardive et du Moyen Âge. Comme le sujet comporte bien des paradoxes, nous en découvrons les multiples formes et interprétations : depuis les pleurs de la souffrance ascétique jusqu'à ceux du désir-amour du ciel ou même jusqu'à la béatitude momentanément atteinte. Loin d'être une histoire des sensibilités, la pratique à la fois spirituelle et corporelle des pleurs religieux se comprend au sein de l'histoire intellectuelle des chrétiens médiévaux, qui l'inscrit dans une anthropologie, une théologie et une ecclésiologie. Cette traversée de neuf siècles d'histoire du christianisme nous permet de comprendre que le Moyen Âge occidental n'a pas pleuré davantage que les autres époques, mais que les larmes y revêtaient un sens spirituel dont l'usage semble s'être perdu depuis. Piroska Nagy est maître de conférences d'histoire du Moyen Âge à l'Université de Rouen.
Au-delà des scènes de processions d'hommes en cagoules et de toute une imagerie folklorisée à laquelle renvoient les confréries, les historiens découvrent aujourd'hui mieux l'importance de ces sociétés fraternelles pour l'époque médiévale. L'homme seul n'a pas de place dans le monde du Moyen Âge. Il s'insère dans la cité par l'intermédiaire de divers groupes familiaux, professionnels ou territoriaux. Pourquoi à partir du XIe siècle la confrérie s'est-elle ajoutée à tous ces réseaux ? Catherine Vincent, maître de conférences à Paris 1, montre que, fruit d'une adhésion volontaire, elle répond à des besoins nouveaux de solidarité face aux bouleversements des structures sociales, de renouvellement de l'esprit évangélique, d'affirmation de l'individu. En prenant appui sur le schéma-type d'une confrérie, l'auteur parvient à éclairer les raisons de l'étonnant succès que connaît ce mode de sociabilité surtout entre le XIIIe et le XVe siècle, et à saisir ce qui singularise ces compagnies parmi les autres formes de vie associative dont le Moyen Âge fut riche. Ce livre, qui rassemble les matériaux les plus neufs d'une recherche en plein essor, constitue un véritable « essai introductif au monde confraternel médiéval ».
Diasporas juives ou grecques, morisques, convers religieux entre islam et christianisme, mercenaires, mamelouks, transfuges et métis de tous bords sont les visages concrets et souvent étonnants de cet espace de « l’entre-deux » qu’est la Méditerranée.Le deuxième tome de l’aventure scientifique des Musulmans dans l’histoire de l’Europe se réfère directement aux débats civiques du présent, et plus particulièrement aux rapports aujourd’hui complexes et tendus de l’Union européenne à l’Islam et à la Méditerranée. D’une rive à l’autre de celle-ci, pourtant, que de mouvements et de circulations… Franchir « l’autre côté » fait-il de vous un transfuge, un hybride, un émissaire privilégié de transferts culturels ? Faut-il voir un traducteur culturel en chaque marchand, chaque voyageur ou migrant, en chaque esclave ou aventurier de l’Europe à l’Islam ou de l’Islam à l’Europe ? Cette interaction s’inscrit-elle, au contraire, dans la dynamique banale des sociétés ?C’est de part et d’autre de la Méditerranée, dans une lecture nécessairement réciproque et par des réponses contrastées, que cet ouvrage discute les relations de continuum dans la conflictualité qui ont depuis longtemps marqué les échanges entre l’Europe et les sociétés islamiques. Ni trait d’union pacifique, ni lieu de « choc des civilisations », l’entre-deux méditerranéen ainsi revisité permet d’éclairer les conditions mêmes de production, de maîtrise, mais aussi de dissolution de la différence culturelle. En cela, il est une clé d’intelligibilité cruciale du monde contemporain.
À la demande de la société, mais aussi de son propre aveu, le rôle du médecin a changé : il ne se contente plus de soigner, il décide du droit de vivre ou non et contribue à l'équilibre budgétaire de la nation. Ce livre part de l'hypothèse qu'un changement de rôle analogue touche les historiens qui des salles de cours sont entrés dans les prétoires, en qualité d'experts ou de témoins. Traditionnelle-ment garants du passé, ils se reconnaissent maintenant des droits dans l'élaboration de l'avenir et participent au processus judiciaire. Olivier Dumoulin s'interroge sur la manière dont l'ensemble de la profession justifie cette mutation et ses symptômes actuels : témoignages lors de procès suscités par l'imprescriptibilité des crimes contre l'humanité, expertises effectuées à la demande de l'État, de particuliers ou d'entreprises, etc. Prenant pour point de départ la France et l'Amérique contemporaines, il retrace l'évolution du métier d'historien depuis la fin du XIXe siècle. L'affaire Dreyfus, la Conférence de la paix en 1919, les rapports des historiens avec le militantisme démontrent que ces pratiques ne sont pas nouvelles ; la rupture se situerait davantage dans le regard que l'on porte sur elles. Au terme de ce voyage se dégage l'image d'un historien au rôle changeant, peut-être en gestation : avant-hier conseiller du prince, écrivain ou érudit, hier professeur ou savant, il hésite aujourd'hui entre les chemins de la mémoire et ceux de l'expertise.
À l'image des autres secteurs d'activité, le secteur bancaire a été marqué au XXe siècle par deux mouvements en apparence contradictoires : poussée de la concentration et progrès des grandes organisations ; maintien et adaptation des banques locales et régionales. Ce livre étudie les conditions de résistance et d'adaptation de ces banques en Europe occidentale. En mettant l'accent sur l'encastrement des stratégies bancaires, il montre que les banques commerciales qui survécurent surent concilier ancrage régional et effets de taille, économies de proximité et économies d'échelle, suivi des clientèles et division des risques. Dans les pays où les banques commerciales ne surent pas s'adapter, elles furent remplacées le plus souvent (mais pas toujours) par des banques parapubliques, principalement mutualistes, qui cumulaient les avantages de la proximité et de la moindre soumission aux impératifs de rentabilité. Cet ouvrage interroge les conséquences de la survie ou de la disparition des banques locales et régionales en terme de développement économique.
La Caisse des dépôts et consignations a fait procéder, peu avant la mise en place de la mission Mattéoli, à des recherches sur son rôle de réceptacle majeur des fonds issus de la spoliation antisémite entre 1941 et 1944. Ce premier travail a permis de révéler l'existence d'archives inédites. Prolongeant ce devoir de recherche historique, la Caisse des dépôts a organisé un colloque international, placé sous la responsabilité scientifique d'historiens. Cet ouvrage, qui réexamine le comportement de l'établissement dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, englobe en outre ses activités multiples dans les fluctuations de la première moitié du XXe siècle et comporte d'intéressants aperçus comparatifs européens. Puissance financière peu connue, dépositaire des fonds protégés par la loi, gestionnaire d'une partie importante de l'épargne des ménages, mais aussi de fonds d'organismes de retraite et d'institutions de prévoyance, la Caisse des dépôts a été l'un des bras séculiers de l'État sous Vichy. Acteur majeur de la politique financière, économique et sociale de l'époque, elle a traversé ces années noires en mêlant à des pratiques aberrantes des activités utiles et des innovations bénéfiques pour la reconstruction d'après-guerre. Ce volume se veut une tentative de bien distinguer, seulement mais pleinement, les ombres des lumières.
Pour ce troisième volume de la Mission historique de la Banque de France, Michel Lescure et Alain Plessis ont réuni une somme de travaux sur une "espèce oubliée" : les banques locales et régionales dans la France des années 1840 à 1914. Jusqu'à la Belle Epoque, le monde de la banque de proximité n'est ni résiduel, ni condamné, ni archaïque, mais autre, au plein sens du terme. Dans l'essor des années 1840-1860, les banques locales s'avèrent bien adaptées aux formes encore légères de la première industrialisation, dont elles reflètent la dispersion dans l'espace français. Après 1870, face à l'hégémonie des grandes banques de dépôts, elles parviennent à s'adapter, notamment en assurant le crédit industriel auquel celles-ci répugnaient et en prenant appui sur les succursales de la Banque de France. Quelques années plus tard, certaines d'entre elles bravent les turbulences de la concurrence en se transformant parfois en de véritables banques régionales, dotées d'un réseau d'agences. Loin d'être des survivances en 1914, elles témoignent du fait que, comme l'indique Jean Bouvier dans l'un de ses derniers textes, "l'économie, en quelque sorte, sue toujours la monnaie dont elle a besoin".
Théâtre, café-concert, music-hall hier, cinéma, télévision, internet aujourd'hui : le spectacle est le propre des sociétés ouvertes à l'âge démocratique. C'est à travers lui que nous mettons en scène nos passions, nos plaisirs, nos humeurs, nos soifs d'ailleurs et d'autrement. Tout commence avec le théâtre, dont Paris est la capitale entre 1860 et 1914, à l'époque où la scène est le principal divertissement des milieux urbains, au moment aussi où, dans toute l'Europe, se mettent en place les structures de la libre entreprise culturelle. Paris, Berlin, Londres et Vienne : l'approche comparative du monde des auteurs, des directeurs de théâtre, des actrices, des acteurs, des publics fait ici merveille. Car si la logique à l'oeuvre est partout la même, chaque représentation, dans chacune des quatre capitales, met en mouvement une culture et une société propres - société fictive sur scène, société réelle dans la salle et après le spectacle. Pourquoi le succès, pourquoi le scandale, pourquoi l'indifférence, pourquoi l'oubli ? Telles sont quelques-unes des questions vives qu'éclaire cette étude magistrale, aussi instructive pour comprendre le monde d'hier que celui d'aujourd'hui.
Aujourd'hui libérée du système soviétique, la Russie retrouve son passé et la richesse de la culture du monde paysan, que ni le tsarisme ni le communisme n'ont réussi à faire disparaître. S'appuyant sur des enquêtes effectuées à la fin du siècle dernier (notamment par les ethnographes) et sur le renouveau actuel des recherches, Francis Conte, professeur de civilisation russe et directeur de l'UFR d'études slaves à l'université Paris-Sorbonne, évoque cette mosaïque faite de mythes et de croyances. Par-delà les caricatures du moujik popularisées en Occident, ce livre - qui sera suivi d'un second volume consacré aux représentations de la mort et de l'au-delà - traite du monde alentour : les éléments, la forêt, les animaux, la maison (l'izba) avec lesquels la paysannerie russe a toujours entretenu des relations spécifiques, fondées sur un ordre symbolique transmis par les contes et légendes, mais aussi par les rituels liés aux grands événements de la vie. Cette perception du sacré intimement mêlée à la foi orthodoxe forme une religiosité originale toujours vivace en dépit des ruptures, un « néo-paganisme » singulier qui s'inscrit dans le courant de redécouverte, par les Russes, du sens de leur longue histoire.
On prête généralement beaucoup aux banques d'émission. Leur influence sur l'activité économique, face à la crise comme face à la croissance, leur action sur le cours des relations monétaires internationales fondent cette opinion largement répandue, hier comme aujourd'hui. Les études ici rassemblées à l'occasion de la commémoration du bicentenaire de la Banque de France proposent de situer au fil du temps la marge de manoeuvre des banques d'émission européennes, acteurs parmi d'autres, mais autant que d'autres, de l'histoire économique et financière donc aussi de la grande histoire de l'Europe. Ainsi comprise, l'analyse des normes et des pratqiues changeantes des banques d'émission (deux réalités qui ne se recoupent pas nécessairement), de l'époque moderne, pour les premières d'entre elles, à la fin du XXe siècle, aboutit à placer dans une lumière nouvelle et en longue durée l'éventuelle construction d'une identité monétaire européenne, liant entre elles de façon indissoluble les transformations des économies et des sociétés, dont les monnaies sont toujours le signe et parfois le facteur. L'achèvement possible de ce processus avec l'Euro semble ainsi avoir constitué à la fois l'apothéose des banques centrales mais sans doute aussi d'une certaine manière, pour elles, la fin de l'histoire.
Aucune époque n'a vu, comme le XXe siècle, l'Eglise catholique se polariser autant sur la question de la sexualité. Une des caractéristiques de la modernité est précisément de constituer la sexualité en savoir et en problème. L'Eglise n'a pas échappé à cette logique que Martine Sevegrand, spécialiste d'histoire religieuse, perçoit à travers son analyse de l'enseignement catholique sur la procréation et la morale conjugale, mais aussi de la pratique réelle des fidèles. Notre siècle est ponctué de textes pontificaux qui rythment l'évolution des moeurs jusqu'à la polémique autour de l'encyclique « Humanae vitae » promulguée en pleine révolution sexuelle (1968). Mais il est aussi et le livre de Martine Sevegrand a le grand mérite de nous restituer cette histoire marqué par un renouveau intense de la réflexion des théologiens, d'une prise de parole sans précédent des médecins et des laïcs en général, au point de se demander si le laïc « moderne » ne naît pas de ces débats souvent tendus. Le pontificat de Jean-Paul II, après celui de Paul VI, paraît atteindre le point culminant d'une crise d'incompréhension mutuelle entre hiérarchie catholique et laïcs. Martine Sevegrand replace ce malaise dans une période suffisamment longue pour que l'on se souvienne et médite les impasses et les chances de la morale catholique.
L'intérêt récemment accru pour les années noires de la Seconde Guerre mondiale s'est moins attaché à l'histoire des entreprises, en particulier bancaires, qu'aux aspects politiques de l'Occupation. Les textes ici réunis, fondés sur des communications présentées par cinq historiens lors d'une journée d'étude organisée par la Mission historique de la Banque de France le 4 juin 1999, proposent une approche historique du système bancaire français incluant la banque centrale. On y a délibérément articulé les aspects relatifs à la conjoncture et ceux relevant des spoliations antisémites, au-delà des contributions précieuses fournies par les rapports de la Commission Mattéoli, publiés en 2000. Il s'est agi de resituer, dans un système complexe de contraintes multiples - combinant celles provenant de la conjoncture de guerre et de pénurie, celles issues des pressions de l'occupant et celles tributaires des velléités réformatrices du régime de Vichy à travers la Révolution nationale -, les marges de manoeuvre des banques et des banquiers à leur tête. Ni réquisitoire ni plaidoyer, ce volume tente d'abord d'interroger et de donner à comprendre.
Professeur émérite des universités et spécialiste du dix-huitième siècle, Jacques Proust, d'une manière novatrice, s'attache à « peindre » une Europe réfractée par le prisme japonais, restituant ainsi l'image que les Européens, surtout missionnaires portugais ou commerçants hollandais, ont voulu en donner. Au fil de cette étude fondée sur de nombreux documents écrits ou iconographiques, on découvre, révélateur des crises scientifiques ou religieuses, un Aristote modelé à l'usage des Japonais par les jésuites portugais, un Érasme tout aussi singulier, un christianisme mâtiné de mythologie bouddhique, des personnalités étonnantes, parmi lesquelles le père Ferreira, jésuite converti au bouddhisme. Dans le domaine artistique, le phénomène joue également : les Japonais fascinés par l'optique et la découverte de la perspective réinventent, en cohérence avec leur art traditionnel, une esthétique qui fait apparaître en retour des potentialités nouvelles aux yeux des Occidentaux. À travers ce prisme du Japon, l'Occident qui a si longtemps cherché à imposer son modèle se manifeste tout entier dans ses limites. Soulignant les effets bénéfiques de cette confrontation, Jacques Proust nous invite à élargir notre vision. Ainsi peut-être l'histoire des idées pourra-t-elle rompre avec un européocentrisme fallacieux et trompeur.
La mesure de la monnaie s'est imposée au coeur de nos économies et de nos sociétés. Mesurer la monnaie, c'est à la fois estimer sa quantité et calculer sa valeur, mais aussi en régler la circulation et la distribution, en modérer la création et l'usage. Cette raison monétaire n'est pas un fait de nature. Elle a une histoire riche et mouvementée, encore largement inexplorée. Entamée à la fin des Lumières et poursuivie jusqu'à nos jours, l'histoire de la mesure de la monnaie a reposé pour l'essentiel sur l'action de ces institutions spéciales dotées dès l'origine du privilège rare d'émettre de la monnaie : les banques centrales. Les contributions réunies dans ce livre étudient pour la première fois l'histoire des modalités théoriques et pratiques de la mesure de la monnaie par les banques centrales, en France et dans d'autres pays européens. Elles montrent que la production de statistiques monétaires résulte toujours d'un processus à la fois technique et politique, interne et externe aux banques centrales. C'est, en dernière analyse, sur cette machinerie statistique de plus en plus complexe, progressivement établie par l'organisation de services compétents et le recrutement de personnels qualifiés, que les banques centrales ont construit, de manière croissante au cours de l'époque contemporaine, leur autorité monétaire.
De tous les praticiens de l'écrit, l'écrivain public est sans doute l'une des figures les plus méconnues. En mettant son savoir au service du peuple majoritairement illettré, il jouait un rôle clé dans la vie sociale de l'époque. Au coeur des relations privées, professionnelles, commerciales ou criminelles, il était à la fois témoin et acteur de sont temps et tenait tour à tour les rôles de confident, conseiller, avocat, faussaire ou maître-chanteur... Christine Métayer dépeint la vie de cette profession dans le Paris du XVIe au XVIIIé siècle, en concentrant son étude sur le quartier du charnier des Saint-Innocents. Bien plus qu'un simple cimetière, cet endroit était alors le lieu d'une vie populaire foisonnante. Au centre des quartiers laborieux de Paris, la nécropole se définissait comme l'une des places marchandes et résidentielles les plus animées de la capitale. En s'intéressant à l'univers de l'écrivain des charniers, cet ouvrage traite aussi bien des multiples vocations de l'enceinte sacrée, du sens de la vie des charniers, des modalités d'intégration sociale que de l'appropriation de l'espace. Parallèlement, l'analyse sociologique du cimetière met en lumière le rôle des écrivains publics, leurs activités et leur position dans la société. A l'échelle du microcosme des Saints-Innocents, sans négliger la moindre source - judiciaire, ecclésiastique -, et en s'appuyant sur des descriptions historiques et littéraires du vieux Paris, des récits de voyage, ou sur la littérature burlesque et pamphlétaire, Christine Métayer nous livre une reconstitution savante et fouillée de la société de l'Ancien Régime en même temps qu'une histoire des pratiques et des conflits liés au contrôle de l'écriture à l'époque moderne. Historienne, Christine Métayer est vice-doyenne de la Faculté des Lettres et des Sciences humaines de l'Université de Sherbrooke (Canada).