FeniXX réédition numérique (Tout sur le tout)
Mon maître gardait le silence sur sa vie avec elle. Je ne l'entendais jamais prononcer, par complaisance ou par inadvertance, de ces phrases toutes faites par quoi les hommes s'excusent entre eux de vivre avec des femmes. Il n'avait pas de résignation à partager, comme tant d'hommes de ma famille que j'avais appris très tôt à mépriser pour cela.
Peut-être aurais-je dû tenir un journal, ou prendre à tout hasard quelques notes... En vérité, je comprends à présent que j'étais - encore une fois - resté à la traîne (par l'esprit). Mes pensées ne m'avaient pas suivi là-bas. Cela ne m'étonne point : j'ai fréquemment constaté chez moi ce petit décalage interne. On me croit ici, je suis autre part. J'ai toujours eu les plus grandes peines du monde à me mettre en branle ; je suis un appareil qui fonctionne lentement. Henri Calet
Aragon, à l'heure actuelle, n'en appelle à notre attention ni comme poète, ni comme militant. Mais essentiellement comme phénomène social. Aragon marque l'apogée du bluff contemporain, de la grande escroquerie sentimentale qui gagne chaque jour un terrain précieux à la fois sur la sincérité du coeur et sur l'indépendance du jugement critique. Georges Henein
Et ça se compliquait encore puisque j'étais devenu un écrivain et que je serais donc forcé d'avouer, et pas dans le creux de l'oreille d'un prêtre, mais devant l'opinion publique, en espérant même un gros tirage. Il était mort depuis longtemps (il est toujours mort, ces choses ne s'arrangent guère, et je ne suis plus tellement vivant) mais la tranchée est toujours là, et le coquelicot, et le gourbi et la droite et la gauche et les deux chiottes, et le hasard destitué.
Des âmes charitables sont parvenues à installer - en ces parages inquiétants - des rossignols, dont le chant mélodieux berce les derniers instants des enlisés. Ces oiseaux vivent dans un monde à part. Ils vivent entre les paysages imaginaires qui recouvrent les parois de leurs cages. Ils se balancent mollement au-dessus du drame et chacun envie leur condition. Inutile, inutile pays, où les femmes sont trop frêles pour être aimées de près.
C'est l'après-midi. Il va faire chaud. La buanderie est bleue comme une chapelle. Le banc sous le noyer dresse sa délicate muraille de Chine. Il croit mordre les nattes, la nuque d'une jeune fille. Décidément il n'aura jamais les pieds sur terre. L'infirmière fait couler l'eau. Nu, il est effrayé par la lourdeur de son corps. L'eau mijote. Il enjambe. Il dérape. L'infirmière dorlote le savon. Elle cherche comment, où entreprendre cet enfant démesuré. Yves Martin. Sept histoires écrites entre 1976 et 1982 : la prose d'un poète.
Un misanthrope, volontairement cloué depuis des années dans son fauteuil, épie sa voisine, rencontre sa fille, la séduit peut-être, martyrise sa bonne et quitte sa maison. Mais c'est peut-être une invention, et ça recommence avec un fauteuil rouge...
« Peut-on laisser Paris seul, lui si imprudent sur le choix de ses amoureux, si prompt à se mêler à des conversations dont il se croit à tort le petit malin ? » Un matin, Yves Martin a pris ce risque et il est parti pour Anvers. Le temps de nous rapporter ces Visions, qui prouvent que l'oeil du poète parisien voit aussi juste ailleurs, quand il découvre par exemple « entre les hangars d'autres bassins, d'autres bateaux qui ressemblent, à cette heure de l'après-midi, à une table plus ou moins bien débarrassée ; les mouches font un bruit de métier à tisser, les mouches, les goélands et les mouettes. »