FeniXX réédition numérique (Milieu du jour)
Ces poèmes du fondateur de « la Nouvelle école romane », écrits entre 1960 et 1987, présentent une musique du vers très subtile. L'imaginaire est mis à contribution avec mesure et une totale clarté, « loin des sentiers de frénésie ». La rime est d'une riche mélancolie : « Mon coeur, mon coeur, qui donc me l'a blessé ? ». Si « tendresse » rime ici, le plus souvent, avec « détresse », une sorte de fierté et de fraternité humanistes dominent et maîtrisent la souffrance. Le temps est perçu comme une denrée rare, la noblesse du mobile est la seule issue, l'âme se repaît du chant des lieux aimés et de l'amour unique. En clôture du « Troisième recueil » éclate un poème pathétique, et comme prémonitoire. Ces Poèmes nouveaux le demeurent encore aujourd'hui et cristallisent une présence sensible et chaleureuse.
Choqué par la mort de l'être qu'il aimait le plus au monde, Pierre Guénin amorce une descente aux enfers. Le désespoir le plonge dans une sorte de fantasmagorie angoissante et, une nuit, au bord du suicide, il échange un dialogue occulte avec son ami. Cette conversation, qu'il transcrit dans un état second a, pour lui, des résonances profondes. Jusqu'alors athée et matérialiste, il verse brusquement dans la plus obsédante forme de mysticisme, et se sent comme investi par l'esprit du disparu. Le fait même qu'il y ait, chez Guénin, cette dualité spiritualité/matérialité, rend plus probantes ses investigations dans le domaine de l'occultisme. Il s'interroge sur les bribes de phrases qu'il découvre certain matin sur son bureau, et qu'il ne se souvient pas avoir écrites. Lui ont-elles été dictées par son inconscient, pendant les crises de somnambulisme dont il est atteint depuis l'enfance ? Par quel étrange biais, certains de ces messages, reçus en état d'auto-hypnose, rejoignent-ils le réel ? Tout devient de plus en plus troublant. Ses visions hallucinatoires d'un « monde » cosmique, ses pensées sur la mort, l'espace/temps, l'énergie psychique, le réel et l'imaginaire, la matière et l'anti-matière, etc. - qu'il consigne régulièrement sur son agenda, lui, profane, apportent un éclairage original sur les mystères de l'âme et de l'esprit humains, leurs rapports flagrants avec le cosmos et le mécanisme de l'inconscient. Sous la forme d'un journal, ces aveux, teintés d'émotions, de poésie et de fantastique, donnent à réfléchir et font de « La mort d'un ami » un envoûtant récit à suspense, qui aborde - très simplement mais de front - le surnaturel et le paranormal. Tous ceux qui s'intéressent aux expériences cognitives, et surtout ceux qui ont perdu un être cher, seront intrigués et conquis par la trajectoire accomplie par Pierre Guénin.
L'amour physique, cette "énigme souricière", est au centre de "Le soleil d'Ève", "Légende" et "L'esquive", trois nouvelles publiées pour la première fois. Les jeux du désir et de la mémoire (comme la bête affrontant le torréro) sont ici parfaitement dénoyautés. Par-delà un réel minutieusement décortiqué, et grâce à une écriture de musicien accordée au narratif lyrique et philosophique de sa prose, Nicolas Florence, en ses images fortes et ses vérités dites par incidences, est un styliste sensuel au tréfonds et pudique à la fois. Il sait user d'une dialectique mystérieuse mais toujours jubilatoire. Il se révèle, une fois de plus, parfait écrivain pour les gourmets d'Éros.
Claude de Burine exprime le plaisir d'aimer, en prenant tous les sens de ce verbe multiple, et surtout dans la réalité sensuelle ou l'imaginaire des fantasmes. La femme peut s'offrir nue à tous les paroxysmes, en des vers saccadés, épousant les mouvements de l'acte, où sont employés les mots du quotidien. Le corps de l'homme, les gestes, telle observation (« Tu faisais l'amour/Comme on assassine »), Éros, Cronos, Thanatos, les enfants et les jeux adultes inspirent sans cesse avec, pour piment, une pointe de surréalisme, a écrit Robert Sabatier, en 1989, dans « Métamorphoses et modernité ». On dirait que la ville n'existe plus. Ces poèmes placent le langage dans un bain de nature profonde, dont la sève est parallèle au sang vif, charnel du poète qui irrigue les mots de malice, de dons d'acrobatie, de vérité un peu rebelle. Le regard du poète s'approprie les êtres, les éléments, les saisons, la forêt et toute chose au nom d'une naïveté ludique et des droits naturels de l'amour. De multiples petits détails vrais, dialogues, mots d'enfants, souvenirs d'enfance, notes de botaniste sont jetés dans le jardin du poème, où poussent les fleurs, la curiosité, la nostalgie et la menace de la mort. "Le voyageur" est le huitième livre de poèmes de Claude de Burine, un des principaux poètes de cette fin du XXe siècle, dont "Le passeur" a obtenu le prix Max-Jacob 1977.
Les poèmes de cet ensemble sont comme sous le regret d'une aimée sudiste, qui s'est éloignée. « Qui casse le coeur brise l'esprit ». D'où les insomnies, les rêves, le bilan d'un vécu, mais sans souci de globalisation. Du côté de l'amour, il y a les deux enfants, l'amitié, l'abnégation, la « confiance » perdue. Le poète répète : « La femme séduit et brise ». Cependant, le couple uni demeure comme un exemple, un critère lointain. Ailleurs, surgit l'évocation de la Gitane qui chante dans la nuit, intensément. Ensuite, un portrait-charge des épouses bretonnes. Le poète, sans trop charger, se livre à une satire amère de « La civilisation robotique, informatique, boutiquière », où « le mensonge tient lieu de songe ». Comment ne pas l'approuver dans son violent désir de paix, de réconciliation, ou quand son regard ne supporte pas de regarder ces morts-vivants, les vieux de l'asile ou de l'hôpital ! D'un côté, la figure du Christ en miroir exemplaire, le besoin du « coeur vrai » ; de l'autre, le sentiment que l'ici est aussi vain et inutile que l'ailleurs. La célébration du monde d'André Guillemot, Celte mélancolique, souvent au bord du mysticisme, est d'emblée rayonnante, spiritualiste, joyeuse, avant l'arrivée des soucis et des malaises liés à un vécu difficile.
C'est sur le double problème du voyage et de la mort, que s'est penché le poète. Mais ce grand voyageur n'a jamais rencontré les joies du dépaysement. Il a pu, toutefois, disposer « d'une certaine marge de désespoir », dans le décalage des paysages, et sa mémoire s'est enrichie. Dans « la forêt de la réalité », voici d'étonnants types d'humanité. Partout, la femme règne sur l'instant, l'enfant répète l'illusion. La mère est morte. Le poète sent rôder un légendaire celte ou africain. Il a le regret d'avoir perdu la foi. Il essaie de recevoir la parole du griot. Il rêve de métamorphoses (« Je sais qui je voudrais être »), au-delà du « mensonge des signes ». Mais la passion du poète est de fréquenter avec humilité les mots, de les investir inlassablement, dans l'espoir de faire naître « un langage imprévu ».
Image par image, le monde est inventorié dans le charnel et le coloré de la nature, dans la musique du six-syllabes non rimé. Présence de l'eau, des fleurs, de « l'odeur des foins chauds », des bruits du village ou de la plage, associés parfois au tendre souvenir de l'enfance. Autour de nous, l'âme aux écoutes du « cri du ciel », la beauté s'étend « comme un hymne ». Ici, l'ailleurs est espérance.
Ani Badel nous raconte les grandes villes traversées, où elle regarde davantage l'humain que la pierre-spectacle, est fascinée par « la gageure de vivre en société en laissant l'expression à chacun ». Voici aussi comment des paysages flamboient ou s'abîment. Voici les silences d'ici et d'ailleurs. Voici comment les hommes occupent ces lieux, dans des maisons, appartements, où leur avenir se tricote, rires et larmes. Certains logent dans une cloche transparente, un espace pour troglodyte, un taudis, voire à l'occasion une voiture... Il y a, dans ce recueil, une patiente sérénité, une générosité qui conduit à une subtile réflexion sur l'écologie et ses traverses.
Tempêtes passionnelles, mort des êtres chers, mort qu'il faudra soi-même affronter un jour : que valent ces douleurs ? que révèlent ces fulgurations ? Est-ce du « vrai feu » ? Est-ce « le chien Néant » qui hurle ? Faut-il dire : « Je suis tremblant de vide » ? ou bien : « Dieu aime à travers moi » ? Éternelles interrogations de qui s'arrête pour écouter le coeur du monde, et qui hantent ce troisième recueil où Jean-Marie Le Huche écoute à son tour, attend, espère...
Malgré un refus du « négoce poétique », ces poèmes veulent, avec volonté, enthousiasme, contribuer à un équilibre intérieur. Quand on écrit, la feuille blanche nous fait « fils de l'infini ». Mais il faut savoir être à l'écoute de toutes nos perturbations, voir large, dire les émotions au-delà de nos « peurs », s'ouvrir au monde et à l'autre : « Un rire lointain me remonte dans la main ». Dans ces pages, angoisses parfois, désirs souvent, projets sont malaxés en pêle-mêle aux joies de la vie, avec la « tribu » des amis et des proches, non sans inserts des grands textes de l'humanité qui grignotent la mémoire. Voici les braises de l'Éros, le plaisir de la marche à pied, le refus des humiliations collectives, la colère contre la léthargie, ou l'absence que sécrètent tant de regards - le meilleur toujours cueilli pour de nouveaux bondissements de coeur : un fait divers estampillé, une fantaisie lyrico-comique sur Chagall, la quête, chaque jour, « du secret qui délivre » et qui « justifie une formidable envie de vivre », la ville qui est intercession, mais ne contredit pas le sentiment de la nature. Réalisme, violence, ironie, goût volontaire de l'absolu et d'une sorte de mysticisme laïc : un ensemble ferme, courageux, qui n'a pas froid aux yeux et s'inscrit dans la diaspora de la poésie pour vivre.
Aux champs du signe : jouant du Mozart, un soir, le soprano emballe les rythmes, veut séduire Solange, qui ne regarde que Barbara, sa complice. Un vrai récit, très pur et orfévré, qui nous explicite avec art toute la toile musicale. Sésame : les fous sont-ils vraiment dans l'asile inconnu, fermé ? Une sorte d'escalade pour l'écolier Lucien, le pipeau aux lèvres, mystérieuse, symbolique comme une épreuve. L'horloge incrédule : le portrait du narrateur de douze ans, devenu ménétrier par amour-dévotion à sa cousine Bérénice, musicienne avertie. Une façon remarquable de parler de la musique et du trouble de la puberté. Le tambour de Pluton : dans une ville déserte, où la beauté architecturale grimace et se lézarde, Antonio voit - pour la première fois - les coulisses, le squelette de la cité. Les ruines sécrètent une musique d'agonie autour de la mort de son maître de musique. Voici quatre nouvelles, réunies par l'unité des thèmes, l'amour-musique, l'âge des héros, l'enfance, le règne complexe et infini des subtilités musicales sur nos sens.