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Le paradoxe qu'étudie ce livre est le suivant : comment se fait-il que les libérateurs postcoloniaux, nourris de culture européenne laïque et socialiste, dans les trois cas examinés, emblématiquement représentés par Ben Bella en Algérie, Nehru en Inde, et Ben Gourion en Israël, aient été récusés dans les faits au bout d'une trentaine d'années, la religion faisant un retour irrépressible, à l'encontre de tout ce qu'ils avaient voulu et prévu ? Pourtant, ce retour du religieux entraîne toujours une recomposition nouvelle, et non la reproduction de l'archaïque laissé derrière soi. Le religieux qui s'affirme, le religious revivalism, ne correspond pas à ce que la libération nationale avait nié en se produisant. Il a plutôt grandi à l'ombre de cette négation, et a revêtu des traits spécifiques, qui doivent être compris dans leur vraie nature, si l'on veut redonner une chance au projet politique moderne, dans ces États et ailleurs.
Ce livre part d'un constat : l'universalisme, qui faisait la gloire de l'Occident il y a encore quelques décennies, est aujourd'hui l'objet d'un ensemble de critiques mettant au jour son caractère implicitement ou explicitement dominateur. Face à ces attaques, il ne trouve que des défenseurs souvent maladroits, vantant les mérites des principes remis en question, que ce soit la laïcité, la République, la rationalité, la science occidentale ou encore les droits subjectifs. L'ouvrage est porté par l'intuition que cet universel que l'on combat ou que l'on défend n'en est pas un. Il montre la complicité entre les critiques les plus radicales de l'universel et une conception libérale sinon chrétienne de l'universel, en tentant de comprendre, à l'aide de Hegel, les ressorts de cette méprise. Qu'oublie-t-on, dans un camp comme dans l'autre ? Et à quel universel faut-il alors prétendre pour dépasser les faux débats auxquels ont abouti deux siècles de libéralisme ?
Les juifs de France se trouvent aujourd'hui dans une situation inédite : à la fois hyper-reconnus en raison de l'aveu permanent et réitéré par l'Europe de la faute d'avoir laissé se produire la Shoah, et contraints au départ (70 000 depuis dix ans) en raison de la stigmatisation qu'ils endurent désormais de la part des populations d'origine musulmane qui voient en eux les « bourreaux » de leurs frères arabes en Israël, sans que l'État français, en situation de contrition postcoloniale, soit en mesure de réagir. Cette situation mène l'auteur à réécrire l'histoire de la France depuis la défaite politique majeure que représente l'issue de la Seconde Guerre mondiale, sur laquelle l'Europe s'est édifiée dans le sens d'un abandon progressif mais toujours plus accentué du politique au profit d'une société de marché.
Le libéralisme s'est souvent vu reprocher une vision individualiste de la société et une compréhension dépolitisée du devenir. Cette critique occulte toutefois le modèle inédit d'écriture de l'histoire qu'il a inspiré dans les années 1820 : le récit des luttes d'un sujet collectif contre l'oppression et son occultation. Or ce modèle a marqué les sciences historiques et sociales comme la philosophie, bien au-delà des approches se réclamant ouvertement du libéralisme politique. Réinterprétant l'histoire de la liberté au prisme du récit de la guerre des « races », l'histoire libérale de la masse a inspiré les premières histoires de la nation, mais aussi la première histoire de la lutte des classes. Elle a également ouvert la voie aux pensées critiques pour lesquelles la vérité historique ne peut être établie que du point de vue du groupe dominé. Ce livre met ainsi au jour l'histoire libérale de la modernité et ses prolongements, éclairant la puissance et les limites de cette matrice politico-scientifique dont nous sommes toujours tributaires.
Considérer la situation de la France contemporaine à partir du point de vue des citoyens émancipés, c'est prendre la mesure de la laïcisation des lois et de ce qu'elle implique réellement en termes d'égalité et de liberté. Il faut pour cela revenir à l'orgueil inouï qu'a représenté la rupture avec le christianisme, à la fois instance de légitimation des institutions juridiques et politiques et disposition commune et fondamentale des subjectivités. Cet essai s'efforce de rejoindre cette source de la liberté moderne, celle des hommes qui désobéissent à Dieu et n'en ont aucun remords, celle des sujets révolutionnaires dont la volonté se soutient d'elle-même, celle de ce qu'il ne faut pas craindre d'appeler « les hommes de mauvaise volonté », puisque c'est le refus de la fondation théologique de la volonté bonne qui les a caractérisés. Pour les héritiers de cette tradition révolutionnaire, le danger, aujourd'hui, a changé de visage : il réside dans les nouvelles formes d'obéissance qui envahissent le champ social contemporain et n'ont qu'un seul mobile : la haine de l'émancipation. L'enjeu est alors de maintenir notre désobéissance présente à la hauteur de la désobéissance passée et de reproduire le geste de rupture dont nous avons été capables, en l'opposant aux nouvelles figures de l'humilité, non chrétiennes cette fois, où s'abolissent nos capacités politiques.