De natura rerum
Dans le noir complet, elles voient avec leurs oreilles. Elles régulent les populations de moustiques mieux que n'importe quel insecticide. Et pourtant, les chauves-souris figurent parmi les mal-aimés de la faune occidentale : créatures volontiers qualifiées de cauchemardesques et vectrices d'épidémies. En France, une trentaine d'espèces partagent nos nuits ; vivant sur toute l'étendue du globe, hormis les pôles, elles représentent près d'un mammifère sur trois. Forestières pour la plupart, fidèles aux pièces d'eau, maîtresses d'un univers acoustique d'une précision vertigineuse, elles évoluent dans un monde en miroir du nôtre, que nous percevons à peine. L'épaisseur sensible de leur obscurité, les humains l'ont pourtant toujours pressentie. D'une culture à l'autre, les chauves-souris, tantôt guérisseuses, tantôt mortifères, peuplent les mythes et les récits, révélant notre rapport ambigu à l'animalité. Ce livre écrit par Alain Cugno et illustré par les planches de Vanessa Damianthe, à la fois guide naturaliste, essai philosophique et réflexion anthropologique, nous invite à observer, comprendre et protéger ces animaux extraordinaires menacés de disparition.
Plongez dans D’Éthiopie de Nicolas Deleau, un voyage littéraire envoûtant où poèmes en prose et souvenirs se mêlent pour célébrer une terre de contrastes et de métamorphoses.
Et si les oiseaux nous parlaient bien plus qu’on ne l’imagine ? Birdsong mêle poésie et essai pour explorer notre rapport aux oiseaux, entre fascination et disparition.
New York, 1850. Avant Thoreau, une femme observe et écrit la vie secrète d’un village, des oiseaux aux saisons. Chroniques de la vie rurale révèle, dans une prose lumineuse, un monde rural disparu et une écologie avant l’heure.
Entre guerre et poésie, Chasses subtiles révèle l'obsession secrète d'Ernst Jünger : l'entomologie.
Connu pour ses grandes fresques romanesques, Walter Scott révèle ici une autre facette de son génie : celle d'un écrivain enraciné, amoureux des arbres, du paysage et de ses métamorphoses. Dans ces deux essais inédits, il parle en praticien autant qu'en poète : sa plume y épouse la courbe des collines, la croissance des feuillus, les caprices du sol, les humeurs du ciel. Qu'il s'agisse de boiser les landes écossaises ou d'égayer les abords d'un manoir par un jardin romantique, Scott compose une véritable esthétique du végétal, où se rejoignent le goût de l'héritage, la conscience écologique naissante et l'intuition d'un art paysager à la fois national et sensible. Ce sont moins des traités que des promenades écrites, où se tissent les arbres et les mythes, le patrimoine et le soin du lieu. Ces textes, traduits pour la première fois en français, résonnent aujourd'hui avec une actualité surprenante : dans un monde en quête de racines et de récits, Scott rappelle que planter, c'est écrire dans la durée.
Les fleurs parlent. Leur langage original permet de dire, sans un mot, l'amour, l'amitié mais aussi le désespoir, le regret, et bien d'autres sentiments. Cet ingénieux mode d'expression fut véritablement codifié au XVIIe siècle en Perse, où l'arrangement symbolique d'un bouquet (sélam), discours de parfums et de couleurs mêlés, formait une sorte de message secret. Diffusé en Europe par la vague romantique, ce langage fleuri devient un genre littéraire prisé : plusieurs dictionnaires et guides de conversation florale paraissent alors. Le plus célèbre est Le Langage des fleurs. Charlotte de La Tour nous guide au fil des mois et des saisons à la découverte des fleurs. Elle nous dévoile les secrets de leurs significations en une passionnante narration, où légendes et textes anciens les mettent en scène. Chaque fleur est méticuleusement décrite : des couleurs complexes de sa robe à son parfum, en passant par les caractéristiques de son mode de vie. Richement illustré, ce classique de l'expression florale est l'ouvrage le plus poétique qui soit pour savoir précisément quelles fleurs offrir ou décrypter le message caché derrière un bouquet. Publié en 1819 par Aimé Martin sous le pseudonyme de Charlotte de La Tour, Le Langage des fleurs sera réédité jusqu'en 1827, puis, à nouveau en 1844, toujours sous le même pseudonyme mais cette fois par Louise Cortambert, femme du célèbre géographe. Durable best-seller, il fera l'objet de plus de vingt-six éditions.
La nuit venue, nos bois se remplissent de hululements. Qui n'a pas réprimé un léger frisson en les entendant ? Ne fermez pas vos volets trop vite cependant. Au dehors, une vie nocturne parfois cruelle, toujours fascinante, se déroule. Y règnent en maîtres des rapaces aux yeux perçants et aux serres implacables. John Lewis-Stempel, fermier britannique devenu un des écrivains naturalistes les plus talentueux de sa génération, nous raconte leur histoire. L'histoire familière d'espèces que nous croisons dans nos campagnes, au détour d'une balade en forêt ou dans un grenier à l'abandon : chouettes hulottes et chevêches, hiboux moyen-duc, effraies des clochers,... Depuis la Préhistoire, nous leur prêtons des noms et des attributs variés ; les poètes piquent leur inspiration plume à plume sur leur large tête plate. Illustré par le célèbre ornithologue John Gould, la galerie de portraits tantôt fantomatiques tantôt attachants que nous convie à explorer John Lewis-Stempel déploie les facettes méconnues d'un des animaux les plus populaires du monde vivant.
Certains animaux, oubliés du grand public, semblent tout droit sortis d'un bestiaire fabuleux. La genette en fait partie. Habitante discrète des campagnes, elle intrigue par son apparence composite : la souplesse d'un chat, les oreilles d'un fennec, les taches d'une panthère, la queue d'un lémurien. Elle ondule comme un serpent, se dresse en sentinelle tel un suricate. Insaisissable, elle échappe aux regards, se dérobe avant même qu'on la surprenne. Ce livre est une quête. Celle d'un petit prédateur que Yann Liotard n'a lui-même jamais vu, mais qu'il piste en amateur éclairé, à travers les lettres et les arts. De l'Afrique à l'Ardèche, d'Hérodote à Gérard Genette, de la tapisserie de la Dame à la licorne aux timbres-poste des années 1980, il suit ses traces à distance, là où elle laisse son empreinte dans l'imaginaire. Car la genette, tout occupée d'elle-même, ne se laisse approcher qu'en restant à l'écart. Elle nous apprend ainsi à porter un regard neuf sur le monde naturel, à le réenchanter.
Il mesure dix-huit à vingt centimètres sans la queue dont la longueur est sensiblement égale à celle du corps. Ce rongeur prolifique est doté d'une intelligence aiguë et d'une détermination singulière à résister, à survivre, à s'infiltrer. À la campagne, en ville, au-dessus de nos têtes, sous nos pieds... il est partout. Et quoi que nous fassions pour l'éliminer, il revient toujours. Ainsi, le rat est devenu notre meilleur ennemi. Notre frère de l'ombre. Notre bête noire. Après s'être immiscé dans nos sous-sols et avoir pris possession de nos maisons, le voilà qui investit notre maison intérieure : la psyché. Ce double agaçant et rebelle, qui nous fascine autant qu'il nous effraie, nous invite à explorer le dédale de notre inconscient et à renouer avec cette part animale que nous préférons étouffer. Et si nous mettions nos angoisses en veille pour aller à la rencontre du rat-Minotaure ? À défaut de nous perdre tout à fait, nous finirions peut-être... par nous trouver.
L'oeuvre littéraire d'Édith de la Héronnière a pour terreau la pratique d'un art majeur : celui de l'« égarement ». En s'égarant, on risque bien moins de se perdre que de rencontrer. Et lorsqu'on se trouve en Sicile, ce sont les jardins qui surgissent, ahurissants d'aspect et de tons, au beau milieu des chemins titubants de chaleur. Édith de la Héronnière nous conduit ici au coeur des mythiques jardins siciliens, ancrés dans une histoire lointaine au parfum oriental. Ces oasis, à la flore si riche en espèces, en couleurs, en odeurs, ont souvent quelque chose d'un peu fou, à l'image du labyrinthe de Donnafugata où l'on peut se perdre à jamais. Le point commun de tous ces jardins est sans doute l'exubérance créatrice. Derrière les clôtures, la nature n'a pas seulement fait germer le génie botanique ; elle a aussi produit le génie poétique et littéraire. Car nous sommes sur les terres de Lampedusa ou de Lucio Piccolo, et dans les pas de Goethe ou de Dumas. Sous les ficus géants, pétrifiés de soleil, s'étale l'ombre de la mort avec laquelle les Siciliens ont très lentement, note après note, composé une sorte d'« hymne au silence », chantant ainsi leur singulière sagesse.
Des chroniques voyageuses où chaque objet raconte une histoire, et où le monde se révèle dans l’infiniment petit. Une conque à l’oreille transforme une simple fenêtre en porte d’embarquement pour l’émerveillement quotidien.
Après la sidération du premier confinement, Paule Marie Duquesnoy entame son journal dans un coin de campagne corrézienne, celui qui l'a vue naître et ses aïeux aussi. Un an durant, non loin de son jardin où elle nomme avec soin pensées et rhododendrons, la sauvagerie stagnante du marais du Brezou lui sert d'exutoire. Magie ou maléfice de ses eaux troubles, il dilue les dates, confond l'actualité et les souvenirs. En promenade avec Paule Marie Duquesnoy, on ne se soucie que des saisons. On pouponne du regard de jeunes hérons, on contemple les lames vertes des iris, on s'étourdit du ballet des araignées d'eau, on fléchit dans la brise comme fanent les berces. À travers une langue d'une poésie diffuse, les journées suspendent un fil humide entre la femme et l'enfant, entre les gracieuses libellules et les anneaux de Saturne, entre la Corrèze et la Corée. À chaque contemplation de la nature son échelle, profondément humaine : minuscule ou astronomique, vibrante ou statique.
Au cœur de l’Irlande mythique, La Rose secrète de William Butler Yeats révèle des contes où se mêlent amours maudits, moines vengeurs et créatures surnaturelles.
« Baissant les yeux, elle vit soudain le renard qui la regardait, le menton baissé, les yeux levés sur elle. Ils se rencontrèrent et il la posséda. Envoûtée, elle sut qu'il la possédait. Il la regardait au fond des yeux, et son âme défaillait. Il la connaissait, il n'avait pas peur. Elle lutta, revint confusément à elle, et le vit qui filait, bondissant lentement, avec insolence, au-dessus des buissons. Puis il jeta un coup d'oeil par-dessus son épaule et s'esquiva en silence. Elle aperçut sa queue touffue, lisse comme une plume, l'éclat de son arrière-train blanc, puis plus rien : il avait disparu, aussi rapide que le vent. » D.H. Lawrence
Comme le dit un judicieux personnage de Mark Twain, M. Tête de Pudding, un chou-fleur c'est simplement un chou qui a été au collège. Sa monstruosité s'explique par un excès d'éducation, mais c'est bien d'avoir une explication si poussée soit-elle, car nous avons ainsi l'heureuse satisfaction d'expliquer comment le chou-fleur en est venu à ce point. Or les champignons n'ont aucune éducation. Leurs formes affirment une méconnaissance totale de tout usage. Ils ne sont même pas monstrueux. Ambigus et radieux, ils tournent en dérision les plus élémentaires principes. S'ils se pourvoient de ce que l'on appelle un pied et un chapeau, chaque espèce, sur ce thème d'une pauvreté remarquable, s'ingénie à des variations dont la gratuité confine à l'insolence.
Séverina Lartigue est parurière florale depuis plus de vingt-cinq ans. Elle crée des fleurs de soie aux pétales en forme de coquille ou de coeur, pareilles à des bijoux de conte de fées. Importé d'Italie où on l'exerçait depuis un temps immémorial, ce beau métier est répertorié, en France, dès le milieu du XVIIIe siècle. Séverina Lartigue, qui a d'abord été maquettiste en volume, mosaïste d'art, pépiniériste et paysagiste, est l'un des très rares artisans à être aujourd'hui dépositaire, comme une magicienne, d'un savoir-faire sans âge, insolite et unique. Dans ce livre irrigué par le lyrisme exaltant de cette créatrice et par sa passion pour la botanique, son amour pour ses filles et quantité de rencontres aussi affectueuses que fécondes, elle retrace son parcours exemplaire tout en évoquant les voyages qui l'ont inspirée, de la Côte d'Ivoire au Japon en passant par la Grèce. Avec délicatesse et éloquence, Séverina Lartigue nous confie les ressorts d'un métier où se sont conjugués ses multiples talents, dans une singulière harmonie, au profit d'une idée sereine de la beauté comme antidote aux vicissitudes d'un monde extravagant qui court à sa perte. Dans la grande tradition du poète et designer William Morris, cette femme extraordinaire et attachante est parvenue à hisser l'artisanat au rang d'un art majeur.
« Le temps des fleurs est arrivé ! » affichait-on dans les rues de Paris au milieu du XIXe siècle. Imaginées par une joyeuse troupe de journalistes polymathes entre 1846 et 1847, Les Fleurs animées venaient d'éclore. Elles n'ont pas fané depuis. Composite comme un bouquet de choix, notre nouvelle édition intégrale en deux volumes rassemble des textes d'un genre varié, tantôt fantasmagoriques, tantôt pratiques, qui invitent à mieux connaître les fleurs, qu'elles soient champêtres ou parquées, sauvages ou domestiquées. Une chose est sûre, elles sont adorées ! Et introduites avec une tendresse teintée d'humour par l'auteur du Voyage autour de mon jardin, Alphonse Karr. Un premier volume, mis en récit par Taxile De-lord, conte les historiettes d'une troupe de fleurs devenues femmes. Le célèbre caricaturiste Jean-Jacques Grandville donne vie à cet enchantement végétal, à travers une cinquantaine de planches admirables de poésie et d'esprit, où vous pourrez admirer Pensée, Violette, Tournesol, Lys et Coquelicot. Dans un second volume, le comte Foelix, un des pseudonymes de Louis-François Raban, propose un manuel aussi pratique que distrayant pour initier à la botanique et à l'horticulture. Rosalie de Constant, brillante naturaliste des Lumières, donne vivacité et profondeur aux espèces cueillies. Notre édition illustrée s'appuie sur celle de Garnier Frères datant de 1867, dont elle reprend les gravures de J.-J. Grandville, auxquelles nous avons ajouté une sélection issue des planches de l'herbier de Rosalie de Constant. Elle est revue, annotée et préfacée par Audrey Dominguez.
Qu'est-ce qui s'imprime dans la prunelle, laissant une marque indélébile, à la lecture de ces contes : l'herbe longue des pampas, ondulant comme la mer à perte de vue, l'ombre gigantesque du feuillage de l'Ombú abritant les paroles du vieux Nicandro déroulant ses souvenirs : la balle tirée à bout portant par le maître des lieux, l'intraitable Santos Uguarte sur son esclave préféré, Meliton, le calvaire de Monica devenue folle à la révélation de la mort de son promis, le cheval-pie de l'étranger, tué par accident, le jour du marquage des bestiaux, les manigances de l'invisible Niño Diablo qui entend dans la plaine des bruits qu'il est seul à entendre ? Le rire strident des sorcières, la nuit, très haut dans le ciel, au-dessus de la pampa ou les cris terrifiants « qu'aucune âme humaine ne pourrait supporter », à l'instant où Marta Riquelme, accablée par la vie, se transforme en Kakué, l'oiseau des âmes infortunées ? Au dire de ses amis londoniens, William Henry Hudson (1841-1922) qui « écrivait comme l'herbe pousse » (Conrad) ressemblait « à un faucon sur le point de s'envoler » (Garnett) ou à « un aigle du jardin zoologique, noble, mélancolique étranger, survolant en pensée les pampas Argentines » (Masshingham). Ornithologue de grand renom, prêt à tout moment à devenir oiseau, ses oeuvres complètes comprennent vingt-quatre tomes.
À la recherche du temps perdu de Marcel Proust a rendu internationalement célèbre le nom de Ruskin. Mais l'image ainsi donnée de son oeuvre est biaisée, car John Ruskin (1819-1900) n'était pas qu'un spécialiste de Turner ou de l'architecture gothique. Sa science s'étendait à la géologie, à l'histoire naturelle ou à l'économie politique. Le nombre de ses travaux, dans ces domaines également, est considérable. Ces Écrits naturels réunissent, pour la première fois en français, quatre conférences d'histoire naturelle, dans lesquelles l'érudition prodigieuse de Ruskin s'allie à une verve humoristique déconcertante. Qu'il retrace le mythe d'Arachné, qu'il discoure sur le rouge-gorge, le crave à bec rouge ou sur les serpents, Ruskin se laisse entraîner par des réflexions beaucoup plus vastes, plus profondes, et toujours insolites. Un regard unique sur la nature, à découvrir de toute urgence.
Tours, détours, retours, raccourcis et transversales, bifurcations ou courses vers l'horizon et ses abîmes, tels sont les chemins de l'existence. Chacun a son substrat naturel, de pierre, de terre, de verre, de fer, de lave ou de papier. Ils s'en vont par la Bourgogne, l'Auvergne, la Dordogne, la Sicile, le Nevada, ou la simple page blanche et sa plume dédiée. Ils se heurtent au réel, à ses découvertes heureuses, à ses croisements fatals, à son humour, à ses résistances et ses douleurs ; ils débouchent sur des beautés inespérées. De saison en saison, chacun distille ses rugosités, ses charmes et ses révélations. Ainsi se tisse, à notre insu, la trame d'une vie.
Les arbres sont innombrables, marquant les paysages, arrivés d'eux-mêmes ou plantés, aussi bien dans les campagnes qu'en ville. Ils nous environnent sans que nous parvenions toujours à les distinguer. Or, il y a beaucoup à apprendre de leurs variétés et de leurs nuances. Ils nous enseignent qu'il n'y a jamais de fin à ce que l'on peut voir en se disposant à regarder une racine qui devient un tronc fait de branches et de rameaux. Eryck de Rubercy les connaît bien. Il a presque toujours vécu à côté d'eux dans l'activité de sauvegarde d'un parc paysager. Cette proximité avec La Matière des arbres lui permet d'en parler avec la complicité de grands écrivains. Témoin sensible de leur vie, son essai initie le lecteur à ce qui fait, au rythme des saisons et suivant les essences, leur spécificité botanique : « cette force sourde et mystérieuse qui est en eux et les tient debout ». Sa dilection intime pour les arbres le fait être aussi le fin descripteur du parc d'agrément au sein duquel il les côtoie chaque jour : la plus belle connaissance des arbres étant celle de vivre dans leur proximité.
« Là, sur cette rive perdue, le berger nu à mes côtés, écoutant alentour les cris spectraux des oiseaux d'eau aux longues pattes, au long bec, écoutant l'eau clapoter sinistrement comme la langue d'un lion repu contre la rive perlée, je sentis que, même si j'étais submergé plus tard par la vulgarité du monde moderne, celui des voitures, des usines, des téléphones et des "cinémas", je ne pourrais jamais oublier qu'un jour - un certain dimanche après-midi - j'avais contemplé une partie de la Terre où demeuraient des traces évidentes du formidable génie créateur de Dieu. J'avais l'impression d'être le premier mortel qui, errant loin du berceau asiatique de sa race, avait eu le privilège, en levant la tête, de scruter les noirs secrets de ce continent immense si longtemps inviolé, seulement dérangé par la présence de fabuleux sauriens flânant et s'ébattant sous le soleil solitaire de l'équateur. » Llewelyn Powys Sont ici réunis les récits africains de Llewelyn Powys écrits lors du long séjour qu'il fit au Kenya pour aider son jeune frère Willie, le benjamin de la famille, à la ferme qu'il avait acquise. Y apparaissent en pleine lumière, la vulgarité, la rapacité et la cruauté des sujets de Sa Majesté, décuplées par le soleil qui flambe et attise les pulsions, tandis que rôdent les bêtes de proie, que rugissent les lions et que se déchaînent les éléphants de la vallée du Grand Rift.
Si vos tripes se nouent au seul mot d'araignée, si vous hésitez entre indifférence, répulsion et attirance, si vous êtes mortifié(e) d'avoir peur, alors acceptez de regarder en face un animal dérangeant, peu communicant, il est vrai, mais sujet exceptionnel pour la recherche scientifique et l'inspiration artistique. Comptines, fables, peintures, ballets, bijoux lui doivent nombre d'oeuvres. Essayez seulement de trouver une chanson enfantine sur le cloporte... Quand on enlève le grappin des pattes, il ne reste pas grand-chose, juste un corps pas plus gros que celui d'une grosse mouche, dodu, habillé de velours comme un ourson. Mais les pattes, qui lui permettent de foncer plus vite qu'un rat, donnent à la bestiole une dégaine aussi admirable que terrifiante. Donc, la phobie des araignées tiendrait à l'organisation de la bête plutôt qu'à la peur de la morsure : sa tournure elle-même trouble et fait peine à voir. Allons, du courage ! Elle ne tue que ce qu'elle peut manger, certainement pas vous, ce qui vous laisse le temps de lire l'hommage que j'ai voulu rendre à une bête singulière.
J'ai découvert les libellules un jour très précis à une heure non moins précise. D'où m'est venue cette fascination, je ne saurais le dire, elle est aussi ancienne que moi, je pense bien que nous sommes nés en même temps. La passion est la seule attitude d'esprit, la seule forme d'engagement qui puisse ouvrir à la compréhension de ce qui se montre, dans quelque domaine que ce soit. Mais pourquoi les libellules ? Je renonce à répondre, évidemment, le philosophe que je suis rend les armes, non je ne parviendrai pas à argumenter de telle sorte que je puisse démontrer la supériorité des odonates sur les autres insectes. L'horizon de sens d'un groupe animal est comparable à une langue, qui saisit le monde d'une manière déterminée. Il fallait tenter d'écrire le dictionnaire et la grammaire de cette langue magnifique : le libellulien, que parlent couramment ou en rêvassant les ruisseaux et les rivières, en dormant les mares et en frémissant les lacs. Les quatre-vingt-douze espèces du territoire métropolitain sont décrites et inscrites dans une grande clé de détermination au fonctionnement inédit, inventé, affiné et perfectionné durant des années d'observations. Les planches de Vanessa Damianthe sont bien plus que des illustrations, elles donnent une présence réelle par représentation aux libellules.
Le chat s'est attelé à nous faire accepter le paradoxe sur lequel se fonde notre relation : faire ami-ami avec un fauve. Exerçant son emprise sur notre esprit, il en a percé les couches les plus profondes et a reprogrammé notre cerveau. Et nous voici sous influence, ensorcelés par son sourire qui, tel celui du chat du Cheshire, flotte encore longtemps dans l'air quand tout le reste s'est évaporé. Par un brillant tour de passe-passe, ce prestidigitateur de génie a réussi à prendre le pouvoir et à étendre son empire en nous faisant oublier qu'il était un prédateur et que nous devions en avoir peur. Du jour où nous l'avons laissé entrer, s'infiltrant par les toits, poussant les portes, se coulant par les chatières, il a dérobé les clés de notre âme. Il s'est installé de la cave au grenier, s'étalant, si possible, au centre du canapé. À peine a-t-on eu le temps de déceler sa présence qu'il nous a presque déjà croqués...
Les animaux dits « nuisibles » ne cessent d'alimenter des polémiques sans fin. Chaque partie possède de bons arguments (du moins recevables) mais si l'impossible consensus échappe, c'est que les « bêtes noires », sujets des débats, échappent elles-mêmes... Dans cet essai magistral, où l'auteure retrace l'histoire ancestrale du rapport si complexe entre l'homme et l'animal sauvage, on comprend la raison pour laquelle l'espoir d'une telle concorde juridique et sociétale est chimérique : c'est que le « troisième animal », selon l'heureuse expression de Pierre Michon, est par nature insaisissable. La haine que l'homme voue depuis toujours aux carnassiers (fouines, putois, loups, renards, etc.), ces êtres que l'Histoire a peints en rouge et noir (le sang et le poison), exprime d'abord la terreur suscitée par « le Sauvage ». Derrière les combats bruyants relayés par la lumière des médias, il y a l'espace poreux de la « bête noire » où se déroule une vie honnie : activité secrète, silencieuse, nocturne, rapines, meurtres furtifs... Julie Delfour nous fait comprendre, en fin de compte, que la meilleure connaissance du troisième animal se trouve dans certains polars. Ensuite seulement, on pourra se (re)mettre à discuter calmement.
S'approcher d'une vache, c'est entrer dans un univers de cornes, de cloches, de lait, de bouses, et parfois aussi de craintes. Ce grand corps en impose. Bien sûr vous l'aimez, mais pas de trop près. Pourtant la vache ne cherche noise à personne. Indifférente aux tumultes humains, elle va toujours de son pas tranquille brouter l'herbe fraîche, secret du lait onctueux qui donne des joues rondes aux petits enfants. Respectée et fêtée par toutes les civilisations, elle a prêté son apparence terrestre à quelques déesses antiques. Hélas, elle a aussi inspiré un vocabulaire dont nous usons quotidiennement et machinalement sans penser qu'il est désobligeant pour elle. Son âme se découvre dans la campagne, les deux pieds dans la boue, là où l'on acquiert la connaissance des choses de la terre. Vous entendrez peut-être un jour un meuglement au coin d'un bois, déchirant comme une corne de brume, qui vous donnera envie de partir à sa rencontre. À la ferme, au village, dans les pâtures... la vache pourrait bien vous envoûter !
Pas vraiment nécessaire de présenter Liam O'Flaherty, né en 1896 sur les Îles d'Aran, aujourd'hui inhabitées - mort en 1984, mondialement connu par le film que John Ford a tiré en 1935 de son roman Le Mouchard (The Informer). Voilà un enragé d'Irlandais qui n'a de cesse de débarrasser l'Irlande des brumes mythologiques qui lui tissent un manteau de pacotille. Rien d'autre ici que la terre noire, la tourbe, la mer, les bêtes - à plumes ou à poils - héroïnes des nouvelles ici traduites, où l'on rencontre des poules jalouses, un cormoran blessé, un lapin noir presque surnaturel, un petit chien blanc, un papillon folâtre, un congre monstrueux et où l'on assiste à la mort d'une vache, à la naissance de trois agneaux, au martyr d'un bouvillon, à la destruction d'un nid et à la lutte à mort entre une chèvre sauvage et un chien affamé. La devise de Liam O'Flaherty est la rage. Bas les masques, ici et maintenant. Le style, à la mesure du propos, est celui d'un baroudeur ; la langue, taillée à la hache.
En plein coeur de l'Amazonie, au bord du fleuve Orénoque, s'étend un bois mystérieux hanté par un chant mélodieux, dont on ne sait s'il s'échappe du gosier d'un oiseau ou de la gorge d'une femme. À moins qu'il ne soit émis par l'âme du vent et des feuilles. Bien que ce bois pullule d'oiseaux et de gibier, les Indiens refusent d'y chasser. Ils le disent habité par un elfe capable de saisir au vol les flèches empoisonnées et de les renvoyer sur le chasseur... Abel, qui fuit son pays, le Venezuela, après un complot politique manqué, atteint cette étrange contrée. Il ose, lui, s'enfoncer dans le paradis vert et finit par rencontrer l'étrange créature. À la fois, elfe, phalène et femme, Rima est une fille des bois et des sources. Elle est aussi l'esprit de connaissance qui exige de découvrir son pays d'origine. Commence alors un fantastique voyage.
Savez-vous que les crapauds mangent des vers de terre, pourvu que les lombrics soient propres et guillerets, au point de se tortiller de manière irrésistible ? Que la larve du dytique, un coléoptère aquatique, est l'une des créatures diaboliques les plus repoussantes qui soient au monde, avec une tête cruelle et une paire de mandibules semblables à des lames de faucille sur la tête ? Que la vie des larves de la libellule permet de comprendre comment l'insecte, de crocodile, devient dragon ? Que les notonectes sont des punaises carnivores qui se mettent sur le dos pour nager et flottent sur l'eau la tête en bas, les pattes tendues pour garder l'équilibre ? Qui est Héro allumant une torche pour Léandre dans le chemin creux ? Qui est l'hépiale fantôme ? Ou l'ange de la nuit, qui ressemble à s'y méprendre à un flocon de neige vivant ? Le révérend John George Wood (1832-1889), « le pasteur-naturaliste », est l'entomologiste le plus populaire de l'ère victorienne. L'un de ses livres fut vendu à cent mille exemplaires en une semaine. Conan Doyle raconte la rencontre de Wood avec une cyanée, au large des côtes de Margate, dans l'une des aventures de Sherlock Holmes intitulée « La crinière du lion ».
Quand on vit près de la mer, dans le Dorset, écrit Llewelyn Powys, il est remarquable, à l'heure qui précède l'aube, d'écouter les goélands déchirer le majestueux silence des collines de leurs cris perçants sauvagement réitérés. C'est une musique qui oblige l'imagination à sortir des limites du monde contemporain et force l'esprit à se remémorer le long travail de la planète, un travail entamé à une époque inconcevablement éloignée de la nôtre et qui se poursuivra longtemps après que nous serons poussière. Préfaçant les Essais de son frère, John Cowper Powys avoue : « Il y a dans les essais de Llewelyn un courant souterrain constant semblable à un bruit d'ailes dans les airs, au bris des vagues dans l'eau, aux craquements d'un feu sur la lande, aux sifflements des herbes que l'on brûle dans le jardin, au son des cloches dans les beffrois (...) Le style de Llewelyn est celui de nos pensées quand un long rêve diurne nous enveloppe soudain merveilleusement, sur une lande, une terrasse, une balustrade, un coin de mer familier depuis l'enfance. » Traduit de l'anglais et préfacé par Patrick Reumaux. Illustrations de Bernard Duhem.