FeniXX réédition numérique (Hallier)
Entre l'abjection et l'aberration, le délire et la tendresse, un « vieil enfant » des années soixante-dix laisse divaguer sa mémoire soûle à la recherche de sa vie. Il se souvient de son existence : à tâtons, à corps et à cris. Il en profite pour s'étaler, vociférer. Une sorte de blues un peu haletant, désespéré et acharné, qui prendrait, par crises, l'allure épouvantable d'une sirène d'alerte ou d'un hurlement de terreur. Ça s'appelle : Retour d'enfer, plus loin, encore.
Parce qu'il a refusé, une fois pour toutes, de se soumettre à l'ombre despotique de son père, l'écrivain-philosophe Jean-Pierre Maxence, son fils, le poète Jean-Luc Maxence, a accepté de retracer la vie aventureuse de cet étrange Don Quichotte nationaliste et libertaire que fut son procréateur. Jean-Pierre Maxence, fondateur à 22 ans de Cahiers, où collaborèrent notamment Daniel-Rops, Robert Francis, Thierry Maulnier, Jacques Maritain, Nicolas Berdiaeff, Henri Massis, Georges Bernanos et beaucoup d'autres, fut aussi un polémiste fougueux (Positions I et II), un historien reconnu (Histoire de dix ans) et le critique acerbe de Gringoire. Non-conformiste des années 30, Jean-Pierre Maxence se sépara très tôt de Robert Brasillach et son rôle courageux et paradoxal pendant l'Occupation allemande n'a pas fini de susciter haine ou passion. Jean-Luc Maxence, qui a voulu ressusciter l'autre Maxence le temps d'un livre, a ajouté - à la précision documentaire - des souvenirs personnels, tendres et iconoclastes, qui rendent à notre histoire littéraire l'une de ses figures-météores les plus attachantes et téméraires.
La Villedieu, mon ami, le 20 mars 1976, au début de ce siècle, au pays de Théodore Blachard - ton paysan phallocrate, « Rouge » d'idée, et démesurément doté en sexe - on croupit dans les haines, les désirs... Le pauvre ventre de la Terre n'est pas regardant à qui sait le prendre. Les misères de Théodore ? D'abord le dépucelage sacré (la Vierge, première « fumelle » du monde) et la puissante rencontre de l'étalon et de la jument, force de l'un, abandon de l'autre. Mais surtout la chance des « Blancs » qui croient en Dieu, et sa malchance à lui. Où va donc notre République ? Comme un voyant, un prophète, La Villedieu, tu nous racontes une terre ancienne : la vigne qui a « la foira » (le phylloxéra), les mythes sociaux qui aveuglent le peuple. Les chiens. Le tabac. Et le malheur : Théodore Blachard qui perd son royaume pour un coup de dent de cheval. « Je suis un paysan », m'as-tu dit, comme une profession de foi. C'est peut-être vrai. Homme La Villedieu, tu es un agneau pour les hommes... Mais la malice que l'on devine dans ton oeuvre nous fait aisément imaginer ce « paysan » libre laboureur de sillons purs, fossoyeur de mythes fangeux. Et gare à la récolte ! Aujourd'hui, il pleut, c'est vrai, mais tu n'es plus le seul à ronger ton frein.
On ne présente pas Narcisse. Cependant, on verra le héros pervertir le mythe et, tour à tour, se faire assassiner par Socrate, épouser la nymphe Écho, perdre sa beauté à la laideur des ans, refléter pas tant son image que son époque, et se sauver de toute mort grâce à l'enfance sans cesse revécue. C'est le secret de Narcisse : le miroir est mémoire. Tout cela traduit par une écriture d'une préciosité neuve qui, à travers ses méandres, se contemple elle-même, comme fait toute grande littérature.
Lecteurs, critiques, n'insérez pas, je vous en prie, mon avis dans les vôtres. Démolissez toute opinion soufflée, surtout quand elle vient de l'éditeur. Alors lisez. François Châtelet, l'un des philosophes notoires de ce temps, responsable du département de philosophie de l'Université de Vincennes, journaliste et politique, écrit - à cinquante ans - son premier roman. Mais, aujourd'hui, les genres se brisent : le terme de roman n'est souvent qu'une mince pellicule pour cacher l'expérience vécue. Alors vous comprendrez pourquoi j'édite François Châtelet. C'est plus que de l'édition : pour lui, frôlé par la mort cet hiver, ce livre est un livre de vie. Deux hommes, Guillaume - lointain descendant du Wilhelm de Goethe - et un avocat, son ami - cloué dans sa chambre d'hôpital - soliloquent. La mort guette l'un des deux. Qui succombera en premier à la pire des drogues rationalistes : l'alcool ? En un lent, méthodique suspens, une petite musique terriblement humble, déchirante, raconte ici notre époque. Je ne suis pas François Châtelet, murmure l'auteur, je suis un homme sans qualité.
« En une seconde, Anodin vécut toute sa vie, toutes les vies du monde, et celles aussi des autres mondes, il mourut quelques milliers de fois et sut ce qu'était la mort, il naquit quelques milliers de fois et sut encore à quoi ressemblait la mort. Il connut, en cette fraction de seconde, tous les états qu'il est possible de connaître maintenant, avant et après, et tous les univers qui flottent s'ouvraient devant lui avec simplicité. »
Il s'appelle Frédéric Dupont-Lhomme. Ce nom banal et générique, c'est aussi le vôtre, lecteur. Il vécut proxénète socialiste, employé de bureau et assassin. Il est surtout prophète de l'émophagie : échange rituel des vomis. Mangez en coeur, et sans peur bêtement dégoûtée, l'amer dégueulis macéré de l'autre... Il vit multiple et différent : pendant dix-huit ans Thieuloy écrit et rêve de Frédéric Dupont-Lhomme. Thieuloy, aujourd'hui grand moine dans sa cellule de la Prison de la Santé, accusé d'avoir donné de l'éclat (mis le feu) à quelques paillassons ou Prisunic, Thieuloy, Jack Thieuloy traverse notre littérature et la misère de l'édition comme une flèche qui perce et tue. Et voici cette Geste de l'employé, ces grands cris aux mille racines, aux mille épines, ce chef-d'oeuvre, ou plutôt l'envers de l'image classique d'un chef-d'oeuvre, qui suppose harmonie et finition... Une bombe n'est efficace qu'au moment même où elle s'étoile en éclats tranchants, créant, tout comme ce livre, une monstruosité.