Eric Méchoulan
Eric Méchoulan
L’intermédialité n’est pas un concept de plus, mais une invitation à repenser notre rapport aux médias, aux arts et à la culture.
Comment le tiers transforme-t-il notre rapport aux œuvres et à la mémoire ? Ce numéro d’Intermédialités explore, à travers le cinéma et les médias, la place du tiers comme acteur, témoin ou médiateur.
Cet ouvrage est fait d'un avant-propos fictionnel et de trois textes de structure, de style et d'enjeux volontairement différents. Le point commun de ces textes hétérogènes tient en une question : comment donner voix à ce dont on n'a pas fait l'expérience ? Puisqu'il s'agit bien de "donner voix" plutôt que de rendre compte, les dispositifs d'énonciation font partie des expériences de pensée qui sont ainsi explorées. Un ami marin et philosophe part pour un tour du monde en solitaire sans escale : il prend le large. Un homme ayant subi un AVC se fait cette réflexion surprenante : "je ne suis pas mon corps". Comment reconstituer ces expériences ? En parlant une langue étrangère dans sa langue maternelle, en dérapant le long de lignes de faille sémantiques et symboliques, en mettant en scène des litiges de propriété qui amènent à rencontrer des voisins surprenants, bref en faisant penser le langage. Le troisième texte met un autre type de traduction en scène quand on alloue une voix à un absent, une cité, un animal ou une idée. La prosopopée n'est pas une simple technique rhétorique, mais un enjeu éthique : écouter des voix sans locuteur autorisé, faire s'exprimer un arbre ou une vertu - autrement dit, suivre comment des instances de discours peuvent se distancier de soi-même, prendre le large en quelque sorte, pour mieux se glisser dans des voix autres et des expériences étrangères.
Quand Boileau oppose le gain et la gloire dans des vers célèbres de l'Art poétique, il fait plus que claironner son intention de souscrire ouvertement à la nouvelle politique littéraire et artistique du Roi-Soleil. En même temps, et sans doute plus profondément, il met en relief une angoisse qui traverse tout le XVIIe siècle : comment intégrer dans les circuits d'échange des objets, comme l'« art divin » de la poésie, qui par nature se présentent comme foncièrement incommensurables? À travers des analyses portant sur la pastorale (Thomas Pavel), le don (Hélène Merlin), l'échange et le titre dans Le roman bourgeois (Craig Moyes), la figure de l'auteur chez Pascal (Éric Méchoulan), le vraisemblable dans la correspondance entre Chapelain et Huygens (Frédérique Aït-Touati) et la félonie chez le duc de Saint-Simon (Frédéric Charbonneau), des questions étroitement liées à la commensurabilité font percevoir, au-delà de l'intérêt particulier de tel ou tel cas, une parenté profonde qui nous renseigne moins sur les axiologies qui avaient cours au XVIIe siècle que sur les techniques et les stratégies littéraires employées par divers écrivains pour assurer, modifier, miner ou simplement interroger les valeurs qui en étaient issues.