Maxime Prévost
Maxime Prévost
Ce numéro étudie les liens des Aventures de Tintin avec l'histoire, la société, la politique. Il s'agit plus précisément d'objectiver les discours et les imaginaires sociaux qui pénètrent les albums et que ceux-ci relaient ou réfractent. Car l'oeuvre d'Hergé a toujours été tant intemporelle (voire mythique) qu'actuelle, servant de caisse de résonance et de support iconique à l'histoire en train de se faire, de l'entre-deux-guerres à la postmodernité, en passant par l'Occupation, la Libération et la guerre froide. Sans être pour autant « l'écho sonore » de leur siècle, les albums de la série Tintin portent souvent « la trace du moment où ils ont été dessinés », comme Hergé l'avouait dans une entrevue où il se disait encore « très perméable, très influençable, et à ce titre un excellent médium... » Cette inscription flexible du social expliquerait aussi pourquoi ces albums survivent à leur créateur et continuent de susciter adaptations, commentaires et débats.
Rajeunie mais aussi lestée d'une conscience historique nouvelle, la raillerie marque en profondeur la culture du XIXe siècle, comme la formidable effusion et l'expansion du « rire provocateur et insolent » libéré par la Révolution (Alain Vaillant, « Satire », Dictionnaire Rimbaud). Tout autant qu'une posture auctoriale, elle décrit une tournure d'esprit souple, dûment conformée aux visées d'une littérature ayant fait de la dénonciation tous azimuts de l'esprit de sérieux l'une de ses principales missions, presque sa vocation. Cette disposition à la blague et à la satire ne laisse pas indemne la poésie lyrique, terre d'élection du « rêve » depuis le romantisme. C'est ce que les articles de ce dossier se proposent d'illustrer, en se concentrant sur une série de poètes, des symbolistes jusqu'à Victor Hugo. Ce parcours à rebours, qui veut lui-même malicieusement railler la convention chronologique, entend prévenir une tentation de lecture téléologique qui concevrait la raillerie poétique dans les termes, inadéquats, d'un progrès. Il passe par Jean Moréas et Paul Adam, Laurent Tailhade, Tristan Corbière, Théodore de Banville et Charles Baudelaire, qui pratiquent et conçoivent la littérature tout à la fois en « rêveurs » et en « railleurs ».
Si le rire accompagne le roman tout au long de son aventure, c'est qu'il apparaît comme l'un des traits les plus sûrs par lesquels cet art protéiforme puisse être défini. Il paraît clair, en effet, que le roman ne peut pas être caractérisé uniquement suivant les principes qui président à la formation des genres canoniques, c'est-à-dire à partir de critères formels et performatifs, ou alors qu'un tel effort de définition, pour valable qu'il soit, ne parvient pas à cerner la spécificité du genre. Pour mieux apprécier la nature du roman, il convient de faire intervenir un autre critère, moins concret parce que non formel, mais autrement plus décisif, en ce qu'il tient à une certaine manière de représenter et de concevoir le monde, ou mieux : à un certain esprit, ainsi que l'on nommait jadis l'humour. L'existence d'un tel esprit expliquerait qu'au cours de son histoire, le roman n'ait pas eu besoin de se figer dans une forme précise, qu'il ait pu emprunter à toutes les formes et à tous les discours, qu'il ait pu s'écrire d'abord en vers puis en prose, qu'il ait pu parodier autrui et se parodier lui-même, sans que l'acuité de son regard s'en trouve altérée.