Georges Pragier
Georges Pragier
Freud avait d'abord conçu la cure psychanalytique comme une entreprise de remémoration et de redécouverte : comme l'archéologue, le psychanalyste accéderait à une vérité historique, dont il exhumerait les traces enfouies pour restituer le passé. Mais quel passé ? Un long cheminement avait conduit Freud à admettre que, par le jeu du fantasme et de l'après-coup, la mémoire crée ses objets autant qu'elle les recrée. Le psychanalyste a perdu aujourd'hui l'illusion d'une restitution du passé ad integrum ; il s'agit d'une reconstruction, et peut-être de la construction, d'un passé personnel où le sujet puisse se reconnaître pleinement. Si toute l'histoire est construite, l'analogie s'impose avec ce qui guide la réflexion et le travail de l'historien moderne. L'écart entre les deux disciplines n'est pas moins évident quant à l'objet et quant aux méthodes. Si l'histoire est le produit de l'homme, l'homme est, dans son histoire personnelle, le produit de l'histoire. Comment s'articulent l'histoire collective et les histoires individuelles ? Le présent volume invite à un renouvellement de la réflexion sur ces thèmes fondamentaux.
Il a été longtemps admis que l'analyste ne serait qu'un observateur interchangeable et ne modifierait guère le cours du processus analytique, notamment dans le cadre d'un entretien préliminaire. Mais si l'on accepte l'idée qu'une première rencontre avec un analyste constitue l'équivalent du phénomène de "sensitivité aux conditions initiales" récemment décrit par les physiciens, alors il devient possible de considérer que le questionnement aléatoire de l'analyste fonctionnerait comme un "attracteur". Pour "repenser" la psychanalyse, les auteurs proposent une exploration de cette voie nouvelle qui tente d'intégrer, sur le mode métaphorique, de nouveaux modèles scientifiques connus sous le terme de "théorie du chaos".
La notion de traumatisme est dès l'origine au cœur de la théorie psychanalytique et occupe une place importante dans l'œuvre de Freud. Cette notion porte en soi de nombreuses zones douloureuses pour l'histoire même de la psychanalyse, puisque certains points de friction auront pour conséquences les ruptures entre Freud, Rank et Ferenczi, en témoigne aussi le désaccord entre Freud et Ferenczi sur la conception du traumatisme infantile. Les apports de ce dernier se sont avérés novateurs en particulier sur le thème des états limites et même une certaine influence sur les derniers travaux de Freud.
La psychanalyse se différencie nettement d'autres formes de psychothérapies par l'interprétation du transfert, la mise au jour du sens latent du matériel de la cure. Cependant elle n'est pas une simple traduction de contenu ou la découverte de quelque secret bien enfoui, tant elle change ce qu'elle dévoile et donc celui à qui elle s'adresse. Comment situer aujourd'hui l'efficacité symbolique, la fonction mutative de l'interprétation sinon en termes de processus interprétatif, de générativité dans la cure. Déjà à l'oeuvre chez l'analysant qui interprète son histoire, ce mouvement passe par un long cheminement inconscient chez l'analyste en réponse au transfert, avant que ne se fasse jour une formulation dont il faudra mesurer l'effet sur le mode associatif de l'analysant. Ce sont là autant d'éléments d'une complexité dont cette monographie tente de rendre compte, articulant les chemins de l'interprétation aux remaniements qui surviennent en analyse.
Cet ouvrage vise au moins dans un premier temps, à susciter une réflexion sur les pratiques théoriques des psychanalystes puis en retour à questionner les pratiques des théoriciens du "socius". Ce double travail devrait permettre d'avancer dans les réponses concernant la question : Pourquoi l'homme a construit la société et comment la société peut ensuite en venir à construire l'homme ? Ce livre devrait contribuer à resituer la part sociale de l'entreprise freudienne, à explorer la compréhension du social, tâche que s'est assignée la psychanalyse.