Sara Bourre
Sara Bourre
Un déjeuner de famille, à Prague, un jour de soleil d'hiver givré. D'un côté, un frère et une soeur, jeunes adultes, et leur mère qui les a suppliés d'honorer ce voyage chez ses parents, loin de Paris et de leurs vies, pour acclamer leur oncle nommé au gouvernement. Leur père, auvergnat et artiste, est mort quelques mois plus tôt. Sa belle-famille l'a toujours rejeté parce qu'il n'avait pas leur sang bleu. De l'autre, la famille aristocratique : un grand-père fier de lui, une grand-mère rigide et glaciale, un oncle ivre de son pouvoir. Unité de temps, une après-midi ; de lieu, la demeure traversée par les domestiques et les cris d'un homme enfermé au sous-sol ; d'action ; un repas qui donnera raison à l'adage d'après lequel la vengeance est un plat qui se mange froid. Le déjeuner nous est rapporté par deux voix en alternance. Celle de la soeur qui commente pour elle les remarques assassines de sa grand-mère, les cris de l'homme enfermé à la cave (le second frère de sa mère, malade mental maintenu sous camisole chimique), et l'arrivée de son oncle, qui l'a violée des années plus tôt. Celle du frère qui se souvient des humiliations qu'a subies leur père, et qui, pour le venger, se met à voler des objets autour de lui : un peu de vaisselle, un tableau, un couteau... L'horloge tourne et peu à peu le réel se déforme : la soeur voit des jeunes filles rôder autour de la bâtisse et entend leurs récits (histoires de bûchés et de chasse aux jeunes filles) ; la rage du frère enfle ; des coups de feu suivent les cris. Dans ce texte court et brutal, porté par une langue de cristal fine et tranchante, Sara Bourre explore les silences des familles et fait monter la tension jusqu'à faire éclater le vernis des convenances. Bientôt la neige du parc sera tâchée de sang. Un deuxième roman éblouissant, comme un soleil givré.
Dans Chambre 908, Sara Bourre transforme l’accompagnement de son père en mourant en une ode poétique et intime.
« Maman a disparu. C'est pas simple. Il a fallu le redire plusieurs fois, décomposer la phrase, la prendre et la secouer. Maman a disparu. Quelle folie de phrase. Si je la chuchote, les larmes me montent et me brûlent, si je la prononce avec une voix de fer, comme un vieux robot fatigué, ma-man-a-dis-pa-ru ma-man-a-dis-pa-ru, ça me fout la chair de poule et l'impression d'une catastrophe planétaire imminente. Si je la crie, si je la jette loin sur les routes, en plein coeur de ces villes qui scintillent et grincent sous ma peau, si je la crie si fort que ma voix casse, alors je crois que ce n'est plus vraiment triste. Pas aussi triste que ça. Je dirais plutôt affolant. Sidérant. Ou encore stupéfiant. Voilà. C'est affolant sidérant stupéfiant et ça me rend le coeur dingue, et étrangement vivant aussi. » L'enfant écoute tout, observe tout, et avant toute chose sa mère, une fascination qui oscille entre haine et passion, dont on sent le danger, la menace, la violence des sentiments. C'est une enfant sage, étrange. Elle a grandit robuste, comme une mauvaise herbe. Elle sent, perçoit, palpe, traque, à l'affût, toujours tapie. Un jour, sa mère disparait. Alors, que va-t-elle devenir ?