Sabina Loriga
Sabina Loriga
Les dernières décennies, marquées par la multiplication des échanges et des débats historiographiques bien au-delà des frontières nationales, ont progressivement vu la remise en cause d'un ensemble de convictions scientifiques fortes sur lesquelles les historiens avaient longtemps vécu. Leur réflexion s'est d'abord éloignée des certitudes de l'histoire sociale sérielle pour se porter, dans le sillage de la microstoria, sur la valeur heuristique du cas et sur les difficultés de la généralisation. Plus récemment, le rôle croissant des histoires et des historiographies non européennes a profondément redessiné l'agenda de la recherche historique. Enfin, l'écriture de l'histoire et ses ressources narratives ont de nouveau fait l'objet d'une intense attention. Jacques Revel n'a cessé d'éclairer et d'impulser, au fil des années, ces mutations historiographiques. Ce volume rend hommage à l'importance et à l'influence de son travail, en proposant un ensemble de réflexions libres sur les opérations qui font le quotidien du métier d'historien et qui nous deviennent parfois si familières que nous finissons par considérer qu'elles vont de soi. Ni un manifeste ni un héritage, mais l'actualité d'une certaine expérience commune de l'écriture de l'histoire.
L'histoire est une discipline traditionnellement confiante. Depuis le XIXe siècle au moins, les historiens se sont accordés sur un ensemble de règles et de conventions qui garantissaient tout à la fois la production de connaissances objectives et vérifiables, l'affirmation d'une communauté de métier et l'élaboration d'un récit partagé. Ce sont ces convictions essentielles qu'est venu ébranler le tournant linguistique, qui pose que le langage, loin d'être un medium neutre, participe de la construction du monde dans lequel nous vivons et que nous étudions. Il s'agit d'un moment relativement bref - deux décennies à partir des années 1970 - mais intense, qui, depuis les États-Unis, a été à l'origine de fortes turbulences au sein de l'historiographie et, au-delà, dans toute une part des sciences sociales et des humanités. Dans ses versions les plus radicales, il a pu aboutir à une rupture entre les mots et les choses, au déni de tout rapport à la réalité et à la mise en cause de la possibilité même d'une connaissance du passé. Des questions ont été posées, dont certaines restent ouvertes. L'histoire est aujourd'hui moins assurée de ses certitudes qu'elle ne l'était. Elle est sans nul doute plus inquiète. Les auteurs se proposent de reconstruire à travers cet ouvrage la dynamique d'un mouvement, le patchwork théorique qu'il a mobilisé, pour comprendre l'attraction qu'il a exercée, les polémiques et les rejets qu'il a suscités, en replaçant le tournant linguistique dans le cadre plus large du moment postmoderne qui, dans les mêmes années, traduit le sentiment d'un épuisement des valeurs et des formes sociales, politiques, culturelles, associées à la modernité.
Quelles sont les frontières entre la biographie et l'histoire, la fiction littéraire et la vérité des faits ? L'historienne Sabina Loriga a choisi d'examiner l'œuvre de penseurs qui, tout au long du XIXe siècle, ont cherché à restituer la dimension individuelle de l'histoire : des historiens (Thomas Carlyle, Wilhelm von Humboldt, Friedrich Meinecke), un historien de l'art (Jakob Burckhardt), un philosophe (Wilhelm Dilthey) et un romancier (Léon Tolstoï). Mais Le Petit x, de quoi s'agit-il ? La formule est du grand historien Droysen qui, en 1863, écrit que si l'on appelle A le génie individuel (ce que quelqu'un est, possède et fait), alors on peut dire que A est la somme de a + x : a désigne ici ce qui vient des circonstances extérieures (pays, époque, etc.), x résulte du talent personnel, œuvre de la libre volonté. Nombreux depuis ont exploré ce petit x. Comment se forme-t-il ? est-il inné ? quel rôle joue la personne singulière dans l'histoire ? Comment faut-il saisir le rapport entre l'individu, son génie, et le mouvement général de l'histoire ? Le livre de Sabina Loriga signe le retour de la biographie, longtemps délaissée, dans le champ des recherches historiques. Sabina Loriga est Directrice d'études à l'École des hautes études en sciences sociales.