Pierre Laurens
Pierre Laurens
Et si les grands textes antiques étaient toujours vivants dans notre littérature moderne ? Ils l'ont dit avant nous explore avec brio comment les classiques latins et grecs continuent d'inspirer.
Dans un cours sur ce thème au Collège de France, comme dans son maître-ouvrage, Marc Fumaroli a évoqué une notion largement inaperçue jusque-là, celle de la République des Lettres, restituant ainsi à l'Europe une de ses dimensions les plus incontestables. Parti de ces réunions de savants, philologues, juristes, physiciens, naturalistes, tous des pairs, qui se reconnaissaient entre eux (cabinets, cénacles lettrés, académies), se choisissaient pour converser ou entamer un commerce de lettres dans un espace de liberté, il était remonté à l'origine : Pétrarque, créateur dans sa Correspondance d'une société de laïcs et de clercs qui partageaient sa vue d'une république chrétienne augmentée du meilleur de l'antiquité païenne, c'est-à-dire la civilisation, la capacité de sortir de la brutalité, la vertu des Humanités. Puis il avait suivi leur développement dans l'Europe des Lumières, jusqu'au moment où l'essor des nationalismes devait faire perdre le sens d'une communauté d'idées assez féconde pour qu'on en puisse nourrir la nostalgie. Une enquête aussi vaste reposait sur l'analyse et le dépouillement d'une variété tant chronologique que thématique de textes de plus de cent auteurs dont la force et la beauté méritaient d'être partagées. Offrir ces textes fut la tâche pour laquelle se portèrent volontaires trois amis proches de l'auteur. Le résultat est cette anthologie, qui donne à lire, dans le texte, la République des Lettres, depuis Richard de Bury et Pétrarque jusqu'à Leibniz et Mme du Châtelet.
Placé sous l'invocation de Pétrarque, enivré par la force et la douceur de la prose de Cicéron, ce livre explore dans sa majeure partie la manière dont les meilleurs poètes et écrivains du début de l'âge moderne savourèrent, analysèrent et exploitèrent les multiples ressources d'une langue latine réappropriée avec ferveur. Tandis qu'un Théodore de Bèze, sur les traces de Merlin Cocaïe, fustige la barbarolexie, qu'un Scaliger dévoile dans le matériel de la langue de prodigieux enfantements, un musicien comme Pontano dévoile les secrets de l'hexamètre virgilien, et poussant à ses limites les virtualités de l'hendécasyllabe de Catulle, en fait le support d'un vers dansant, un Gaspar Barth goûtant, après Politien, la prodigieuse leçon de liberté de Plaute, s'en autorise pour former à plaisir d'étourdissantes kyrielles de vocables, en prose un Muret, un Juste-Lipse, réhabilitent le style de Tacite à la lumière du grec Thucydide Cette dette acquittée envers ces médiateurs privilégiés que sont pour nous les Humanistes, reste, explorée dans plusieurs chapitres satellites, notre propre perception d'une langue saisie aussi et goûtée dans ses efflorescences médiévales, langue que son génie naturel différencie de la grecque, que ses codes poétiques éloignent de la nôtre, ce qui ne condamne en rien le dans lequel Valéry Larbaud sublime l'inépuisable travail de traduction.
Il fut un temps où l'on pensait que le mot grec crocodeilos venait de crocos (safran), et de deilos (peureux), ce qui faisait du crocodile l'animal qui a peur du safran : grâce à un savoir erroné, on retenait trois mots d'un coup et chacun, comme le jeune Montaigne, lisait couramment le latin. Aujourd'hui, les sciences du langage ont fait des progrès vertigineux, mais les lecteurs sont devenus fort rares. Pour combler ce fossé entre les spécialistes, de plus en plus savants et les sympathisants, de plus en plus désarmés, on a voulu, ce qu'on n'avait pas encore fait, retracer à grands traits l'histoire de la linguistique et, à travers elle, les principales étapes de cette autre formidable aventure collective qu'a été la constitution et le devenir d'une grande langue de civilisation. D'abord l'héritage indo-européen, pressenti dès le XVIIIe siècle qui découvre le sanscrit et invente un nouveau récit des origines ; puis l'enrichissement : le travail de la langue sur elle-même par préfixation, suffixation et composition ; mais aussi la polysémie, qui relève de la sémantique et distingue dans le mot une multiplicité de sens ; enfin l'évolution qui conduit aux langues romanes et en particulier au français, où le latin se lit encore par transparence. Ce sont ainsi non point une, mais plusieurs petites leçons de vocabulaire en gradation, illustrées par d'abondantes listes, où l'on pourra piocher et à l'occasion s'instruire ou se divertir : mille termes usuels, tellement justifiés, tellement évidents qu'on les retiendra comme par surcroît et sans peine. Pierre Laurens, professeur émérite à la Sorbonne, membre de l'Institut, est l'auteur de nombreux ouvrages couvrant deux millénaires, de la littérature grecque alexandrine à la littérature latine classique et à la littérature latine de la Renaissance.