Philippe Gasparini
Philippe Gasparini
L'autobiographie religieuse a été pratiquée partout et dans toutes les confessions. Mais c'est en Occident qu'elle a pris un essor fulgurant à partir de 1600. Églises, sectes, congrégations ont massivement publié des récits de conversion ou de persécution, des témoignages d'ascèse, d'extase, d'apparitions... Si le genre n'a cessé de décliner depuis le xviiie siècle, son ambition réflexive s'est diffusée dans le roman, la poésie et les écritures du moi. Adoptant une démarche géographique résolument originale, Philippe Gasparini se penche dans cet ouvrage sur une zone méconnue de l'espace autobiographique et passe en revue plus de deux cents auteurs, des plus célèbres (John Bunyan, Hakuin, Jean-Jacques Rousseau, Thérèse de Lisieux) aux plus oubliés. À travers ce tour d'horizon, des itinéraires et des tempéraments se dessinent. Des hommes s'interrogent, des femmes s'affirment. Et un nouveau champ des écritures du moi, jusqu'ici négligé par les universitaires, prend forme.
Poursuivant ses travaux sur l'espace autobiographique et ses ambiguïtés génériques, Philippe Gasparini propose dans ce volume une exploration résolument historique du je écrivant, d'Isocrate à Annie Ernaux, en passant par Chateaubriand et James Joyce : « Malgré leurs avancées, il m'a toujours semblé que les études consacrées aux écritures du moi péchaient par essentialisme anhistorique. » Or l'investissement progressif du champ littéraire par la pulsion autobiographique lance un défi à la compréhension critique. Les études rassemblées ici n'ont d'autre ambition que de dessiner un itinéraire dans ce maelstrm de je en quête de légitimité culturelle. Chemin faisant, l'auteur analyse les stratégies d'hybridation à l'oeuvre dans de nombreux textes. Il décrypte les spécificités du contrat de lecture proposé au lecteur, et livre ainsi une définition éclairante de l'autofiction, ce (mauvais) genre qui n'en finit pas de faire débat.
Si le lecteur se pose la question "Est-il je ?", c'est que le romancier la lui souffle en combinant délibérément deux registres incompatibles : la fiction et l'autobiographie. Il donne au héros des traits d'identité qui lui appartiennent en propre. Il sème le paratexte d'indices contradictoires. Il cultive l'ambivalence des citations, des commentaires et des mises en abyme. Il raconte des souvenirs improbables, tantôt à la première, tantôt à la troisième personne. Il se représente en enfant, en adolescent, en écrivain, en voyageur, en amant, en dépression, au tribunal, au confessionnal ou sur le divan... sans jamais dire qui il est. Cette stratégie de l'ambiguïté est constitutive d'un genre littéraire mal connu qui fut d'abord nommé roman personnel, puis roman autobiographique, avant d'être rebaptisé récemment, et hâtivement, autofiction. On tente ici non seulement d'inventorier les procédés qu'il met en oeuvre mais aussi de retracer son histoire, d'expliquer son infortune critique et de comprendre comment il fonctionne. Avec la conviction qu'il détient une part de notre avenir littéraire.
Après avoir redéfini la stratégie du roman autobiographique dans Est-il je ?, l'auteur s'interroge dans ce nouvel essai sur la validité du concept d'autofiction. Depuis quelques années ce terme est en effet entré dans l'usage sans qu'on puisse déterminer s'il a pour vocation d'absorber les anciennes catégories - autobiographie, roman personnel, récit - ou de désigner un type réellement nouveau d'écriture du moi. Pour sortir de cette confusion il fallait tirer les fils de l'histoire. C'est pourquoi Philippe Gasparini s'attache d'abord à resituer le contexte dans lequel Serge Doubrovsky a lancé son néologisme, puis retrace les débats qu'il a soulevés. Les différentes définitions données par Jacques Lecarme, Philippe Lejeune, Gérard Genette, Régine Robin, Vincent Colonna, Marie Darrieussecq, sont ainsi mises en perspective avec les réflexions d'Alain Robbe-Grillet, Paul Nizon, Raymond Federman, Philippe Vilain ou Philippe Forest sur leur pratique de l'écriture. Ce parcours explique comment l'autonarration est peu à peu sortie de la clandestinité pour revendiquer un véritable statut littéraire. Il permet de dégager les principaux traits qui la caractérisent. Et il suggère que ce nouveau genre, fondé sur le doute, le fragment et l'altérité, peut aussi constituer un acte de résistance. Philippe GASPARINI est docteur en littérature générale et comparée. Auteur de Est-il Je ? paru en 2004 dans la même collection, il poursuit aujourd'hui ses investigations sur les écritures du moi à travers des textes d'Anne Ferrand, Christine Angot, Annie Ernaux, Doubrovsky, Gombrowicz, Kertész, ou encore Gao Xingjian.
L'invention des écritures du moi ne saurait être attribuée à un auteur, une doctrine, un milieu ou une époque. Très tôt, au Moyen-Orient, en Grèce, à Rome, à Byzance, en pays d'Islam, en Chine, au Japon, dans l'Europe médiévale et renaissante, des individus ont tenté de signaler leur existence, de retracer leur itinéraire, de définir leur identité. Qui étaient-ils, quand, pourquoi et comment sont-ils passés à l'acte ? L'Histoire de leurs histoires fait certes apparaître la diversité des mobiles, des modèles et des pratiques. Mais elle montre aussi une corrélation constante entre le pluralisme de l'environnement culturel et l'émergence du sujet autobiographique. En quête de légitimité, le " je " va se glisser dans un genre bien établi – prière, rapport, chronique, biographie, éloquence, récit de voyages ou poésie – avant de subir l'attraction du roman. En cédant à la tentation autobiographique, Aristide, Augustin, Ge Hong, Nijô, Blemmydès, Abélard, Ibn Khaldûn, Cellini et cent autres ont ouvert un nouvel espace anthropologique. Si les expériences dont ils témoignent sont souvent fort éloignées des nôtres, leurs stratégies de communication annoncent les développements ultérieurs du genre. De leur désir de se justifier et de se survivre est né un registre littéraire fondamentalement problématique. Philippe GASPARINI est docteur en littérature générale et comparée. Auteur de Est-il Je ? (2004) et d' Autofiction (2008) parus dans la même collection, il se lance aujourd'hui dans une grande histoire de l'autobiographie.