Marie-pascale Huglo
Marie-pascale Huglo
C'est en lui accordant le crédit d'une signification jusqu'alors déniée que le roman moderne a pu faire du quelconque son objet. Ainsi l'insignifiant s'est-il vu accorder de l'importance, à la faveur d'une mise en récit dans laquelle il a trouvé une direction et un sens. Cette contradiction fondamentale d'une littérature qui cherche à dire le monde dans son foisonnement et, ce faisant, le met en ordre traverse tout le XXe siècle, sous diverses formes et se manifeste avec une singulière acuité dans les écritures contemporaines. En se donnant pour tâche d'étudier ces manifestations à travers la polysémie de l'insignifiant, qui en fait surgir toute la complexité, ce numéro d'Études françaises entend non seulement explorer chacun des aspects essentiels du questionnement pour lui-même - dans ses dimensions thématique, narrative et herméneutique -, mais espère encore les éclairer par ce rapprochement.
Marie-Pascale Huglo explore ici la tentation de ces lieux (maisons, forêts, rivières) dans lesquels on s'avance avec « des pierres dans les poches » (rêves, souvenirs, souffrances), comme le Petit Poucet ou Virginia Woolf, tantôt pour pouvoir en revenir tantôt pour aller encore plus loin.L'unité et la force de ce recueil tiennent à ce que l'ombre et la lumière s'y retrouvent perpétuellement mêlées, de sorte qu'on passe du dedans au dehors jusqu'à atteindre une forme d'« architecture introvertie ». Mené avec une grande pudeur, ce livre offre en quelque sorte deux voies d'accès au réel : l'une plus classique, qui raconte une histoire ; l'autre plus géométrique et sensible, qui montre le temps piégé dans l'espace, lequel inévitablement finit par user ou avaler les personnages. Lieux de passage entre l'ici et l'ailleurs, ces nouvelles sont comme autant « de pépites de vie et indices de mort compactés en un bloc ».
Parvenu à un âge certain, lorsqu'on a bien aimé cette terre, il est difficile de tracer une ligne nette entre les vivants et les morts, de même qu'entre les êtres, les plantes, les arbres et les bêtes avec lesquels on continue de s'entretenir pour les retenir ou pour qu'ils nous retiennent encore un peu.Pendant les quelques jours que raconte ce roman de MariePascale Huglo, et qui seront peut-être les derniers de Mrs Greens, on ne peut s'empêcher de penser à La promenade au phare de Virginia Woolf, d'entendre ce même murmure de la mer et cette même voix de femme accomplie qui sont comme la respiration du monde, l'art de mourir et de naître sans cesse, en se tenant devant la beauté des choses vivantes comme sur cette crête au milieu de notre souffle, là où le souffle commence précisément quand on croit qu'il va manquer.
Comment aborder le récit contemporain ? La variété de ses structures formelles et ses jeux d'intertextualité sont désormais bien connus, mais la sensibilité perceptive inhérente aux façons de raconter demeure peu étudiée. Or, chaque récit déploie, de manière diffuse, un univers discursif et perceptif pétri d'imaginaires et de mémoires collectives qui mérite considération. Le sens s'y noue au sensible qui le fonde. D'où la nécessaire approche esthétique revendiquée par cet essai. Dans l'univers contemporain, les sens sont certes sollicités par la variété du monde, mais aussi par les cultures livresques et audio-visuelles, entre genres anciens et nouveaux médias : quelles conséquences ces nouveaux modes de perception ont-ils sur la façon de raconter ? Comment, pour nous qui la lisons, la littérature s'en trouve-t-elle transformée ? Les études critiques ici rassemblées démêlent ainsi l'intrication du sens, de la perception sensible et de la mémoire culturelle chez des écrivains aussi divers que Michel Leiris, Louis-René des Forêts, Witold Gombrowicz, Emmanuel Carrère, Jean-Philippe Toussaint, Lydie Salvayre, Antoine Volodine ou Nathalie Sarraute. Elles ouvrent la voie à une approche renouvelée de la narrativité contemporaine.