Julien Lefort-Favreau
Julien Lefort-Favreau
Que signifie être «indépendant», dans le monde du livre? De qui l'éditeur et le libraire sont-ils indépendants et, surtout, à quelles fins? Quelle «édition indépendante» peut constituer un modèle économique viable? Et que nous apprennent les remous qui l'agitent sur les formes contemporaines de contrôle de la parole et l'amenuisement sournois de l'espace démocratique? Dans le sillage d'analyses comme celle d'André Schiffrin et à partir d'exemples tirés du Québec et de la France, ces réflexions décrivent un monde du livre toujours plus menacé par les conglomérats médiatiques et les géants du web, mais où, paradoxalement, s'épanouit une édition indépendante foisonnante. Dans ce contexte, il devient urgent de clarifier cette notion pour qu'éditeurs et libraires puissent, ensemble, continuer de diffuser des formes et des idées radicales : l'indépendance doit être le fruit d'une réflexion commune et d'une quête collective, car à quoi bon être indépendant tout seul?
Ce dossier s'intéresse aux puissances du romanesque chez Maylis de Kerangal. Si ses récits racontent des aventures hors du commun, ils n'idéalisent pas le réel pour autant et nous plongent au coeur du monde contemporain - pas toujours là où on l'attend. Au plus près des gestes, des matérialités, des savoirs, des paysages, des corps et des perceptions, les récits de Maylis de Kerangal sont porteurs d'un élan romanesque indissociable d'une écriture puissamment visuelle dont la frappe émotive et la découpe intrigante sont susceptibles de donner une profondeur (imaginaire, temporelle) au moindre des agissements comme à la plus ambitieuse des entreprises. Nous nous attachons aux romans, aux récits et aux reportages littéraires de l'auteure afin de bien prendre la mesure des modalités du romanesque de son oeuvre. Un texte inédit de l'écrivaine et une importante bibliographie complètent ce dossier.
Depuis un demi-siècle, on prétend que les semaines insurrectionnelles de mai et juin 1968 n'ont eu aucune incidence sur la littérature, si ce n'est de quelques oeuvres mineures aussitôt reléguées à l'oubli. D'où le paradoxe d'une explosion révolutionnaire sans égale dans le XXe siècle français, qui a suscité et suscite encore un foisonnement d'interprétations, de commentaires, de témoignages, mais dont le souffle contestataire aurait à peine été ressenti dans le monde littéraire. Pourtant, à condition de porter l'enquête au-delà de la thématique des oeuvres et de l'ouvrir aux apports des sociologues et des historiens, qui ont profondément renouvelé depuis dix ans notre compréhension de la crise de mai et juin, force est de constater que des écrivains, des critiques et des théoriciens ont bel et bien oeuvré à transposer en littérature le renouvellement des pratiques et des discours de la contestation. À l'occasion du cinquantième anniversaire des « événements », ce dossier démontre que le cycle de mobilisation qui culmine dans la crise de Mai, en remettant en cause la division du travail entre écrivain et lecteur, en critiquant les institutions qui assurent la production et la médiation des textes, en traquant les effets idéologiques engendrés par le culte des oeuvres et des écrivains, a bouleversé l'idée même de littérature et les modalités de son action dans l'espace public. À ce titre, les « années 68 » marquent sans doute une inflexion majeure dans l'histoire des politiques de l'écriture.
Considéré dans ce texte: Limonov, par Emmanuel Carrère. Un autoportrait en creux. Les romans d'aventure sur des histoires vraies. L'héroïsation des crapules. Le syndrome de Stockholm, en l'occurrence de l'écrivain amoureux de son sujet. La difficulté de vivre une vie à la fois palpitante et satisfaisante.