Jacques Bouveresse
Jacques Bouveresse
Ce livre remet en question certaines de nos croyances contemporaines les plus fondamentales, en particulier celle fondée sur le progrès, et rappelle, d'une part, que l'espèce humaine est soumise à la même loi de précarité et de caducité que les autres espèces et, d'autre part, que rien ne garantit que la forme industrielle de production soit biologiquement adaptée à l'être humain. Ces deux idées pourraient donner l'impression de relever du simple bon sens ; elles n'ont rien de particulièrement choquant ou subversif. Mais elles n'en ont pas moins suscité des réactions négatives surprenantes de la part de tous ceux, scientifiques, économistes, politiciens, intellectuels, qui partagent une conviction commune, que l'on peut appeler « la croyance dans la croissance économique illimitée ». Quand il s'interroge sur le type de lecteurs qui seraient, au contraire, susceptibles d'apprécier les idées qu'il a développées, l'auteur suggère prudemment deux groupes, qu'il appelle les « conservateurs de la valeur » et les « intellectuels de gauche » - dont il constate, qu'il semble pour tout dire déjà moribond. La question qui se pose est de savoir qui sont aujourd'hui les intellectuels de gauche. Doit-on encore appeler ainsi des gens qui, s'ils sont plus sensibles que d'autres aux coûts sociaux et humains du progrès, et en particulier aux inégalités qu'il engendre, n'en continuent pas moins le plus souvent à croire à la possibilité et à la nécessité du progrès par la croissance économique illimitée, se contentant pour l'essentiel d'exiger que les fruits de la croissance soient répartis un peu plus équitablement ?
« Si le progrès ne réside plus guère que dans les moyens, qui ont tendance à augmenter sans cesse, il n'est pas surprenant qu'on le rencontre à chaque pas, avec le sentiment de rencontrer en réalité à chaque fois autre chose que lui. L'impression qui résulte de ce qui se passe est que le progrès est partout, et que pourtant sa physionomie ne peut plus être reconnue nulle part. » Dans Le Mythe du progrès, von Wright remet en question certaines de nos croyances contemporaines les plus fondamentales, en particulier la croyance au progrès, et rappelle, d'une part, que l'espèce humaine est soumise à la même loi de précarité et de caducité que les autres espèces et, d'autre part, que rien ne garantit que la forme industrielle de production soit biologiquement adaptée à l'être humain. Ces deux idées pourraient donner l'impression de relever du simple bon sens ; elles n'ont rien de particulièrement choquant ou subversif. Mais elles n'en ont pas moins suscité des réactions négatives surprenantes de la part de tous ceux, scientifiques, économistes, politiciens, intellectuels, qui partagent une conviction commune, que l'on peut appeler « la croyance dans la croissance économique illimitée ». Ce qui confirme l'idée de Kraus que, même si on ne sait pas ce qu'est le progrès, tout le monde est plus que jamais tenu de croire qu'une chose au moins est sûre : nous progressons, nous pouvons le faire de façon illimitée, et l'obligation de continuer à le faire est une sorte d'impératif catégorique pour les sociétés contemporaines. Quand il s'interroge sur le type de lecteurs qui seraient, au contraire, susceptibles d'apprécier les idées qu'il a développées, von Wright suggère prudemment deux groupes, qu'il appelle celui des « conservateurs de la valeur » et celui des « intellectuels de gauche » - dont il constate, d'une façon que je ne contredirai pas, qu'il semble pour tout dire déjà moribond. La question qui se pose est de savoir qui sont aujourd'hui les intellectuels de gauche. Doit-on encore appeler ainsi des gens qui, s'ils sont plus sensibles que d'autres aux coûts sociaux et humains du progrès, et en particulier aux inégalités qu'il engendre, n'en continuent pas moins le plus souvent à croire à la possibilité et à la nécessité du progrès par la croissance économique illimitée, se contentant pour l'essentiel d'exiger que les fruits de la croissance soient répartis un peu plus équitablement ?
Et si la vérité exigeait plus que la sincérité ? Jacques Bouveresse interroge ici le rapport entre croyance, autorité et morale, à partir du débat historique entre Clifford et James.
Ce manuel d'histoire des institutions présente au moins deux particularités : Il prétend d'abord effacer la frontière classique entre les matières relevant du droit public (organisation de l'État et de l'administration) et celles qui tiennent au droit privé (famille, travail, propriété). Séparation dont la critique est passée en lieu commun, mais qui, dans les ouvrages rédigés à l'usage des étudiants en droit, est encore et toujours strictement. La formule du mémento a été délibérément écartée. Pas question pour nous d'accabler la mémoire du lecteur, de l'égarer dans la broussaille des détails, de multiplier les énumérations sans substance et sans interprétation. Les faits, les événements, les institutions, les dates viennent simplement à l'appui d'une démonstration : celle qui consiste à mettre en évidence la poussée au cours de ces deux siècles (1750-1945), d'une démocratie à la fois raisonnable et exigeante, opposée à l'hydre constamment renaissante, de l'oligarchie : lutte éternelle qui est de l'essence même de la politique. Jacques Bouveresse est professeur d'histoire du droit à la faculté de droit de l'université de Rouen. Outre de très nombreux articles, il est notamment l'auteur de deux ouvrages publiés aux Presses universitaires de France dans la collection « Droit fondamental » : Droit du développement et de la coopération (1990) et Introduction historique au droit du travail (1996). Il a aussi écrit un grand ouvrage sur l'Algérie coloniale, publié par les PURH : Un parlement colonial ? Les Délégations financières algériennes 1898-1945, I, L'Institution et les hommes (2008) ; II, Le déséquilibre des réalisations (2010).
Que reste-t-il de la signification quand la philosophie du langage est mise à l'épreuve du scepticisme ? Études de philosophie du langage de Jacques Bouveresse interroge les fondements mêmes de notre rapport au sens.
Étant donnée l'hostilité ouverte, constante, déterminée, et même violente que Nietzsche a manifestée contre la démocratie, le socialisme, le progrès social, l'égalité - y compris, soit dit en passant, l'égalité entre les hommes et les femmes -, il n'aurait jamais dû, semble-t-il, y avoir un Nietzsche de gauche. Et pourtant il y en a bel et bien eu un, et c'est même celui-là qui a occupé dans la période récente le devant de la scène et est devenu plus ou moins le Nietzsche officiel. Il n'en demeure pas moins qu'entre ceux qui ont cherché à faire de lui un penseur nazi et ceux qui ont considéré comme allant au contraire à peu près de soi qu'il était un penseur de gauche, on se demande réellement à qui il faut décerner la palme dans l'art de ne pas lire un auteur. Depuis des décennies, Nietzsche est en France l'objet d'une double méprise : l'invention absurde mais tenace d'un Nietzsche de gauche (Deleuze) et son enrôlement dans une vaste entreprise de reformatage du concept de vérité (Foucault) que toute sa philosophie contredit. Lecteur assidu, resté longtemps discret, Jacques Bouveresse n'a jamais cru à ces fables. Poursuivant la réflexion engagée dans Nietzsche contre Foucault (Agone, 2016), et au terme d'une longue plongée dans les Fragments posthumes, dont il a tiré un trésor de citations, retraduites puis agencées avec soin, il offre ici un double portrait du philosophe : Nietzsche en chercheur de vérité, moraliste ironiste, lucide et passionné ; Nietzsche en penseur politique, défenseur d'un radicalisme aristocratique selon lequel la masse du peuple doit obéir, travailler et être asservie pour que l'élite puisse être libre, commander et créer. Né dans le Doubs en 1940, Jacques Bouveresse est un philosophe rationaliste dont les principales influences sont Ludwig Wittgenstein, le cercle de Vienne et la philosophie analytique. Élu au Collège de France en 1995, il en est professeur honoraire depuis 2010. Ses domaines d'étude sont la philosophie de la connaissance, des sciences, des mathématiques, de la logique et du langage ; il s'intéresse également à des auteurs comme Robert Musil et Karl Kraus.
Musil dit de la littérature qu'elle utilise des connaissances, mais n'en produit pas de spécifiques. Il admet en revanche que certaines philosophies réussissent à nous procurer une connaissance ; mais d'autres agissent sur l'esprit d'une façon bien différente, qui ressemble davantage à celle dont le font certaines oeuvres littéraires. Pourquoi Jacques Bouveresse s'est-il autant intéressé à Robert Musil (1880-1942), un écrivain bien éloigné de la philosophie traditionnelle ? Ils partageaient sans nul doute une grande indépendance, un attrait pour la philosophie des chemins de traverse, une profonde méfiance à l'égard des modes et une préoccupation pour les notions de vérité ou de croyance. Dans ce texte inédit, le philosophe mort en 2021 profite de son dialogue avec Musil pour opérer un retour critique sur sa propre discipline et s'interroger autant sur son sens que sur sa légitimité. Né en 1940, mort en 2021, Jacques Bouveresse est un philosophe rationaliste dont les principales influences sont Ludwig Wittgenstein, le cercle de Vienne et la philosophie analytique. Élu puis professeur honoraire au Collège de France, il s'est intéressé à la philosophie de la connaissance, des sciences, des mathématiques, de la logique et du langage. Florence Vatan est professeure à l'Université du Wisconsin à Madison ; elle est l'autrice d'une thèse et de deux livres sur Musil.
La description que donne Kraus du rapport très spécial que l'innocent persécuteur entretient avec le mensonge correspond si exactement au chef de la démocratie la plus puissante du monde qu'elle pourrait presque sembler faite par anticipation pour lui. Lui aussi a compris mieux que personne que la meilleure façon de mentir est d'accuser les autres d'être ceux qui le font, et de le faire en particulier quand ils disent la vérité à son sujet. C'est donc le menteur - que le fait de ne tenir, pour sa part, aucun compte de la vérité ne gêne pas le moins du monde, mais qui sait qu'il peut être important pour ses adversaires de ne pas risquer d'en être soupçonné - qui accuse les autres d'inventer et de diffuser des fake news.« On n'arrive pas à croire à quel point on doit tromper un peuple pour le gouverner », écrivait Adolf Hitler dans une des premières versions - amendée par la suite - de Mein Kampf. Alors qu'aujourd'hui le contexte international offre régulièrement la tentation d'établir des parallèles avec les années 1930, le philosophe Jacques Bouveresse revient aux écrits du fervent opposant autrichien au nazisme Karl Kraus pour le confronter à la période actuelle. Une propagande fondée sur l'émotion et la destruction de l'intellect, consistant à augmenter la tolérance du peuple au mensonge et à la brutalité, à accuser ses adversaires des atrocités qu'on commet soi-même et à faire croire ses électeurs à une revanche sociale qui n'est en réalité rien d'autre qu'une destruction de la démocratie : voilà qui n'est pas sans résonances avec le comportement de certains dirigeants actuels, que ce livre éclaire différemment. Né dans le Doubs en 1940, Jacques Bouveresse est un philosophe rationaliste dont les principales influences sont Ludwig Wittgenstein, le cercle de Vienne et la philosophie analytique. Élu au Collège de France en 1995, il en est professeur honoraire depuis 2010. Ses domaines d'étude sont la philosophie de la connaissance, des sciences, des mathématiques, de la logique et du langage ; il s'intéresse également à des auteurs comme Robert Musil et Karl Kraus.
Dernier livre d’une série d’études sur Wittgenstein, Les Vagues du langage représente l’achèvement d’une longue période de recherche. Jacques Bouveresse s’y penche sur une question qui l’a obsédé pendant plusieurs décennies : le « paradoxe de Wittgenstein » (Paul Kripke). Comment un signe, parlé ou écrit, matériel ou mental, peut-il avoir un sens ? Comment se déterminent les conditions de son usage correct ? La signification d’un signe pourrait être fixée par quelque chose qui lui correspond dans l’esprit du locuteur, mais cet élément mental, objecte Wittgenstein, ne pourrait remplir ce genre de fonction qu’à la condition d’avoir lui-même des conditions d’usage correct et d’être utilisé correctement. Il en résulte une indétermination qui affecte la relation de la règle à son application et par conséquent le sens, ce qui engage la possibilité même d’une pensée philosophique du monde. Bien qu’il semble théorique et abstrait, ce questionnement porte aussi sur les conditions de possibilité ordinaires d’une compréhension effective, commune et partagée, toujours menacée par le malentendu, l’erreur d’interprétation, l’inégale maîtrise du langage. Dans une discussion serrée avec les meilleurs spécialistes mais aussi, de manière moins attendue peut-être, avec Jacques Derrida, Jacques Bouveresse récuse l’idée que Wittgenstein défende une position sceptique comme le suggère Kripke. C’est l’occasion d’un grand livre sur la question de la signification et de la compréhension, qui est aussi une leçon sur la conception et le rôle de la philosophie.
Dans la philosophie européenne du XXe siècle, le positivisme logique du cercle de Vienne (1924-1936) est le courant qui a porté le plus loin l'héritage des Lumières. Éradiqué par le nazisme, il est honni depuis plus d'un demi-siècle par les courants irrationalistes et antiscientifiques dominants. « Dans la haine du positivisme, qui n'est souvent pas très différente de celle du mode de pensée scientifique lui-même, on peut aisément percevoir la peur de la vérité et de ses conséquences », écrit Jacques Bouveresse. Bien qu'il n'ait jamais compté lui-même parmi les positivistes, il enseigne leurs idées et les défend pour la clarté, la rigueur et l'honnêteté de leur style de pensée ; pour leur proximité avec les bouleversements de la science contemporaine, et leur insertion dans le mouvement d'émancipation sociale et politique. Les cinq essais réunis dans le présent volume ont été écrits entre 1971 et 2011. On y trouvera à la fois une présentation claire des concepts centraux des positivistes logiques, un éclairage neuf (nourri de la recherche historique la plus récente) sur le contexte culturel et politique de la formation de leurs idées (notamment celles de Rudolf Carnap), et une évaluation philosophique de quelques-unes de leurs thèses fondamentales.
Wittgenstein n'a jamais dissimulé son antipathie pour la civilisation contemporaine. Mais, à la différence de beaucoup d'autres, il n'a jamais essayé d'en tirer une philosophie. Il est difficile de trouver un philosophe qui l'ait été davantage que lui dans ses relations avec une époque que, de son propre aveu, il n'aimait pas et dans laquelle, en tout cas, il ne se sentait pas chez lui. L'attitude de Wittgenstein à l'égard du monde contemporain a consisté à éviter la perte de temps et d'énergie que représente le pathos de la protestation, de la dénonciation et de la déploration, dans lequel donnent si volontiers les intellectuels d'aujourd'hui, et à s'accommoder avec le maximum de sobriété et d'efficacité des conditions qui lui étaient imposées pour la tâche qu'il estimait avoir à remplir. Professeur honoraire au Collège de France, Jacques Bouveresse a publié de nombreux ouvrages de philosophie du langage et de la connaissance mais aussi sur des écrivains comme Robert Musil et Karl Kraus. Il est aussi l'un des principaux commentateurs français de Ludwig Wittgenstein.
En écrivant ce livre, j'ai essayé de réaliser simultanément deux ambitions : celle de comprendre les raisons qui ont pu faire de Gottfried Keller un des écrivains que Wittgenstein admirait le plus, et celle de préciser ce que j'ai écrit sur les relations que ce philosophe a entretenues avec la religion. Ces deux objectifs convergent car peu de ques- tions sont aussi présentes et aussi centrales dans l'oeuvre du romancier que celle de la re- ligion. De plus, l'espèce de « révélation » que Wittgenstein a eue lorsqu'il est entré en contact avec le texte de la version tolstoïenne de l'Évangile semble avoir marqué de fa- çon profonde sa relation avec le christianisme. Même le Tractatus comporte des formules qui ont parfois une ressemblance assez frappante avec ce que Wittgenstein avait pu lire dans l' Abrégé de l'Évangile. Pour ce philosophe, « le penseur religieux honnête est comme un danseur de corde. Il marche, en apparence, presque uniquement sur l'air. Son sol est le plus étroit qui se puisse concevoir. Et pourtant on peut réellement marcher sur lui ». Après Peut-on ne pas croire ? et Que faut-il faire de la religion ?, ce livre est le dernier volet d'une trilogie sur la philosophie de la religion. Pour Bouveresse, ce qui est en jeu, ce n'est pas le jugement à porter sur les dogmes, les croyances, etc., mais le regard à porter sur la foi elle- même comme attitude face à la vie. Les idées de Wittgenstein sont éclairées par leur mise en relation avec les récits et les réflexions de Keller - le plus grand romancier de langue alle- mande de la seconde moitié du XIXe siècle -, et par la confrontation avec Tolstoï, Nietzsche, Ibsen, et quelques autres. Ce livre n'est issu ni de cours, ni de conférences, et c'est certaine- ment l'un de ses plus personnels. Professeur au Collège de France, Jacques Bouveresse a publié de nombreux ouvrages de philosophie du langage et de la connaissance mais aussi sur des écrivains comme Robert Musil et Karl Kraus. Il est aussi l'un des principaux commentateurs français de Ludwig Wittgenstein.
Ces essais brossent un tableau historique et critique de la philosophie française contemporaine. Ils montrent comment, à travers la fluctuation des modes, une conception héroïque et sacralisante de la philosophie particulièrement mystificatrice continue de régner sur notre vie intellectuelle, de l'académie aux avant-gardes. Professeur au Collège de France, Jacques Bouveresse a publié de nombreux ouvrages de philosophie du langage et de la connaissance mais aussi sur des écrivains comme Robert Musil et Karl Kraus. Il est aussi l'un des principaux commentateurs français de Ludwig Wittgenstein.
Pour dire les choses de façon simplifiée et peut-être même un peu simpliste, je me suis trouvé dans les années 1960 confronté à une situation dans laquelle la question de l'importance de l'histoire de la philosophie et celle de la nature de la relation qu'elle entretient avec la discipline dont elle est l'histoire occupaient une place qui était tout sauf négligeable. Au premier rang des griefs formulés en France contre la philosophie analytique, par des gens qui ignoraient la plupart du temps à peu près tout d'elle, il y avait, en effet, sa façon réelle ou supposée d'ignorer ouvertement l'histoire de la philosophie et d'appliquer aux problèmes philosophiques un traitement qui avait contre lui le fait de les percevoir comme s'ils pouvaient être rencontrés et abordés de façon directe et presque complètement indépendante de la tradition qui leur a donné naissance et de l'histoire de celle-ci. Mais, d'un autre côté, l'impression que pouvait donner et que me donnait effectivement la philosophie française, dont l'histoire de la philosophie était incontestablement un des points forts et peut-être même le point fort, était la tendance à accorder à celle-ci une importance telle que la philosophie elle-même semblait se confondre plus ou moins, en fin de compte, avec son histoire. On peut remarquer, du reste, que les historiens de la philosophie ont généralement une tendance très affirmée à se considérer comme les défenseurs de la philosophie véritable, qui sont chargés de protéger celle-ci contre toutes les formes de subversion susceptibles de menacer, directement ou indirectement, son identité et son intégrité.
Et si la réalité n’était qu’une question de structure et de relations ? Dans Une épistémologie réaliste est-elle possible ?, Jacques Bouveresse explore la pensée de Poincaré pour interroger ce que nous appelons la réalité objective.
Le langage nous importe en philosophie parce que la réalité nous importe. Si, comme il est dit dans les Recherches philosophiques, on doit se garder en philosophie contre la tentation constante de prédiquer de la chose ce qui réside dans le mode de représentation, c'est bien parce que ce qui nous intéresse est la réalité elle-même, et non ce que le langage nous oblige apparemment à supposer ou à croire à son sujet. J'entends ici par « réalisme » la conviction qu'entre la pensée ou le langage, d'une part, et la réalité, d'autre part, il n'y a pas de distance plus fondamentale et plus préoccupante que celle qui consiste dans la possibilité qu'ont les pensées et les propositions d'être fausses. Ce que dit sur ce point Wittgenstein est tout à fait opposé à l'idée bergsonienne que la pensée elle-même a déjà introduit par essence une distance entre la réalité et nous, et que seule l'intuition directe serait capable de nous livrer des faits.
La recherche de la vérité, objet de la science désintéressée, face à l'opinion publique ? Les experts contre les profanes et, coincés au milieu, les "décideurs"? Appliquée aux grandes questions reliant l'éthique, voire la simple survie des populations, et l'avancée technologique, la convergence entre les deux catégories d'individus ne va pas de soi ! Témoins les controverses sur le changement climatique, la vache folle, le principe de précaution contre la grippe aviaire, les nanotechnologies, les OGM, les antennes-relais, etc. Autant de pommes de discorde qui mettent en question tant la légitimité des experts que celle du citoyen et posent le problème crucial de l'information publique, puis de l'action politique.
C'est Leibniz lui-même qui a parlé de « labyrinthes à erreurs » à propos de deux problèmes philosophiques centraux : celui du continu et celui de la liberté. Du premier, on peut dire en suivant Vuillemin que, depuis la formulation des paradoxes de Zénon, il a dominé l'histoire de la philosophie théorique ; du second, qu'à travers une autre aporie, celle de Diodore, il a dominé l'histoire de la philosophie pratique. L'objet de ce cours des années 2009 et 2010 se situe d'une certaine façon directement dans la suite de celui du cours des deux années précédentes, consacré à une tentative de réponse à la question « Qu'est-ce qu'un système philosophique ? ». Le but est d'examiner dans le détail le genre de réponse que le système de Leibniz essaie d'apporter à l'aporie de Diodore et, plus précisément, la façon dont il s'efforce de défendre et de protéger la liberté contre la menace du nécessitarisme, en particulier du nécessitarisme spinoziste.
« Il est amusant, observe Edgar Poe, de voir la facilité avec laquelle tout système philosophique peut être réfuté. Mais aussi n'est-il pas désespérant de constater l'impossibilité d'imaginer qu'aucun système particulier soit vrai ? » Poe ne fait évidemment qu'exprimer sur ce point une opinion très répandue. Mais il se pourrait que l'on surestime, de façon générale, considérablement la facilité avec laquelle un système philosophique peut être réfuté et même que les systèmes philosophiques soient en réalité bel et bien irréfutables, y compris lorsqu'on invoque pour essayer de réfuter certains d'entre eux les progrès de la connaissance scientifique. Ce qui signifierait que, si on ne peut malheureusement affirmer d'aucun d'entre eux qu'il est vrai, on ne peut pas davantage réussir et on n'a jamais réussi à établir de façon réellement convaincante qu'il est faux. Jacques Bouveresse a consacré deux années de son enseignement (2007 et 2008) au Collège de France à la question : Qu'est-ce qu'un système philosophique ? Le point de départ de sa réflexion a été « le travail monumental et décisif, mais malheureusement beaucoup trop peu connu et utilisé » de Jules Vuillemin, son prédécesseur. Il y confronte ses idées à celles de philosophes français du xixe siècle comme Jouffroy et Renouvier, et à celles d'auteurs contemporains comme Gueroult, Quine, Dummett et Peacocke. Il y affronte notamment trois questions : (1) Qu'est-ce qu'un système philosophique ? (2) La philosophie possède-t-elle par essence une forme systématique ? Et, si oui, pourquoi ? (3) Pourquoi les systèmes philosophiques ne sont-ils jamais parvenus et ne parviendront-ils probablement jamais à se départager ?
« Une des convictions fondamentales de Russell est celle de l'existence d'un lien intrinsèque entre la méthode scientifique et le mode de pensée démocratique. Cela est dû notamment à des choses comme l'intronisation par la science du principe de la libre recherche comme principe suprême en matière d'acquisition de la connaissance, l'incitation à adopter une attitude objective et impartiale à l'égard de la réalité, et la renonciation à l'idée de vérité absolue, qui constitue toujours, d'une manière ou d'une autre, le principe du dogmatisme dans la théorie et de la tyrannie en politique. Pour le rationaliste convaincu qu'est Russell, le danger, qui risque de se révéler rapidement mortel, commence lorsqu'on laisse se généraliser, au sein d'une communauté qui est encore en principe démocratique, le sentiment et bientôt la certitude que les désaccords et les conflits les plus importants peuvent et doivent être traités d'une façon qui, pour être sérieuse et efficace, doit commencer par exclure aussi complètement que possible de la confrontation l'intervention de la raison et de l'argumentation rationnelle. » Dans ce recueil sont réunies des conférences récentes de Jacques Bouveresse qui portent toutes, d'une manière ou d'une autre, sur les relations entre raison, vérité et démocratie. Elles ne s'adressent pas seulement aux spécialistes des questions abordées mais à un large public. Ce volume est un livre ouvert : de nouvelles conférences y seront incluses à mesure qu'elles seront prononcées, ainsi que d'autres un peu plus anciennes à mesure qu'elles pourront y être éditées.