Elisabeth Chevalier
Elisabeth Chevalier
Notion labile, inséparable de l'avènement de l'individu moderne et de son for intérieur, l'intime ne se confond pas pour autant avec la catégorie du privé par opposition au public. En régime littéraire, il s'inscrit certainement dans ce que Philippe Lejeune appelle « l'espace autobiographique », mais il peut prendre des formes aussi diverses que les journaux, carnets, notes ou correspondances. Dans tous les cas, il a pour vocation de dire vrai sur soi-même. Avec le déploiement de l'intime, on assiste à l'émergence de ce que Michel Foucault reconnaissait dans son séminaire sur L'herméneutique du sujet (1982) sous l'espèce d'une « fonction éthopoiétique », l'écriture devenant l'« opérateur de la transformation de la vérité en êthos ». Plus encore qu'à une fonction, l'écriture de soi renvoie à une poétique définie globalement comme éthique du discours, articulant étroitement le sujet de l'énonciation et le sujet de la conduite (conduite de soi devant les autres). Si la parole « vaut engagement » ou « vaut lien », c'est que cette valeur découle de sa qualité artistique même. En croisant des oeuvres de la tradition française et québécoise, de Benjamin Constant à Jeanne Lapointe et Marie Uguay, c'est cette question que les articles réunis dans ce dossier tâchent d'explorer.
La mort constitue l'un des moteurs fondamentaux de production d'images, et ce, dès l'aube de l'histoire humaine (Debray, 1992; Belting, 2004; Pigeaud, 2017). Les images mortuaires ont souvent été appréhendées comme comblant par leur présence une absence, celle de la morte ou du mort. Comme le rappelle Hans Belting : « la contradiction entre absence et présence que nous continuons aujourd'hui encore d'observer au contact des images, plonge ses racines dans l'expression de la mort d'autrui. L'image s'offre à notre regard à la façon dont les morts se présentent à nous : dans l'absence » (2004, p. 184). Cette présence des mortes et des morts auprès des vivantes et vivants par l'intermédiaire de l'image participe aux cultes des défunts en leur conférant un statut et une place au sein du groupe social. C'est dans cette perspective que Régis Debray écrit : « si l'image archaïque jaillit des tombeaux, c'est en refus du néant et pour prolonger la vie » (1992, p. 24). Au cours de l'histoire, et notamment lors de l'apparition de nouvelles techniques, d'industries médiatiques et créatives, cette relation si particulière entre mort et image n'a cessé de s'enrichir.