Cécile ROUDEAU
Cécile ROUDEAU
C'est le paradoxe du monument moderne que ce livre se propose d'explorer. À mesure que l'enjeu de l'inscription mémorielle devient idéologiquement plus suspect, le monument se métamorphose, et l'art anglais et américain vient interroger sans relâche, par-delà le rapport à l'Histoire, les enjeux sociaux et environnementaux de la commémoration. Le marbre grec est-il blanc, le toponyme indien laisse-t-il une trace ? Construire ou décrire un monument, est-ce conforter son identité ou subtiliser la mémoire de l'autre ? Peu à peu, l'art et la littérature revisitent, brisent et transfigurent le monumental. Comment définir le monument contemporain, autrement qu'à travers ses échelles variables, du jardin de Finley au labyrinthe d'acier de Richard Serra, installations éphémères et solides à la fois ? D'où cette force proprement poétique du monument, que cette « promenade » permet d'approcher et réévaluer.
Nous avons osé être libres, osons l'être par nous-mêmes et pour nous-mêmes ; imitons l'enfant qui grandit : son propre poids brise la lisière qui lui devient inutile et l'entrave dans sa marche. Quel peuple a combattu pour nous ! quel peuple voudrait recueillir les fruits de nos travaux ? Et quelle déshonorante absurdité que de vaincre pour être esclaves. Jean-Jacques Dessalines, « Indépendance, ou la mort... » (1804) Poèmes, pamphlets, lettres ouvertes, allocutions, récits de vie... dès la fin du xviiie siècle, aux États-Unis et en Haïti - les deux premières nations indépendantes de l'ère des révolutions -, nombre d'auteurs et autrices afro-descendantes ont, dans une grande variété de textes, dénoncé et théorisé l'esclavage, le colonialisme ou encore le racisme. Revendiquant notamment un universalisme qui tienne compte des discriminations raciales, ils ont fait circuler, bien avant W. E. B. Du Bois, l'exigence d'une égalité et d'une indépendance réelles. Qu'ils et elles s'appellent Sarah Parker Remond, Sojourner Truth, Frederick Douglass ou Toussaint Louverture, leurs noms, leur vie et leur pensée, injustement oubliés et effacés, sont de nouveau accessibles grâce à cette anthologie. Marlene L. Daut est professeure à l'université de Yale (études culturelles caribéennes et américaines, Haïti) ; Marie-Jeanne Rossignol est professeure à l'université de Paris (esclavage et abolition aux États-Unis de la Révolution américaine à 1830) ; Cécile Roudeau est professeure à l'université de Paris (littérature étatsunienne au XIXe siècle) ; Michaël Roy est maître de conférences à l'université Paris Nanterre (esclavage et abolition aux États-Unis de 1830 à 1865).