Arnaud Fossier
Arnaud Fossier
Des hérétiques les plus célèbres du Moyen Âge, il ne reste rien, sauf les châteaux qu'on leur attribue à tort. Nous ne les connaissons qu'au travers de ce qu'en ont dit leurs détracteurs et leurs persécuteurs. Si ces écrits ne nous donnent aucun accès direct à la parole des cathares, ils révèlent en revanche une construction savante de l'ennemi, mise au service de la propagande pontificale et d'une croisade intérieure perpétuellement renouvelée. Car les cathares ont bel et bien été combattus avec âpreté par l'Église, parfois en collaboration avec les appareils d'État monarchiques, qui en firent un banc d'essai de leur souveraineté. Huit siècles aujourd'hui nous séparent de ces dissidents à qui l'on a longtemps prêté une religion ancienne venue d'Orient, mais qui, en réalité, supportaient de plus en plus mal le joug d'une Église toute-puissante et corrompue. Huit siècles de mythes, de falsifications, de récupérations que ce livre déjoue pour mieux rendre justice à ces milliers d'hommes et de femmes qui, du côté de Milan, Lyon, Toulouse ou Cologne, se trouvèrent pris dans les mailles du filet de l'Église et de l'État.
Vers la fin du Moyen Âge, dans une Italie mouchetée de pouvoirs urbains gouvernant l'ensemble de la vie sociale, l'Église continue de jouer un rôle majeur dans l'encadrement spirituel des fidèles, mais aussi de juger les affaires relatives au clergé et au mariage des laïcs. De cette intense activité judiciaire, un témoignage exceptionnel a été conservé. Datant de la fin du XIIIe siècle, il contient l'enregistrement notarié de quatre-vingt-dix procès présidés par l'évêque de Pistoia ou son représentant. Cette archive permet de mieux comprendre le fonctionnement d'un tribunal ecclésiastique à la fin du Moyen Âge et d'interroger la place qu'occupe le droit dans le gouvernement de l'Église. Elle montre en outre que, dans un monde en mutation où le féodalisme s'efface et où s'invente une part de la modernité politique, l'Église reste ancrée dans le tissu social des villes au prix de fréquents conflits. En s'appuyant sur la « renommée » des individus (fama) pour en faire un mode de connaissance privilégié des faits qu'elle juge, l'Église se donne les moyens de sonder les communautés d'habitants, d'en maîtriser les remous et, au fond, de déterminer qui appartient au corps social et qui doit en être exclu. Enfin, au miroir de ces procès, ce sont aussi les stratégies judiciaires des individus ou des groupes sociaux qui se révèlent, qu'il s'agisse du village accusant son prêtre de fornication, des habitants de la cité confrontés aux usuriers publics, ou de la famille d'une épouse désireuse de divorcer d'un mari violent.
Ce livre est le résultat d'une enquête menée sur les archives les plus anciennes d'une institution originale et mal connue : la Pénitencerie apostolique. Né au tout début du XIIIe siècle dans le giron d'une papauté exerçant son pouvoir sur tout l'Occident latin, ce nouvel office fut d'abord chargé d'entendre en confession les pèlerins qui se rendaient à Rome pour demander l'absolution de leurs péchés. Puis il se vit mandaté pour répondre aux suppliques qui, chaque jour, étaient adressées au souverain pontife. L'enquête s'appuie donc sur les « formulaires » voués à recueillir, réordonner et abréger les milliers de lettres que la Pénitencerie expédiait en réponse aux suppliants. Véritables répertoires d'exemples, dans lesquels la forme et la norme étaient indissociables, ces manuels reflètent tous les cas de figure auxquels pouvait être confrontée la Pénitencerie : homicides, naissances illégitimes, mariages incestueux, faux et usage de faux, moines ayant fui leurs couvents, etc. À tous ces suppliants, le tribunal du pape avait la charge d'octroyer des dispenses, des licences ou des absolutions, parfois dans le secret du « for de la confession ». Situé au croisement d'une histoire des pratiques de l'écrit et de l'avènement des bureaucraties, du gouvernement pastoral et de la souveraineté pontificale, de la confession auriculaire et de l'espace public, ce livre entend dépasser le cadre classique de la monographie institutionnelle.