Date de parution
31 janvier 2014
Éditeur
1961 Digital Edition
Caractéristiques techniques
Langue
Français
Pages
83 Pages
Taille du fichier
0.8 MB
ISBN 13
9782368691052
Format
Epub
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- Impression Oui
- Copier-coller Oui
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Où sont les écrivains ?
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Plongez dans Où sont les écrivains ?, un roman percutant de Wilfried Salomé, où humour noir et autofiction se mêlent pour explorer la fuite, l’amour toxique et la quête de soi.
Extrait
1
- Ecoute, si tu ne veux rien faire pour t'en sortir, je ne vois pas d'autre solution... il faut qu'on se sépare... dit-elle avec cet air froid, tout en modération, que prennent parfois les femmes à la venue d'une petite contrariété.
-... et si tu me disais ce qui ne va pas, plutôt ? je réplique en bâillant, en me grattant l'oreille, et avant d'ajouter :
- Un sucre, ou alors plutôt deux, dans ton café, mon canard ?
Mon attention est attirée par le bougainvillier de la terrasse. Le pauvre n'a pas l'air en grande forme. Pourtant, l'arrosage que je lui prodigue est régulier, et le fond de l'air est doux. Les cigales jouent même de la cymbale pour lui tenir compagnie.
Je touille lentement mon café, histoire de me laisser le temps de la réflexion. Honnêtement, rien ne me semble justifier un début de dispute de si bon matin. Ma foi, depuis trois mois, depuis que je la fréquente, je me suis tenu à carreaux. Non, je vous jure, depuis mon arrivée à Marseille, je suis sage comme une image.
Cela m'a pris un beau matin. J'ai changé de numéro de téléphone, emprunté un peu d'argent à droite à gauche, embauché des déménageurs - et quitté la Bretagne et son crachin nostalgique. Rennes, la rue de la soif, la place Sainte-Anne, la place des Lices, les Punks à chiens, tout ça, ok. C'est sympa, faut avouer. Mais uniquement en cas de penchant prononcé pour les ruelles désertes à la tombée de la nuit, le chouchen à fortes doses, les korrigans, les romans noirs et les histoires sentimentales foireuses basées sur le principe de l'éternel retour. Et justement, j'avais décidé de cesser de m'engluer dans le rôle d'amant épisodique et particulier, de confident sur l'oreiller des histoires de culs de Lou-Anne, mon ex, la mère de mon fils. Tant pis pour Lucas. C'est dur, je sais. Allez, ne vous gênez pas, dites-le, que c'est monstrueux, d'abandonner un enfant. De le laisser entre les mains d'une femme dont on sait pertinemment qu'elle ne fera rien, sur la durée, pour l'empêcher d'écouter Orelsan ou de regarder « Un dîner presque parfait ». Mais je n'avais pas le choix. Il y allait de ma santé mentale. Je devais me soustraire à l'influence néfaste de Lou-Anne sur mon moral. Vous savez de quoi je parle. Vous savez par où certaines femmes nous tiennent. Ne jouez pas les innocents. Y compris vous, les filles. Vous savez ce que nous sommes capables d'endurer pour pouvoir vous arracher une fois encore le string avec les dents de devant. En tout cas Lou, elle, le savait.
N'imaginez pas que cela ne m'a pas fendu le coeur. Seulement, vu l'état de délabrement psychologique/alcoolique dans lequel cette histoire m'avait laissé, je n'étais pas dupe : procédurière comme elle l'était, Lou m'aurait mis à genoux juridiquement avant même que j'ai le temps d'esquisser le moindre mouvement. Quand il est question de mordre, cette fille ne fait pas de quartier. Alors, plutôt que de déguster la poussière, j'avais mis les voiles. Cap au sud. Et Rose le grappin sur moi à la bibliothèque municipale de Marseille, à l'Alcazar, alors que je cherchais de quoi me remonter le moral au rayon rock international.
Dès le départ, cette fille m'avait intrigué. Nous nous étions croisés devant les Led Zeppelin, puis de nouveau devant les Frank Zappa. Je n'y avais pas vraiment prêté attention, mais là, alors que j'examinais un coffret de l'intégrale des Cramps, elle s'était plantée à mes côtés en soupirant à cause de la chaleur et du manque de climatisation. Dès lors, il paraissait évident qu'elle avait fait exprès de laisser tomber à mes pieds cette pile de Cd's des Béruriers noirs. Je veux bien être naïf, mais il y a des limites.
En me relevant après avoir ramassé les Cd's, je m'étais attardé à hauteur de ses hanches. Des hanches à la Courbet, à vous donner des envies de procréation instantanée. Quant à ses seins, du Nougaro, carrément. Expansifs, larges, accueillants. Toulousains. Pour couronner le tout, elle portait des talons et une robe noire cintrée, style années vingt. Une véritable dégaine d'électrice du Front de Gauche buveuse de vin rouge sur le canal Saint-Martin. Le fantasme du bobo moderne par excellence. A l'instinct, mu par mes pulsions libidineuses, je m'étais donc lancé entre deux rayonnages dans une virulente diatribe antimondialiste en citant Noam Chomsky. Bingo ! Elle s'était aussitôt caressée le ventre en décriant le manque de renouvellement révolutionnaire de l'époque. Enhardie, elle m'avait même invité sur le champ à boire un verre. Histoire de poursuivre la conversation. Ladite conversation s'étant bien sûr, comme il se doit entre trentenaires sexuellement paumés, poursuivit jusqu'à son lit. Quelle époque formidable. Pour un écrivain lucide dans la force de l'âge, s'entend. Car soyons francs. Pour l'immense majorité des autres, il ne suffira pas, pour combattre l'angoisse sentimentalo-existentielle inhérente au nouveau siècle, de l'ironie post-seventies des bd's de Begaudeau dans Libé, ni de faire des gamins. J'en ai peur.
Mais bref, Rose, toute dévouée à l'étude de mes névroses, semblait ravie de fréquenter un artiste écorché vif. Après des mois passés à me débattre au sein d'un amour addictif aussi passionnel que destructeur, je ne pouvais rêver meilleur pansement. Ce pourquoi j'avais laissé les choses couler, et notre relation évoluer au fil des semaines de vernissages arty en bienséance de cinéma. Et depuis, comme je vous disais, je suis resté absolument monogame. Excepté, certes, en fantasmes. Principalement - c'est curieux - des fantasmes compensatoires ayant pour objet ma référente du pôle emploi. Seulement un fantasme n'a pas la possibilité d'interférer dans la vie courante de l'onaniste par le biais d'Internet, d'un Sms - ni même en dernier recours du tri postal. Pas que je sache.
Pour m'expliquer la mauvaise humeur de Rose, je n'aboutis donc à aucune conclusion satisfaisant ma raison. Je me retrouve incapable de faire face à un état impossible, sinon à analyser comme étant un inquiétant début de névrose. Car enfin. Pour ma part tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possible et imaginable :
Primo, pour ne pas effaroucher un coeur peu habitué aux débordements émotionnels, j'ai diminué de manière substantielle ma consommation matinale de vin blanc sucré ordinaire.
Secundo, lorsque Rose est dans les parages je n'invite plus les piliers de zinc de « La relève » - le bar de mon nouveau quartier, dans le septième arrondissement - à venir écouter de la musique à la maison jusqu'à pas d'heures.
Tertio, suite à la réapparition de Nicolas Van den Berg dans ma vie je lui ai prouvé, ces dernières semaines, ma capacité à me comporter en être sociable et civilisé.
En effet je l'ignorais en tout avant mon arrivée mais mon oncle avait récemment décidé, lui aussi, de poser ses valises diplomatiques dans la région PACA. Et comment vous dire ? Malgré son long exil aux Etats-Unis il ne s'en trouvait pas pour autant, de retour sur le plancher de la mère patrie et de ses vaches, parmi les plus mal lotis. Evoluant dans les hautes sphères internationales depuis les années quatre-vingt et le mythe du Yuppie propagandé façon Assas, Nicolas Van den Berg faisait pour tout dire partie d'une sorte d'élite. Celle dont les membres ont les moyens d'acquérir en un temps record et en cash une villa de deux étages à Sanary. Ceci étant signalé à titre de simple d'exemple afin de planter le décor. J'étofferais le personnage par la suite. Vous verrez, vous ne serez pas déçus. Pour le moment, contentez-vous d'imaginer une sorte de Booba ayant fait des études de droits, et de transposer les outrages supportés par la musique à l'économie mondiale.
Il y a une semaine de cela, un lundi de bon matin vers treize heures, mon portable avait sonné. J'avais décroché pour apprendre que Nicolas van den Berg, non content de s'être procuré mon nouveau numéro auprès de ma mère, s'était également mis en tête, depuis le récent décès de ma Grand-mère, de sauver ma vie de ce qu'il considérait frôler la finitude de la loose.
Mon aïeule était une femme formidable.
Je l'affirme sans la moindre ironie. Soucieuse de mon avenir au seuil du grand voyage, elle avait donc fait promettre au plus riche de ses fils de ne jamais me laisser tomber. De toute évidence l'heure avait sonné pour mon oncle de tenir sa promesse, et de me venir en aide. Profond élan spontané de solidarité familiale donnant peu ou prou, une fois traduit dans le langage courant du financier forcené :
- Mon coco, fini les conneries. A un moment donné il faut bien que quelqu'un se charge de combler les failles inhérentes à l'éducation laxiste que t'ont prodiguée tes parents.
Ce à quoi j'avais répondu :
- J'aurais préféré un mandat cash.
Mais mon oncle n'était pas du genre à se laisser démonter si facilement.
- Bien. Je suis ravi de constater que tu n'as rien perdu de ton humour. Maintenant, si tu peux m'épargner le côté adolescent attardé post soixante-huitard, je préfère... Bon, à ce que j'en sais tu roules toujours pas sur l'or, pas vrai ?...Alors écoute, je veux bien t'aider... mais je te préviens : si je prends mon téléphone pour faire bouger deux trois amis à la mairie, j'ai besoin d'être sûr que tu ne vas pas tout me foutre en l'air par-derrière... C'est mon nom et ma réputation que j'engage, tu me suis ? A ce propos, avec la picole, t'en es où, mon petit lapin ?
Ben honnêtement, de ce côté-là ça va, tonton...J'encaisse pas aussi bien qu'un ministre, mais je pense être capable de faire rouler un député sous la table sans trop de problèmes...
Une longue minute supplémentaire de ce ping-pong verbal et Nicolas Van den Berg, dans un soupir blasé, avait fini par sortir l'artillerie lourde :
Savais-je que, pas plus tard que ce midi, il déjeunait encore en compagnie du directoire d'MP2013 ? Ainsi qu'avec le Maire lui-même ? Le MUCEM, avais-je seulement entendu parler du MUCEM ? Comprenais-je ses paroles ? Etais-je, oui ou non, d'accord pour cesser un instant avec le mauvais esprit ? Il était essentiel pour moi de prendre conscience que l'occasion offerte de me faire un nom ne se présenterait peut-être pas deux fois.
S'en était suivi un laïus bien rodé sur l'effervescence de la ville à l'occasion de l'ouverture de Marseille Provence Capitale Européenne de la Culture. La cité phocéenne n'en était qu'aux prémices de ses mutations et il s'agissait pour moi, blablabla, cette année, blablablé, de faire mes preuves. D'établir une stratégie. D'entrer dans la course. D'investir le terrain. De poser des jalons. De planter des graines.
Si la teneur exacte de son propos, à la fin de sa tirade, ne m'apparaissait pas clairement - me proposait-il d'embrasser une carrière de coureur cycliste de maçon ou de jardinier ?- j'hésitais néanmoins à applaudir ses talents de coach entrepreneurial. Car une chose ne souffrait pas le moindre doute : Nicolas Van den Berg se proposait bel et bien de m'inculquer la culture réseau comme l'on emmènerait un puceau voir les filles.
Par curiosité ontologique - ou érotomanie particulière - je fis semblant de me laisser convaincre. Rendez-vous fut donc pris pour le soir même à 19 h face à l'hôtel de ville et, une fois sacrifié aux rituels des retrouvailles (- Bon Dieu, Nicolas, mais c'est tout simplement MAGIQUE !! Tu sais que tu RAJEUNIS ??), j'eu dans un premier temps la sensation de m'en être plutôt bien tiré.
En effet, après avoir tendu à l'hôtesse d'accueil en minijupe et talons hauts (une véritable bombe) le carton d'invitation préalablement fourni, tout au long de l'allocution du président de région j'étais resté à la limite de la rêverie éveillée - frôlant même par instants le zen. Pour avoir pris exemple au fil des minutes sur l'attitude pénétrée adoptée par mon oncle, j'avais de bonnes raisons d'imaginer mon évanescence comme ayant été aussi professionnelle que la sienne.
A la fin du discours, brutalement réveillé par les premiers applaudissements, j'avais décroisé les bras et profité de la légère ondulation des corps pour reluquer les jambes de ma plus proche voisine, une quadra à l'acmé de sa sensualité volontaire décomplexée. Selon toute vraisemblance une arriviste de l'UMP. La voyant elle aussi sortir péniblement de ses songes j'avais tenté un :
- Ah non, vraiment, quel orateur ! Il nous a emmenés loin, vous n'êtes pas d'accord ?
C'est à peine si elle avait esquissé un sourire poli avant de se lever pour se diriger vers le buffet. Du lourd. Du trop lourd pour moi. Qu'importe, lui emboîtant le pas je vidais moi aussi un verre de Bandol. Puis j'en demandais un second, avant d'empocher une demi-douzaine de stylos-billes estampillés MP2013. Les temps sont durs pour les misérables. Poussé par la hardiesse ressentie à l'approche de la libération, je concédais même à Nicolas Van den Berg une petite séance de serrage de louches, naïvement persuadé que nous allions en rester là.
Mon cul.
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1
- Ecoute, si tu ne veux rien faire pour t'en sortir, je ne vois pas d'autre solution... il faut qu'on se sépare... dit-elle avec cet air froid, tout en modération, que prennent parfois les femmes à la venue d'une petite contrariété.
-... et si tu me disais ce qui ne va pas, plutôt ? je réplique en bâillant, en me grattant l'oreille, et avant d'ajouter :
- Un sucre, ou alors plutôt deux, dans ton café, mon canard ?
Mon attention est attirée par le bougainvillier de la terrasse. Le pauvre n'a pas l'air en grande forme. Pourtant, l'arrosage que je lui prodigue est régulier, et le fond de l'air est doux. Les cigales jouent même de la cymbale pour lui tenir compagnie.
Je touille lentement mon café, histoire de me laisser le temps de la réflexion. Honnêtement, rien ne me semble justifier un début de dispute de si bon matin. Ma foi, depuis trois mois, depuis que je la fréquente, je me suis tenu à carreaux. Non, je vous jure, depuis mon arrivée à Marseille, je suis sage comme une image.
Cela m'a pris un beau matin. J'ai changé de numéro de téléphone, emprunté un peu d'argent à droite à gauche, embauché des déménageurs - et quitté la Bretagne et son crachin nostalgique. Rennes, la rue de la soif, la place Sainte-Anne, la place des Lices, les Punks à chiens, tout ça, ok. C'est sympa, faut avouer. Mais uniquement en cas de penchant prononcé pour les ruelles désertes à la tombée de la nuit, le chouchen à fortes doses, les korrigans, les romans noirs et les histoires sentimentales foireuses basées sur le principe de l'éternel retour. Et justement, j'avais décidé de cesser de m'engluer dans le rôle d'amant épisodique et particulier, de confident sur l'oreiller des histoires de culs de Lou-Anne, mon ex, la mère de mon fils. Tant pis pour Lucas. C'est dur, je sais. Allez, ne vous gênez pas, dites-le, que c'est monstrueux, d'abandonner un enfant. De le laisser entre les mains d'une femme dont on sait pertinemment qu'elle ne fera rien, sur la durée, pour l'empêcher d'écouter Orelsan ou de regarder « Un dîner presque parfait ». Mais je n'avais pas le choix. Il y allait de ma santé mentale. Je devais me soustraire à l'influence néfaste de Lou-Anne sur mon moral. Vous savez de quoi je parle. Vous savez par où certaines femmes nous tiennent. Ne jouez pas les innocents. Y compris vous, les filles. Vous savez ce que nous sommes capables d'endurer pour pouvoir vous arracher une fois encore le string avec les dents de devant. En tout cas Lou, elle, le savait.
N'imaginez pas que cela ne m'a pas fendu le coeur. Seulement, vu l'état de délabrement psychologique/alcoolique dans lequel cette histoire m'avait laissé, je n'étais pas dupe : procédurière comme elle l'était, Lou m'aurait mis à genoux juridiquement avant même que j'ai le temps d'esquisser le moindre mouvement. Quand il est question de mordre, cette fille ne fait pas de quartier. Alors, plutôt que de déguster la poussière, j'avais mis les voiles. Cap au sud. Et Rose le grappin sur moi à la bibliothèque municipale de Marseille, à l'Alcazar, alors que je cherchais de quoi me remonter le moral au rayon rock international.
Dès le départ, cette fille m'avait intrigué. Nous nous étions croisés devant les Led Zeppelin, puis de nouveau devant les Frank Zappa. Je n'y avais pas vraiment prêté attention, mais là, alors que j'examinais un coffret de l'intégrale des Cramps, elle s'était plantée à mes côtés en soupirant à cause de la chaleur et du manque de climatisation. Dès lors, il paraissait évident qu'elle avait fait exprès de laisser tomber à mes pieds cette pile de Cd's des Béruriers noirs. Je veux bien être naïf, mais il y a des limites.
En me relevant après avoir ramassé les Cd's, je m'étais attardé à hauteur de ses hanches. Des hanches à la Courbet, à vous donner des envies de procréation instantanée. Quant à ses seins, du Nougaro, carrément. Expansifs, larges, accueillants. Toulousains. Pour couronner le tout, elle portait des talons et une robe noire cintrée, style années vingt. Une véritable dégaine d'électrice du Front de Gauche buveuse de vin rouge sur le canal Saint-Martin. Le fantasme du bobo moderne par excellence. A l'instinct, mu par mes pulsions libidineuses, je m'étais donc lancé entre deux rayonnages dans une virulente diatribe antimondialiste en citant Noam Chomsky. Bingo ! Elle s'était aussitôt caressée le ventre en décriant le manque de renouvellement révolutionnaire de l'époque. Enhardie, elle m'avait même invité sur le champ à boire un verre. Histoire de poursuivre la conversation. Ladite conversation s'étant bien sûr, comme il se doit entre trentenaires sexuellement paumés, poursuivit jusqu'à son lit. Quelle époque formidable. Pour un écrivain lucide dans la force de l'âge, s'entend. Car soyons francs. Pour l'immense majorité des autres, il ne suffira pas, pour combattre l'angoisse sentimentalo-existentielle inhérente au nouveau siècle, de l'ironie post-seventies des bd's de Begaudeau dans Libé, ni de faire des gamins. J'en ai peur.
Mais bref, Rose, toute dévouée à l'étude de mes névroses, semblait ravie de fréquenter un artiste écorché vif. Après des mois passés à me débattre au sein d'un amour addictif aussi passionnel que destructeur, je ne pouvais rêver meilleur pansement. Ce pourquoi j'avais laissé les choses couler, et notre relation évoluer au fil des semaines de vernissages arty en bienséance de cinéma. Et depuis, comme je vous disais, je suis resté absolument monogame. Excepté, certes, en fantasmes. Principalement - c'est curieux - des fantasmes compensatoires ayant pour objet ma référente du pôle emploi. Seulement un fantasme n'a pas la possibilité d'interférer dans la vie courante de l'onaniste par le biais d'Internet, d'un Sms - ni même en dernier recours du tri postal. Pas que je sache.
Pour m'expliquer la mauvaise humeur de Rose, je n'aboutis donc à aucune conclusion satisfaisant ma raison. Je me retrouve incapable de faire face à un état impossible, sinon à analyser comme étant un inquiétant début de névrose. Car enfin. Pour ma part tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possible et imaginable :
Primo, pour ne pas effaroucher un coeur peu habitué aux débordements émotionnels, j'ai diminué de manière substantielle ma consommation matinale de vin blanc sucré ordinaire.
Secundo, lorsque Rose est dans les parages je n'invite plus les piliers de zinc de « La relève » - le bar de mon nouveau quartier, dans le septième arrondissement - à venir écouter de la musique à la maison jusqu'à pas d'heures.
Tertio, suite à la réapparition de Nicolas Van den Berg dans ma vie je lui ai prouvé, ces dernières semaines, ma capacité à me comporter en être sociable et civilisé.
En effet je l'ignorais en tout avant mon arrivée mais mon oncle avait récemment décidé, lui aussi, de poser ses valises diplomatiques dans la région PACA. Et comment vous dire ? Malgré son long exil aux Etats-Unis il ne s'en trouvait pas pour autant, de retour sur le plancher de la mère patrie et de ses vaches, parmi les plus mal lotis. Evoluant dans les hautes sphères internationales depuis les années quatre-vingt et le mythe du Yuppie propagandé façon Assas, Nicolas Van den Berg faisait pour tout dire partie d'une sorte d'élite. Celle dont les membres ont les moyens d'acquérir en un temps record et en cash une villa de deux étages à Sanary. Ceci étant signalé à titre de simple d'exemple afin de planter le décor. J'étofferais le personnage par la suite. Vous verrez, vous ne serez pas déçus. Pour le moment, contentez-vous d'imaginer une sorte de Booba ayant fait des études de droits, et de transposer les outrages supportés par la musique à l'économie mondiale.
Il y a une semaine de cela, un lundi de bon matin vers treize heures, mon portable avait sonné. J'avais décroché pour apprendre que Nicolas van den Berg, non content de s'être procuré mon nouveau numéro auprès de ma mère, s'était également mis en tête, depuis le récent décès de ma Grand-mère, de sauver ma vie de ce qu'il considérait frôler la finitude de la loose.
Mon aïeule était une femme formidable.
Je l'affirme sans la moindre ironie. Soucieuse de mon avenir au seuil du grand voyage, elle avait donc fait promettre au plus riche de ses fils de ne jamais me laisser tomber. De toute évidence l'heure avait sonné pour mon oncle de tenir sa promesse, et de me venir en aide. Profond élan spontané de solidarité familiale donnant peu ou prou, une fois traduit dans le langage courant du financier forcené :
- Mon coco, fini les conneries. A un moment donné il faut bien que quelqu'un se charge de combler les failles inhérentes à l'éducation laxiste que t'ont prodiguée tes parents.
Ce à quoi j'avais répondu :
- J'aurais préféré un mandat cash.
Mais mon oncle n'était pas du genre à se laisser démonter si facilement.
- Bien. Je suis ravi de constater que tu n'as rien perdu de ton humour. Maintenant, si tu peux m'épargner le côté adolescent attardé post soixante-huitard, je préfère... Bon, à ce que j'en sais tu roules toujours pas sur l'or, pas vrai ?...Alors écoute, je veux bien t'aider... mais je te préviens : si je prends mon téléphone pour faire bouger deux trois amis à la mairie, j'ai besoin d'être sûr que tu ne vas pas tout me foutre en l'air par-derrière... C'est mon nom et ma réputation que j'engage, tu me suis ? A ce propos, avec la picole, t'en es où, mon petit lapin ?
Ben honnêtement, de ce côté-là ça va, tonton...J'encaisse pas aussi bien qu'un ministre, mais je pense être capable de faire rouler un député sous la table sans trop de problèmes...
Une longue minute supplémentaire de ce ping-pong verbal et Nicolas Van den Berg, dans un soupir blasé, avait fini par sortir l'artillerie lourde :
Savais-je que, pas plus tard que ce midi, il déjeunait encore en compagnie du directoire d'MP2013 ? Ainsi qu'avec le Maire lui-même ? Le MUCEM, avais-je seulement entendu parler du MUCEM ? Comprenais-je ses paroles ? Etais-je, oui ou non, d'accord pour cesser un instant avec le mauvais esprit ? Il était essentiel pour moi de prendre conscience que l'occasion offerte de me faire un nom ne se présenterait peut-être pas deux fois.
S'en était suivi un laïus bien rodé sur l'effervescence de la ville à l'occasion de l'ouverture de Marseille Provence Capitale Européenne de la Culture. La cité phocéenne n'en était qu'aux prémices de ses mutations et il s'agissait pour moi, blablabla, cette année, blablablé, de faire mes preuves. D'établir une stratégie. D'entrer dans la course. D'investir le terrain. De poser des jalons. De planter des graines.
Si la teneur exacte de son propos, à la fin de sa tirade, ne m'apparaissait pas clairement - me proposait-il d'embrasser une carrière de coureur cycliste de maçon ou de jardinier ?- j'hésitais néanmoins à applaudir ses talents de coach entrepreneurial. Car une chose ne souffrait pas le moindre doute : Nicolas Van den Berg se proposait bel et bien de m'inculquer la culture réseau comme l'on emmènerait un puceau voir les filles.
Par curiosité ontologique - ou érotomanie particulière - je fis semblant de me laisser convaincre. Rendez-vous fut donc pris pour le soir même à 19 h face à l'hôtel de ville et, une fois sacrifié aux rituels des retrouvailles (- Bon Dieu, Nicolas, mais c'est tout simplement MAGIQUE !! Tu sais que tu RAJEUNIS ??), j'eu dans un premier temps la sensation de m'en être plutôt bien tiré.
En effet, après avoir tendu à l'hôtesse d'accueil en minijupe et talons hauts (une véritable bombe) le carton d'invitation préalablement fourni, tout au long de l'allocution du président de région j'étais resté à la limite de la rêverie éveillée - frôlant même par instants le zen. Pour avoir pris exemple au fil des minutes sur l'attitude pénétrée adoptée par mon oncle, j'avais de bonnes raisons d'imaginer mon évanescence comme ayant été aussi professionnelle que la sienne.
A la fin du discours, brutalement réveillé par les premiers applaudissements, j'avais décroisé les bras et profité de la légère ondulation des corps pour reluquer les jambes de ma plus proche voisine, une quadra à l'acmé de sa sensualité volontaire décomplexée. Selon toute vraisemblance une arriviste de l'UMP. La voyant elle aussi sortir péniblement de ses songes j'avais tenté un :
- Ah non, vraiment, quel orateur ! Il nous a emmenés loin, vous n'êtes pas d'accord ?
C'est à peine si elle avait esquissé un sourire poli avant de se lever pour se diriger vers le buffet. Du lourd. Du trop lourd pour moi. Qu'importe, lui emboîtant le pas je vidais moi aussi un verre de Bandol. Puis j'en demandais un second, avant d'empocher une demi-douzaine de stylos-billes estampillés MP2013. Les temps sont durs pour les misérables. Poussé par la hardiesse ressentie à l'approche de la libération, je concédais même à Nicolas Van den Berg une petite séance de serrage de louches, naïvement persuadé que nous allions en rester là.
Mon cul.
Wilfried Salomé
**Wilfried Salomé**, né en 1977 à Roubaix, est un **écrivain, poète et biographe français** issu du mouvement de l’autofiction. Après des études de lettres, il publie son premier roman à 22 ans aux éditions Balland, encouragé par Guillaume Dustan. Son œuvre, à la fois **drôle et déchirante**, explore les thèmes de la fuite, de l’amour, et de la quête de sens. Il est aussi connu pour ses biographies de figures de la bande dessinée et ses performances poétiques sur scène.
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Code produit : 9782368691052
shield_question Foire aux questions
Où sont les écrivains ? est une plongée dans l’univers de l’autofiction, où Wilfried Salomé mêle humour noir, autodérision et lucidité sur les relations amoureuses destructrices. Ce roman séduit par son style vif, son ton décalé et sa capacité à transformer une fuite en récit à la fois drôle et profondément humain. Une lecture idéale pour ceux qui aiment les récits sans fard sur les failles de l’âme.
Le roman aborde des thèmes forts comme l’échec amoureux, la fuite géographique et psychologique, la paternité abandonnée, et la reconstruction de soi. À travers une narration mêlant cynisme et tendresse, l’auteur interroge aussi la place de l’écrivain dans la société et la difficulté de se réinventer après une rupture.
Ce livre s’adresse aux amateurs de littérature contemporaine, d’autofiction et de récits où l’humour noir le dispute à l’émotion brute. Il plaira aussi à ceux qui s’intéressent aux dynamiques amoureuses complexes, à la fugue existentielle et aux portraits d’anti-héros attachants. Un roman pour les lecteurs en quête d’honnêteté et de style.
Avec la fonctionnalité de chat, vous pourrez interroger le livre sur les choix narratifs de l’auteur, les références culturelles et littéraires cachées, l’évolution psychologique du narrateur, ou encore les parallèles entre la vie de l’auteur et son récit. Une façon interactive d’approfondir votre lecture et de découvrir les coulisses de l’écriture.
person_edit À propos de l'auteur
Wilfried Salomé, né en 1977 à Roubaix, est un écrivain, poète et biographe français issu du mouvement de l’autofiction. Après des études de lettres, il publie son premier roman à 22 ans aux éditions Balland, encouragé par Guillaume Dustan. Son œuvre, à la fois drôle et déchirante, explore les thèmes de la fuite, de l’amour, et de la quête de sens. Il est aussi connu pour ses biographies de figures de la bande dessinée et ses performances poétiques sur scène.
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autofiction
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