Roger Bordier
Roger Bordier
Depuis "Les blés", qui devait lui valoir le prix Théophraste Renaudot, jusqu'à "La grande vie", magistrale évocation des Années Trente et du Front populaire ou, plus récemment encore, aux Temps heureux, ardente fresque sur la Commune de Paris et les événements qui suivirent, Roger Bordier s'est imposé comme le grand romancier des luttes sociales, des conflits de société, voire des plus tenaces espérances de l'histoire en écho dans la sensibilité du quotidien. L'ampleur de ses thèmes, son sens des atmosphères et des situations et, enfin, a-t-on souvent remarqué, une veine épique aujourd'hui fort rare, confèrent - à l'ensemble de son oeuvre - un relief bien particulier. Cette "Longue file" en témoigne à travers l'image d'un temps, d'une oeuvre, d'une pensée.
Laurent est un homme d'action, un bâtisseur au sens propre du terme, qui connaît les besoins de la vie moderne et les applications précises de la science, à la fois dans sa forme la plus tangible et dans les conforts qu'elle peut réserver à de larges populations. Mais Laurent ne peut se contenter, dans sa vie instable, de ce que lui offrent le fer et le béton. Il faut, à son être profond, des satisfactions d'un ordre plus secret, sinon plus équivoque. Il peut rester l'homme lucide et actif, alors même qu'il se laisse aller aux délices charnelles dans une aventure en tous points parfaite avec une jeune femme sensuelle et sans préoccupation du lendemain. Le ciment et la chair, l'asphalte et les caresses, l'acier et les espiègleries, tel est finalement l'univers contradictoire de Laurent. Tout comme pour le fond de ce personnage, le monde de Roger Bordier est fait de pôles à première vue irréconciliables. Son récit est d'un réalisme net, équilibré et d'une probité exemplaire. Mais il se laisse emporter par la poésie de l'objet, du soleil et du blé. Le mérite singulier de ce livre est d'être sans faille dans ses qualités classiques et d'incorporer toutes les audaces du « Nouveau roman » consacré au règne de la chose. Roger Bordier est le premier à opérer de manière aussi sûre et aisée une synthèse entre la pensée traditionnelle et le lyrisme actuel du mouvement romanesque.
« Prisonnier de l'histoire ? Ou prisonnier de ma propre histoire ? » C'est la question que se pose Marceau, le principal personnage du roman. Irène, la petite artiste sourde-muette, exigeante, fascinante, qui s'est donnée toute à lui et sur laquelle s'est fixé son hédonisme, Maria, la vieille ouvrière dont la fin, tragique et grossière le hante, Stéphane, l'ami des premières convictions, enfin la lutte sociale dans laquelle s'est jeté, et l'entraîne, son entourage de travail, se présentent à Marceau comme autant de sollicitations que leur nature, leur urgence, et la conjonction des événements rendent douloureusement contradictoires. Mais il peut accepter de perdre ou de risquer toutes les richesses du présent pour découvrir ce qu'il appelle « la fête et le fardeau » et parvenir à cette certitude - sa « cinquième saison » - que : « le fardeau est la fête. »
Au creux de ce village abandonné qu'une belle forêt entoure et petit à petit envahit, où les ronces, les friches, toute sorte d'insectes croissent ou s'animent, maintenant, avec une inquiétante vigueur, où les maisons enfin, la mairie, l'école, la vieille église se lézardent, perdent leurs tuiles, s'enfoncent dans le sol, bref en ce lieu qui peut-être est devenu, ou fut, ou sera - comment savoir ? - celui d'un âge d'or, seul demeure l'ancien instituteur. Farouche, obstiné, inconsolable, oublié de tous, méprisé parfois, tragiquement brouillé avec sa propre fille, il ne désarme pas. Toute sa vie il a lutté pour sauver le vieux bourg, ces gens qu'il aimait, leurs maisons et leurs travaux, la forêt. En vain. Que peut-il encore tenter, au moins pour lui-même ? Reconstituer le village dans les jeux de la mémoire ? Ainsi défilent tout un passé, des événements, des personnages divers. Ce n'est pas suffisant, malgré tout, et puis le délire gagne. Alors, cette reconstitution, il voudra lui donner, l'outil à la main, un sens concret. Ce n'est pas suffisant non plus. Que faire ? Il se livrera, sous la brûlure de l'été, solitaire et triomphant en ce village désert, à une comédie plus singulière encore, presque surhumaine et presque démentielle, insensée mais exaltante. Où est l'issue, cependant : dans cette comédie ? Dans la fuite, le renoncement, l'obstination ? Au moins faut-il aller jusqu'au bout du pari, et même, de façon paradoxale : car le village pourrait bien renaître un jour, mais caricaturé, ayant perdu son âme. C'est, à travers toutes ces situations, et en dessinant de façon inoubliable les traits d'un instituteur de campagne jadis heureux « entre ses livres et ses dahlias », le visage d'un monde de plus en plus menacé, le visage très vrai, très émouvant d'une certaine France que trace ici Roger Bordier (Prix Renaudot 1961).
Camille Bontemps hérite d'une source. Pour l'exploiter, ce typographe parisien, disciple de Babeuf, décide de s'associer avec Charmèze, un fils de petits commerçants provinciaux. De génération en génération, les deux clans vont accumuler alliances, fusions, modernisations, et la simple source aux propriétés curatives deviendra Vaubel-les-Eaux, ville thermale haussmannienne extrêmement prospère, dont la notoriété culminera lors de la fête apothéose de 1894. À travers cette chronique familiale, c'est toute la traversée du siècle, de la Révolution à la IIIe République qui est reconstituée, l'ambition et les conflits d'une certaine bourgeoisie avide de réussite, porteuse d'espoirs et d'une folle quête de bonheur qui nous sont racontés. Poursuivant une ample aventure romanesque, celle de l'épopée sociale dont témoignent ses derniers romans La Grande Vie, Les Temps heureux, La Belle de mai et Vel d'hiv, Roger Bordier se fait ici le témoin chaleureux, vigilant, tendre et caustique de l'effervescence d'un siècle, de ses contradictions, de ses paris, de sa vitalité inouïe.
J'essaie de gagner ma place au soleil dans le chur visible de l'avenir, dit Eluard. Cette grande image de confiance et d'espoir, bien des personnages, ici, pourraient la reprendre à leur compte. D'autres, non. Pour Théo, l'artiste, le « rêveur » passé de la protestation à l'engagement ; pour Christian, qui égare sa vigoureuse jeunesse avec violence et devra la chercher, bientôt, avec étonnement ; pour la militante Flora dont la beauté, l'audace, la popularité vont soudain trouver dans l'amour une dimension nouvelle ; pour ceux-là, certes, l'avenir est bel et bien, à travers des échéances parfois proches, toujours décisives, le bel été annoncé par l'un d'eux... ce Demain l'été porteur d'un temps, d'un monde de justice, de fraternité, de raison. Les voici donc, chacun à sa manière et malgré tout ensemble, qu'ils le veuillent ou non au rendez-vous d'une Histoire qui ne tombe pas du ciel mais qui sera ce que chacun, quotidiennement, la fera. Il y a aussi ceux qui, dans l'ombre au contraire, traquent une ombre encore, autrement dit la leur, leur propre témoignage : de Julien que le sort a trop rudement frappé et qui se forge petit à petit, curieusement contre lui-même, comme une vengeance intrépide, à Hubert, ce mal-aimé d'un monde de puissants, en porte-à-faux dans ses obsessions. Enfin, il y a cet autre personnage qui va sans cesse traverser leurs aventures à tous ; ce personnage multiple et moderne au gigantisme fou qui s'appelle télévision, radio, presse, cinéma... et qui se rue vers eux avec les événements. Quoi qu'il en soit, la chance est du côté des hommes : c'est cet été des promesses et des certitudes ; c'est ce grand soleil populaire qui, dans une atmosphère inoubliable de fête, souligne la vraie portée de ces attentes et de ces combats, et du même coup, les qualités de l'oeuvre puissante et claire que Roger Bordier, après Meeting, nous donne ici.
Voici, enfin, le roman du premier 1er Mai. Voici des foules ardentes, combatives, menacées et cependant joyeuses ; voici des êtres entraînés tout à la fois par leur passion et leur lucidité terrible ; voici l'étemel printemps et voici surtout mai, le mois-symbole par excellence. Pour les gens du Midi, il évoque un quartier de Marseille. Pour les gens du Nord, il fut synonyme de cruauté : le 1er mai 1891, à Fourmies, petite cité industrielle proche de Lille, la troupe faisait feu sur un pacifique défilé. Des femmes, des adolescentes, des enfants furent tués. Autre symbole : ainsi s'unissaient les deux extrémités de la France, puis toutes les régions de France, dans la grande sensibilité populaire. C'est précisément ce que vivent les personnages que l'on va rencontrer ici, et d'abord cette « belle » qui, toute à ses vingt ans, se croyait bien en dehors des réalités sans masque (la tragédie n'ayant de sens, pour elle, qu'au théâtre) et que les événements vont happer. Autour d'elle, avec elle, évolue une petite société fascinante et pittoresque qui a ses racines dans l'histoire incomparable du dix-neuvième siècle : le vieux Paris des insurrections, que rien, jamais, ne calme vraiment ; les souvenirs douloureux que les déportés rapportèrent de Nouvelle-Calédonie, le formidable élan des luttes prolétariennes qui, voyant se mobiliser contre elles les armées de toutes les nations, n'en feront pas moins du 1er mai, dans notre monde moderne, une date légendaire, en certains cas une épopée. Et ce sont ces foules, justement, c'est ce merveilleux portrait de jeune femme, c'est ce ton épique qui rendent si prenant un récit où la fiction et le réel vont ensemble, comme les individus, vers tant de métamorphoses.
Que nous est-il arriv ? pourra un jour se demander l'un des personnages. Oui, en effet, qu'tait-il arriv alors que l'on avait au contraire annonc, dans un temps d'allgresse inoubliable, un temps de drapeaux, de fleurs et de chansons : nous allons mener la grande vie ! La grande vie ? Oh ! certes, ctait faon de parler, et cette grande vie voulait tre surtout une vie. Mais comme ils l'auront attendue, rve, faonne, d'anne en anne... 1930... 1931... 1932... 1933... et 1936 donc !... les membres de cette famille inscrivant les espoirs, les luttes, les amours et les ambitions dans leur gographie : Un quartier parisien, avec son folklore bien particulier de ces annes-l, les anciennes Halles et ce qui fut le plateau Beaubourg, lorsque l'un des plus clbres thtres de la capitale s'appelait encore Sarah-Bernhardt. Un grand port : Le Havre, restitu ici dans sa ralit de l'avant-guerre, travers ses plaisirs, ses durets, ses fascinations, entre son intense activit urbaine et ses grands transats au repos. Un paysage de Loire, teint de provincialisme doux, de solide paix campagnarde, et dans ce paysage, la maison o tous se retrouvent sous les guirlandes, lme cheville au corps , chaque fois l'an en juillet pour la fte du village au vieux pass frondeur et narquois. Les vnements vont traverser tout ce monde, dfaire et refaire des passions humaines, des passions sociales, des sentiments et des ides, mais l'auteur nous montre aussi, travers la fresque superbe, anime, surprenante qu'il nous propose ici, dans l'ample vigueur d'une vraie saga populaire aux accents parfois piques, parfois drles, que cette fameuse grande vie aura su clairer une dure qui peut-tre, mme brve, les contenait toutes et qui s'appelle : la joie.
À quinze ans, Pierrot découvre Paris avec ravissement, ce Paris populaire de l'entre deux-guerres, bon vivant et généreux, qui rêve d'une société plus juste. Dix ans plus tard, les rêves deviennent réalité : les grèves de mai 36, le Front populaire et les congés payés dessinent un avenir radieux. Comme si les ombres appartenaient définitivement au passé...
La famille Aubespin ? Une runion, pour ne pas dire un clan, de personnages ardents, sensibles et pittoresques. Mais qu'est-ce qui les faonna ainsi ? Voici les bords de la Loire, leur pays natal, voici la capitale o s'panouit, entre les ultimes combats de la Commune de Paris et le centenaire de la Rvolution, du Mur des Fdrs aux chantiers de la tour Eiffel, un monde passionnant, terrible, ingal : celui qui aura prpar le ntre. Pour les Aubespin de cette poque, il faut inscrire sa vie comme un hymne la femme et aux rvoltes. C'est ainsi qu'une histoire d'amour, la fois merveilleuse et stupfiante, curieusement raisonnable dans sa folie mme, domine ces pages et leur donne une rsonance qui, capte dans le charme d'un portrait fminin, semble vouloir unir deux sicles en un seul pari. Un immense pari sur la libert. Ce qui fascine dans ce roman, c'est cette pousse en avant , cette fureur de vivre et de gagner, cette rencontre d'individus toujours prts se colleter avec lHistoire, cette rasade brlante qui est lue, bue, d'un seul coup. Il y a longtemps que la littrature franaise avait perdu la veine pique, la vraie, et l'on a dit plus d'une fois que Roger Bordier la lui redonnait : ce roman, comme ses prcdents, le confirme avec force.
Tremblant de fièvre au milieu des passants, Julien voudrait bien gagner le pari où se rue sa vie entière : accomplir le trajet qu'il fit à pied il y a longtemps dans la gaieté d'une paix revenue depuis peu. Mais il avait alors vingt ans. Aujourd'hui, il lui faut en avoir huit, neuf, dix ; né avec le siècle, il lui faut remonter jusqu'à l'enfance et réveiller l'écolier, l'époux, le père ; bref, ressaisir un demi-siècle de déambulations, d'espoirs et de fêtes, de projets et de drames, depuis l'édification du Vel d'hiv en 1909 jusqu'à sa démolition en 1959. Et Julien va traverser cette aventure au rythme haletant des souvenirs, en solitaire, peut-être, mais tout en se faisant l'écho d'une conscience collective qui n'en finira jamais de vivre le vertige de l'histoire.
Cet ouvrage est une réédition numérique d'un livre paru au XXe siècle, désormais indisponible dans son format d'origine