Robert Vivier
Robert Vivier
Un autre, c'est un second être qui est un homme comme moi ; aussi, puis-je désigner l'ensemble que je forme avec lui par le pluriel de je. Ce pronom personnel, devenu généreux, me permet de rester moi, tout en sortant de la solitude et en échappant au sec égoïsme. J'ai rêvé de ce nous, et cela m'a fait parcourir, en esprit, toute la condition commune des hommes. Le temps nous apporte à l'existence, et continue à nous porter comme un présent perpétuel, lequel, porte lui-même en souvenirs le temps accumulé. Oui, l'homme connaît ce qu'il a vécu, mais il ignore tant de choses de lui-même et de l'univers, n'ayant guère que la certitude natale d'exister... Heureusement, des idées jaillies de lui brillent çà et là sur son chemin et, d'autre part, il se sent enveloppé par la chaude présence de toutes les choses de la terre. Cela nous donne la possibilité et le devoir d'assumer la vie, c'est-à-dire la prendre en nous, et la vouloir aussi longtemps que nous serons en elle. Voilà ce que contient le nous, cette riche syllabe, et tels sont les thèmes selon lesquels j'ai cru pouvoir regrouper des poèmes nés dans la spontanéité, et le jour à jour de ce qu'on nommait, jadis, l'inspiration et que je préférerais appeler l'occasion de vie. J'ajouterai, pensant à des lecteurs éventuels, que chaque fois qu'un poème est lu, c'est un nous qui se crée.
S'étonner d'être, c'est aussi s'étonner que tout soit... De ce don propre à l'homme, le poète se fait un devoir. Attentif aux figures que les instants prêtent aux choses, il croit entendre des mots du monde, et cherche à y répondre par les siens. Ces mots humains ne sont pas qu'un écho : ils interrogent objets et êtres, ils chargent leur apparence d'une vie comme psychique qui est nôtre, si bien que s'étonner d'être devient aussi, surtout peut-être, se construire un portrait de soi dans cette imagination du réel. Et cette perspective d'imagination existentielle, où les frères humains prennent place, conduit la poésie au problème pathétique de notre destin terrestre. Tout cela va de soi sans doute, et se passe plus ou moins dans chaque esprit. Mais la vocation du poète est de prendre vivement acte, de témoigner de ce qui va de soi. Il en note le choc et les résonances, et s'efforce d'enclore cette émotion d'éveil, toujours momentanée et comme sans visage, dans les images, les formules et les accords de quelque chant qui persiste.
Publié initialement en 1936, Délivrez-nous du mal apparaît comme un « roman vrai » où Robert Vivier retrace la vie de Louis Antoine, fondateur d'un culte né dans la banlieue liégeoise à la fin du XIX siècle. Entre roman et biographie, ce livre rare captive tant par la force de son histoire que par la vérité humaine qu'il porte. Vivier y reconstitue l'itinéraire psychologique de cet ouvrier devenu guérisseur, dont la bonté et le charisme ont engendré le seul mouvement religieux né en Belgique. Dès les premières pages, on sent que l'auteur, pourtant laïc, cherche à faire revivre un homme, ainsi que les moeurs et la mentalité d'une région qui fut aussi la sienne. Cette approche sensible apporte un éclairage précieux sur la naissance d'un culte et la figure fascinante de celui qui l'incarna. Robert Vivier (1894-1989) est un auteur de romans, poésie, critique et traduction. La Première Guerre mondiale façonne son sens de l'humain, tandis que l'université de Liège devient le lieu où il approfondit son regard sur les littératures française et italienne. Il se fait aussi chroniqueur et traducteur, explorant poètes russes, polonais et occitans, tout en témoignant d'une attention rare au monde populaire. Parmi ses livres, Délivrez-nous du mal occupe une place essentielle.