Nicole Morgan
Nicole Morgan
L'époque n'est certes pas facile : les dirigeants sont corrompus sinon incompétents. Une classe nouvelle de spéculateurs enrichis par la mondialisation force à l'exclusion des démunis, sans-emploi et sans abri. Les prisons sont pleines et l'on réclame des mesures plus sévères. Les outils de savoir n'ont plus prise sur les découvertes et les nouveaux moyens de communication. La pensée magique fleurit en même temps que des forces religieuses tentent de remettre un ordre strict et dogmatique dans une réalité qui sent le soufre. C'est bien sûr le début du xvie siècle que Nicole Morgan décrit dans cet ouvrage. Elle situe ainsi les humanistes qui, sans espace social, doivent gagner leur vie en s'inventant un rôle auprès des pouvoirs, rêvent de se retirer à la campagne, mais ne peuvent s'empêcher de ressasser la question : « que faire ? » Le génie de Thomas More, explique-t-elle, est d'avoir proposé une réponse simple : « la cause du mal est économique ». La suite, on la connaît puisqu'elle fonda notre pari contemporain. Mais on connaît mal le petit texte de l'Utopie qui redéfinit un à un, avec une logique rigoureuse, les concepts nécessaires à soutenir l'hypothèse. L'Utopie nous force en ce sens à faire face à nos croyances les plus profondes et à nous poser la question de leurs fondements. Question angoissante s'il en est car l'Utopie était peut-être une farce. Mais peut-être ne l'était-elle pas. Toujours est-il que nous vivons encore sur ce sixième continent.
Perdue dans ses problèmes, l'Europe prête peu d'attention à la scène politique américaine. À peine prend-on note d'un mouvement populiste sorti de l'ombre : le Tea Party, où se côtoient intégristes religieux martelant la Bible, athées agitant la Constitution américaine, jeunes sans emploi, retraités ruinés par la crise et nostalgiques d'une Amérique toute-puissante. Un tel éclectisme n'empêche pas ce mouvement d'être révolutionnaire, car il réclame un changement radical de pouvoir, qu'il veut faire passer du secteur public au secteur privé : la complète libre entreprise. Cette idéologie s'est formée aux États-Unis, mais sa vocation universelle concerne l'avenir de tous les États-nations modernes. Comme toute idéologie, elle repose sur des postulats simplistes qu'elle transforme en vérités irréfutables sous la bannière d'une pseudo-science : ici l'économie. Comme les idéologies dures, elle véhicule des émotions fortes qui puisent dans l'inconscient collectif, haine et peur en tête, punitions à l'appui, intégrismes en sus. La haine la sous-tend, le chiffre l'aseptise, l'incompétence la qualifie. Ce livre donne toutes les clés d'une formidable machine à penser qui s'est construite sur un demi-siècle, avec ses intellectuels et ses best-sellers, ses prix Nobel, ses alliances sulfureuses et ses puissances qui habitent sur une autre planète, là où ne vit qu'un pour cent de la population mondiale. Nicole Morgan (PhD) est professeur de philosophie au Collège militaire royal du Canada de Kingston. Elle a notamment publié Le Manuel de recrutement d'Al-Qaïda (Seuil, 2007, en collaboration avec Mathieu Guidère), et Le Sixième Continent, L'Utopie de Thomas More (Vrin, 1996).