Michèle Stanton-Jean
Michèle Stanton-Jean
Le 9 avril 1945, les portes de l'église Saint-Léon de Westmount s'ouvrent pour laisser passer un étrange cortège funèbre. Le cercueil est porté par neuf femmes, des amies qui ont mené aux côtés de la disparue l'un des plus longs combats pour la démocratie. Dans les mois qui suivent les funérailles d'Idola Saint-Jean, journaux et revues célèbrent son engagement indéfectible pour l'obtention du suffrage féminin, l'amélioration du sort des plus vulnérables et la promotion de la langue française. Puis, silence radio. Idola Saint-Jean tombe dans l'oubli ou presque. Pourquoi ? À la différence de la plupart des femmes qui ont marqué notre histoire durant la première moitié du XXe siècle, elle n'est ni religieuse ni mariée. Il s'agit d'une femme autonome qui assure seule sa subsistance. Comédienne, gardienne de la langue française, journaliste, militante, Idola Saint-Jean est une self-made woman. En un mot, c'est une femme insoumise, qui refuse de se plier aux stratégies tout en douceur des féministes au langage réservé, comme Marie Gérin-Lajoie, ou au ton diplomatique, comme Thérèse Casgrain. Ce qui distingue son action, c'est la recherche d'une identité différente, urbaine, francophone, dégagée d'un lourd nationalisme du terroir. En écrivant cette première biographie d'Idola Saint-Jean, Marie Lavigne et Michèle Stanton-Jean font un véritable travail de réhabilitation et un acte de mémoire.
Cette biographie a ceci de particulier qu'il s'agit de la biographie d'un couple. Ils sont nés la même année, en 1861, tous deux de parents férus de politique. Ils se sont admirés avant de s'aimer, beaux, cultivés, bilingues, « réseauteurs habiles », ambitieux, généreux et, au-delà de tout, compagnons de route soudés autour d'un même projet : faire avancer le Canada français dans des domaines aussi variés que les arts, la culture, la langue, l'éducation, la diplomatie, les droits des femmes et des minorités. Joséphine, femme de lettres, fonde en 1893 Le Coin du feu, la première revue destinée aux femmes. Elle s'engage dans les toutes premières luttes féministes et se bat pour l'éducation des femmes. Militante culturelle, elle crée « L'OEuvre des livres gratuits » pour la diffusion de la lecture et se bat pour le développement des arts et la défense de la langue française. Raoul, organisateur politique des libéraux puis sénateur, est un conseiller privilégié de plusieurs premiers ministres. Diplomate, il s'illustre à la Société des Nations pour la défense des minorités et de la paix. Défenseur de l'autonomie du Canada par rapport à l'Empire britannique, il est considéré comme le père de la diplomatie canadienne. En puisant abondamment dans le journal de Joséphine et dans les mémoires de Raoul, ainsi que dans la correspondance qu'ils ont échangée, Marie Lavigne et Michèle Stanton-Jean tressent l'histoire de deux vies qui défie l'image que l'on se fait souvent des couples anciens. Elles n'hésitent pas à affirmer que Joséphine a été aussi diplomate que Raoul a été féministe. Chez eux, l'antique notion de devoir est remplacée par celles de plaisir et d'accomplissement, plaisir de retrouver en l'autre une complicité irremplaçable, d'escalader la vie à deux, de voir ses idées et ses idéaux triompher.