Michel Jobert
Michel Jobert
116 chroniques radiophoniques percutantes : Michel Jobert, ancien ministre et fin observateur, y dissèque sans concession les illusions politiques et les dérives du monde de la fin des années 1990.
« À quoi penses-tu ? - A rien. » Jadis, naguère, ce dialogue économe me paraissait le comble de la dissimulation. Ne penser à rien, comment l'imaginer ? Alors que la mémoire s'essouffle à retenir tout ce qui passe par la tête, dans une stupéfiante anarchie ! En ces jours d'automne, ne faudrait-il pas revenir au pied de la lettre ? Ne penser à rien, ne pas se casser la tête, aller pépère, s'assumer cool, regarder sans voir, manger sans faim, marcher sans but, rire comme un niais, et, finalement, pleurer sans raison : c'est ce que nous pourrions faire de mieux avant d'élire un Président de la République pour sept ans. J'étais tenté d'écrire un petit bout de journal : trois ou quatre mois de délicates notations, cent vingt-deux jours d'éclairs fugitifs et de déroutantes banalités « dans le désordre ». Alfred de Vigny, que citait mon père, m'apparut. Je n'avais pourtant plus le souvenir de son visage ; il me dit, sans grand effort pour se renouveler : « fais énergiquement ta longue et lourde tâche, puis après... » Mais je n'avais nul désir de mourir et de ne plus parler, par conséquent.
Cet ouvrage est une réédition numérique d'un livre paru au XXe siècle, désormais indisponible dans son format d'origine.
« Mes confidences les plus libres, je les fais à mon grillon. Au grillon qui accompagne familièrement mes rêveries, au coin de la cheminée. Mais voici que j'ai choisi de m'adresser à des personnages auxquels je suis capable de m'abandonner avec autant de confiance que j'en témoigne à mon grillon : les femmes politiques. Jugez-en : je leur parle sans retenue, presque sans pudeur, et évidemment sans malice, absolument sans méchanceté. Avec un parti pris cependant : je les crois indispensables et elles sont trop rares. L'étendue du monde, l'étendue du temps, les femmes elles-mêmes semblent s'être mises d'accord pour que l'univers féminin prolifère le moins possible. Nous y avons tous, sans doute, beaucoup perdu. Aujourd'hui, parmi tant de sujets qui sollicitent l'attention, en voici un d'importance. Je m'engage sans hésiter vers ces femmes d'exception. J'aime les êtres de sincérité, d'inquiétude et de foi et parmi les multiples vertus dont s'entoure l'âme, je préfère la lucidité et le courage. D'où mon admiration pour Antigone en qui la femme a trouvé son expression la plus exaltante. Mais j'aime aussi le grand chant de la liberté, les esprits non conventionnels, ceux qui tentent d'agiter leur époque. À ces agitatrices inspirées qui ne sont pas si nombreuses, j'ai voulu ajouter plusieurs personnes de talent qui sont souvent « l'idée qui dérange ». Si le monde n'est pas devenu plus excessif, si la conscience hurle encore et si on l'entend ; si la cité, l'église, le parti, qui vous ont cru des cibles naïves et dociles, n'ont pu affirmer finalement leurs disciplines ambiguës, nous le devons à vous seules, innombrables et anonymes héroïnes. Le vrai souffle des dieux, dont on ne sait où il mène, il est seulement en vous. Quand tout vous donne tort ou vous contraint, vous seules savez le reconnaître et l'entendre, et dire et redire, comme la jeune fille de Thèbes : « Je ne suis pas née pour haïr, mais pour aimer ». Sans cette parole, qui croirait encore aux Dieux ? Et vous la répétez inlassablement. »
Sans doute le monde arabe, avec ou sans pétrole, n'est-il pas mûr pour rompre le cycle d'une longue tutelle. On peut en éprouver le regret ou s'en réjouir. À l'Occident, on s'en réjouira plutôt, par tropisme habituel sinon très honorable. La poussée islamique sur l'Europe, comme les croisades en Orient, n'ont pas fini de nourrir les fantasmes. Comment persuader des esprits - conditionnés depuis si longtemps - qu'un Proche-Orient libéré et prospère, dans sa richesse mieux partagée, sera plus aisément un partenaire pour le progrès qu'un adversaire n'utilisant ses moyens que pour détruire. Avec le règne des oligarchies ou des régimes dictatoriaux, le monde arabe se muselle lui-même, et nourrit en lui rancune et désespoir. Peut-être ceux qui vont négocier l'admettront-ils, même s'ils n'en tiennent pas compte ?