Maurice Blondel
Maurice Blondel
C'est un fait, diversement mais universellement impliqué dans les doctrines philosophiques, qu'en notre manière de penser se rencontrent, s'opposent, se mêlent deux modes hétérogènes, deux sortes d'esprits, deux phases alternatives : formes discursives ou ébauches intuitives, esprit de géométrie ou esprit de finesse, raisons analytiques ou raisons du coeur et de l'âme, philosophie aisée et de sens obvie ou technique difficile et complexe, confiance en la lumière naturelle ou rectification des préjugés de la caverne ou des idoles de l'entendement, etc. Sous mille aspects nous retrouvons partout cette étrange complication dont cependant l'on n'a d'ordinaire ni abordé l'examen systématique, ni recherché l'origine, ni vu la signification, ni discerné les conséquences, ni montré la finalité, ni encore moins préparé ou atteint le terme susceptible d'amener à la convergence ces voies parallèles et inséparables de la pensée. C'est donc une sorte de « Traité des deux pensées conjointes, adverses, irréductibles et inséparables en nous » que nous avons maintenant à composer ici. Sans doute l'histoire des doctrines abonde en traits précis qui pourraient enrichir ce diptyque de précieuses, d'innombrables réflexions...
La pensée est-elle une unité subsistante ? Existe-t-il un problème de la Pensée, indépendamment des applications variées, des productions multiformes, des manifestations éphémères qu'on est tenté d'attribuer à cette cause mystérieuse ? On s'imagine la connaître parce qu'on l'a nommée, et on se plaît dès lors à la croire évidente parce qu'elle est une appellation simple pour cacher la plus secrète, la plus invisible, la plus insaisissable des réalités ou des fictions. Pour préciser, n'est-ce pas même moins de la pensée déjà constituée que des conditions du penser, de l'acte intrinsèque de penser, de la réalité autant que de la possibilité du penser qu'il s'agit d'abord ? Et dès lors ne voit-on pas que ce problème, préalable à tout autre, ne semble pas avoir été aperçu en sa primitive pureté, ni, par conséquent, méthodiquement examiné, ni, encore moins, expressément résolu? Notre première tâche est donc de discerner ce qui fait question, et de montrer que si, en fait, la pensée a d'ordinaire paru l'instrument propre à résoudre tous les problèmes, c'est elle cependant qui, plus que tous autres, fait elle-même problème. Pour être pleinement éclairante, elle a besoin d'être éclairée sur ses origines, sur sa nature, sur sa destination...
Cet ouvrage est une réédition numérique d'un livre paru au XXe siècle, désormais indisponible dans son format d'origine.
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