Jean-Louis Baudry
Jean-Louis Baudry
Le mot personne qui vient, on le sait, du latin persona, masque de théâtre, possède, en français, un ensemble de significations apparemment contradictoires : il veut dire un homme ou une femme, mais aussi personnage ; c'est un terme de droit mais également de grammaire : « Les diverses situations des êtres par rapport à l'acte de la parole : la première personne, celle qui parle ; la seconde personne, celle à qui l'on parle ; la troisième personne, celle de qui l'on parle ». En ce sens, personne s'applique aussi aux choses : tout objet dont on parle est à la troisième personne. Les trois personnes sont désignées par les pronoms. Tour à tour, ce mot unique désigne donc, dans l'économie de la communication, quelqu'un, un sujet donné, et avec la négation ou son ellipse, nul, pas un. C'est l'ensemble de ces fonctions que souligne pour commencer le pluriel du titre. Pluriel qui introduit d'autre part à la permutation du discours, au récit qui se constitue à partir de l'écriture, lieu, non pas de « l'impersonnel », mais de l'échange et de la consumation des masques de la langue. Ce qui dit « je » dans ce récit, n'est rien d'autre que ce qui dit je, en se démultipliant, cependant, en tu, il ou elle. Chaque personne, par conséquent, peut venir occuper, comme dans la vie, la même place mouvante et inachevée : « J'habite cette surface. Les forces qui la travaillent disposent désormais de moi... Ce qui manque m'expose tel. Il n'y a rien derrière moi. Mais c'est de là que je l'appelle... C'est à eux de me voir tandis que la façade devient transparente... »
Au retour d'un voyage, un jeune homme apprend la mort d'une femme qu'il a peut-être aimée. Est-il responsable de cette mort ? A peine se pose-t-il la question : durant les quelques heures qu'il passe dans l'appartement où il vit depuis son enfance, c'est moins cette femme qu'il évoque, que sa mère, son père, d'autres femmes qui ont joué un rôle dans sa vie, ou pourraient en jouer un. C'est donc une « entreprise de mémoire », qui s'efforce de rattacher le passé à une direction, imprécise sans doute, mais de plus en plus précisément cernée. Ainsi, les êtres évoqués méritent bien le nom de « personnages ». La mémoire est ici très désintéressée. Pour Jean-Louis Baudry, l'image que nous nous formons de notre passé dépend de ce que nous sommes aujourd'hui et de ce que nous allons devenir. « Oublier, dit-il, c'est se souvenir d'une autre façon ; et se souvenir, c'est bien souvent imaginer. » Aussi, ce livre, d'apparence si romanesque, dessine le portrait futur du narrateur. Portrait plein de rigueur, mais étrangement lyrique, si on le compare aux « héros » des jeunes romans actuels.
Malgré la diversité de ses opérations, de ses objets et de ses motifs, notre vie mentale nous apparaît tissée dans un même matériau. Si étranges que nous en semblent certaines de ses manifestations, nous nous les attribuons. Il faut le reconnaître, nous sommes cette étrangeté et nous pourrions nous étonner autant d'être en mesure d'accomplir un raisonnement mathématique, de tenir un discours logique, d'éprouver une émotion en voyant un tableau, en écoutant un morceau de musique, en nous promenant dans une forêt, que d'avoir été réveillé la nuit précédente à la suite d'une confidence un peu distraite que nous aura faite une femme. Nous sommes ce raisonnement, ce discours, cette émotion, cette angoisse qui nous oblige à nous demander si elle est le signe d'un amour ou le rappel pathétique d'un événement ancien, seul vestige de mémoire d'une catastrophe affective perdue dans la nuit des temps.