Jean Batany
Jean Batany
La culture médiévale n'a pas encore pris la place qui lui revient légitimement dans la recherche et dans l'enseignement de notre langue, de notre littérature et de notre histoire. Pour qu'elle y parvienne, il reste des lacunes à combler, des compléments à apporter, des renouvellements à proposer dans un esprit "moderne", auquel il est trop facile d'opposer la philosophie traditionnelle, mais qui est compatible avec ce qu'elle a de meilleur, son exigence de précision et de rigueur. Après l'Introduction à la vie littéraire au Moyen-Âge de P.Y. Badel, le présent manuel tente à son tour de contribuer à ce renouveau, mais sur un plan plus pratique, en proposant - aux étudiants et à tous ceux qui s'intéressent au Moyen Âge - des textes sortant des sentiers battus et faisant revivre la société médiévale, des commentaires littéraires actualisant des oeuvres en apparence lointaines, des études linguistiques accoutumant à une méthode rigoureuse et à une rédaction condensée, et une chronologie de l'évolution phonétique s'inspirant des recherches récentes. Textes et commentaires suivent notre littérature depuis ses origines lointaines, jusqu'à l'aube de la Renaissance. En somme, malgré sa dominante linguistique, cet ouvrage polyvalent doit aider chacun de ses lecteurs à pratiquer de façon approfondie le type d'étude (littérature, langue ou histoire) correspondant à ses choix personnels ou à l'examen qu'il prépare, mais il doit aussi l'aider à élargir en même temps ses perspectives vers des méthodes et des domaines différents, qui se rencontrent autour d'un thème unique : le Moyen Âge français.
« Sire Renart le goupil » du XIIe siècle est devenu, chez Benjamin Rabier, et dans un Guide Bleu, « Goupil le renard ». Inversion significative d'une coïncidence parfaite entre le nom propre et le nom commun : le personnage ne se définit pas par une banale classification zoologique ou littéraire, facile à étiqueter, mais par l'activité - fondamentalement incohérente - d'un véritable être vivant, plus individuel que typique, et trop vivant pour ne pas déranger tout le monde. « Décepteur » des ethnologues, trouble-fête de l'universelle courtisanerie, « sale petit juif » allié à quelque résistance féodale, modèle où « s'éclate » idéalement le clergé, base du refus idéal de la domesticité asinaire qui préoccupera La Fontaine : ces raisons d'être idéologiques, structurent l'évolution historique d'un personnage, dont l'existence trouve son cadre dans cette étrange présentation des personnes sous des formes animales, ce « zoomorphisme », dont on cherche ici les raisons d'être, parfois peu avouables quand elles descendent au niveau du cannibalisme, mais qui justifient - historiquement - les hypocrisies de la mascarade, sous le regard intelligent - et un peu complice - de la femelle humaine, dont le mâle reste stupide et vaincu par une animalité supérieure. Jean Batany, connu depuis vingt-cinq ans comme un « Renart » un peu fantaisiste dans le monde de la linguistique française et de la littérature médiévale, enseigne actuellement à l'Université de Caen, après un long séjour universitaire dans sa patrie tourangelle, et un bref exil avignonnais. Il accueillera, avec plaisir, toutes les réactions à son « barat », même les coups de dents d'Ysengrin.