François Gantheret
François Gantheret
"Comme souvent je me regardais dans le miroir. Je scrutais mon visage. Pour voir quoi? J'ai souri et haussé les épaules, en pensant que j'en étais encore à mon âge à vérifier mes attributs de séduction, quand tout a basculé. J'ai vu, j'ai réalisé, j'ai eu la certitude et connu cette évidence : ce n'était pas moi qui contemplais mon image, c'est ce visage dans le miroir qui me regardait ; ce sont ces yeux qui me scrutaient, qui me demandaient raison d'être tel que je suis, ces yeux qui exploraient le fond des miens, à la recherche de mon âme. J'étais sommé de répondre et j'étais muet. Il me fallait en ressortir : celui qui, d'au-delà la surface du miroir, me jaugeait, s'est absenté peu à peu, j'ai rassemblé les morceaux de ce qu'il regardait et je les apporte. Que voyez-vous, vous?" Je ne réponds pas. Je laisse ouvert ce vide de lui, ce vide en moi. Je laisse entrouverte la seule porte donnant sur le temps.
"Comme souvent je me regardais dans le miroir. Je scrutais mon visage. Pour voir quoi? J'ai souri et haussé les épaules, en pensant que j'en étais encore à mon âge à vérifier mes attributs de séduction, quand tout a basculé. J'ai vu, j'ai réalisé, j'ai eu la certitude et connu cette évidence : ce n'était pas moi qui contemplais mon image, c'est ce visage dans le miroir qui me regardait ; ce sont ces yeux qui me scrutaient, qui me demandaient raison d'être tel que je suis, ces yeux qui exploraient le fond des miens, à la recherche de mon âme. J'étais sommé de répondre et j'étais muet. Il me fallait en ressortir : celui qui, d'au-delà la surface du miroir, me jaugeait, s'est absenté peu à peu, j'ai rassemblé les morceaux de ce qu'il regardait et je les apporte. Que voyez-vous, vous?" Je ne réponds pas. Je laisse ouvert ce vide de lui, ce vide en moi. Je laisse entrouverte la seule porte donnant sur le temps.
Éros est incertain et son incertitude est essentielle. Il ne vit que de son échec, il meurt de son succès. L'analyste est là, écrivait François Gantheret, « pour que se scénarise dans l'espace de l'analyse le dispositif d'émergence des signes ». L'impensable est à la fois moteur et horizon, point de fuite de la pensée, au sens où il est ce qui ordonne le « paysage » psychique, tout autant que le lieu où la pensée fuit, se fuit, se perd. Une phrase d'André Breton paraissait, à François Gantheret, la meilleure définition qui soit de l'analyse : « Comme si je m'étais perdu et qu'on vînt tout à coup me donner de mes nouvelles. »
Le moi, instance rassurante que nous prenons pour notre meilleur camarade, est un compagnon plus inattendu qu'il n'y paraît. En vérité, le moi est fragile, contradictoire, peut-être en danger par nature et, comme nous passons notre vie avec lui, nous chantons ses louanges. Mais qui vante mon moi sinon moi - c'est-à-dire lui ? Nous voilà pris, comme certaine truite de ce recueil, appâtée par une illusion. La lecture de Fins de moi difficiles n'aidera pas à se déprendre. Sous des formes diverses - plus elles sont plaisantes, plus elles sont sérieuses -, et toujours en lien avec la théorie, François Gantheret met le moi en péril : c'est une condition de la psychanalyse et de la liberté qu'on y rencontre.
Le moi, instance rassurante que nous prenons pour notre meilleur camarade, est un compagnon plus inattendu qu'il n'y paraît. En vérité, le moi est fragile, contradictoire, peut-être en danger par nature et, comme nous passons notre vie avec lui, nous chantons ses louanges. Mais qui vante mon moi sinon moi - c'est-à-dire lui ? Nous voilà pris, comme certaine truite de ce recueil, appâtée par une illusion. La lecture de Fins de moi difficiles n'aidera pas à se déprendre. Sous des formes diverses - plus elles sont plaisantes, plus elles sont sérieuses -, et toujours en lien avec la théorie, François Gantheret met le moi en péril : c'est une condition de la psychanalyse et de la liberté qu'on y rencontre.