Francine de Martinoir
Francine de Martinoir
Délicieusement décalé, ce roman à plusieurs voix parle de la filiation, de la mélancolie, du vide du monde contemporain où cette mélancolie n'a plus sa place, du poids des rêves, des ancêtres féroces et des morts attentifs, des fantasmes qui alimentent le désir et de l'amour impossible dès lors que l'objet en est tabou.
L'une était espagnole, l'autre à la fois corse et allemande. La première épousa le cousin germain - et ancien fiancé - de la seconde. Devenues cousines, elles ne se sont pas toujours aimées, et puis le temps, les épreuves, les rapprochèrent. Les Français, à leur égard, se montrèrent sévères, injustes, comme ils le sont souvent pour les femmes, les souveraines, les étrangères. Pourtant, ces vies parallèles de l'impératrice Eugénie et de la princesse Mathilde, sont exemplaires. Art des salons littéraires, dévotion, conversation, jeu politique, elles ont choisi des revanches différentes sur l'échec de leur vie amoureuse. Et, du problème des nationalités à l'affaire Dreyfus, des utopies romantiques aux négations du scientisme, elles ont rencontré toutes les interrogations de leur siècle. Elles y ont répondu de façon différente mais, dans leur cage dorée ou en exil, durant leurs années fraîches, ou tout au long de leur vieillesse, leurs figures brillent de l'éclat sombre du vrai romanesque.
La littérature ne fut jamais autant liée que durant les années de guerre, à l'ombre, au danger, à la mort. L'écriture, la vraie, celle qui échappa aux règles de l'occupant, charria alors des éclats de nuit, devint elle-même nuit, combat, résistances multiples au hululement taciturne des trains étroitement surveillés partant vers les camps. De ces ténèbres jaillirent les textes salvateurs d'Aragon, de Char, d'Éluard, de Desnos, l'aube transfigurée de la poésie moderne. Le roman par essence habitué à feindre s'accommoda davantage, semble-t-il, des avatars tragiques du temps. Sur cette impossibilité « d'écrire après Auschwitz » est née depuis, comme sur des ruines, une nouvelle patrie des écrivains, la langue.